Olha Trofimtseva: « Les meilleurs négociants en céréales sont les forces armées ukrainiennes »

Économie
18 juillet 2023, 08:06

Olha Trofimtseva est une femme politique et une femme d’affaires ukrainienne, ministre par intérim de la politique agricole et de l’alimentation, docteur en sciences agronomiques. Dans une interview accordée à The Ukrainian Week/Tyjden.fr, elle évoque la situation autour du « corridor céréalier » et le délai pour l’adhésion de l’Ukraine à l’UE.

La situation autour du « corridor céréalier » est de plus en plus sensible. La Russie a bloqué à plusieurs reprises les négociations. A présent, le président Erdogan a annoncé la reprise de l’accord. Tout cela fait penser aux accords de Minsk. Pensez-vous que tant que la Russie ne sera pas défaite, l’Ukraine restera dans cette situation d’incertitude permanente?

– Malheureusement, tant que la guerre est en cours, il semble que cette situation sur les exportations maritimes perdurera. Il vaut toujours mieux voir la situation dans son ensemble, et c’est pourquoi je soutiens la demande des avions de combat F-16 : c’est important pour la sécurité alimentaire mondiale et pour la navigation commerciale normale dans la mer Noire. Actuellement, les meilleurs négociants en céréales et managers des exportations agricoles ukrainiennes sont les forces armées ukrainiennes. Il faut libérer la mer Noire de la présence militaire russe.

Après tout, en Ukraine, la majorité des exportations de divers types de produits, notamment ceux issus des industries métallurgiques et chimiques, passe par les ports. Il ne s’agissait pas seulement des céréales et des produits agricoles. Donc, c’est une question stratégique. C’est pourquoi nous tenons tant à la démilitarisation de la Crimée, car nous constatons que tant que la Russie y reste, elle transforme une magnifique péninsule en une véritable base militaire. Et ce n’est certainement pas propice au développement de la navigation commerciale dans cette région. Ainsi, dans une perspective plus large, il n’y a pas d’autres options. Nous n’avons pas d’autre scénario que de libérer, avec l’aide de partenaires, la mer Noire de l’invasion militaire russe.

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A présent, au niveau tactique, nous devons négocier, prolonger l’initiative sur les céréales autant que possible. En effet, l’existence d’un accord ne protège pas contre la menace constante de sabotage de la part de la Fédération de Russie. Ses représentants interrompent physiquement les inspections, etc. Ainsi, par conséquent, en paroles, la Russie peut prétendre qu’elle accepte de poursuivre le dialogue « sur les céréales », alors qu’en réalité la situation sera différente dans le centre d’inspection (blocage de la part des inspecteurs russes – nldr). A l’heure actuelle, il y a une pause entre les récoltes et il n’y a pas de volumes d’exportation aussi importants qu’à l’automne, où cette situation risque de devenir plus critique pour nous qu’elle ne l’est actuellement.

– Ces dernières années, l’Ukraine a intensifié ses exportations de produits agricoles vers les pays asiatiques. Depuis le début de la guerre, ces exportations ont diminué. Pouvons-nous encore influencer la situation en ce qui concerne les exportations agricoles vers l’Asie? Ou cela dépend-il également du « corridor céréalier » et de son fonctionnement?

– Beaucoup de choses en dépendent. En fait, la situation des exportations vers les pays asiatiques n’est pas si critique que l’indiquent les dernières statistiques. Au premier trimestre 2023, la Chine est le premier pays d’exportations de produits agricoles ukrainiens. Même si elles ont globalement diminué en raison de la guerre, des mines dans les champs et des difficultés liées aux exportations maritimes, elles sont toujours en cours. Il y a eu un certain repositionnement, l’UE est devenue notre première destination d’exportation, c’est évident. Mais nous continuons à exporter vers l’Asie, bien que les obstacles mentionnés rendent nos exportations plus chères.

Et il y a un autre choix difficile à faire, dont j’ai déjà parlé récemment. Le marché est encore en train de s’adapter à ces changements. Si l’Ukraine se désiste quelque part, d’autres exportateurs en bénéficieront. Il y aura certes un choc à court terme, mais ensuite tout le monde s’adaptera. C’est normal: personne ne peut se permettre une pause à long terme. On peut acheter des céréales de la même qualité et au même prix au Brésil ou ailleurs, certains pays (Syrie, Chine, Iran) les achètent à la Russie.

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Il y a donc un autre aspect important qu’il est difficile et très désagréable d’admettre, mais il faut le faire: plus la guerre dure, plus la menace d’une exclusion de l’Ukraine des marchés mondiaux augmente. Certains opérateurs indiquent que cela peut avoir lieu, mais que ce n’est pas une tragédie, que tout rentrera ensuite dans l’ordre. Par conséquent, s’il est impossible d’exporter les mêmes volumes de céréales ou d’oléagineux qu’avant, il faut s’adapter pour survivre. Et nous reprendrons les marchés après notre victoire.

– La Moldavie a manifesté l’intention d’interdire les importations de céréales en provenance d’Ukraine, mais ensuite elle a changé d’avis. S’agit-il d’une réponse symétrique (l’Ukraine prévoyait également d’imposer des restrictions aux importations en provenance de Moldavie, en guise de réponse) ou y a-t-il d’autres raisons?

– La déclaration de la Moldavie (sur son intention de s’associer à la décision de l’UE de réduire temporairement les importations de céréales en provenance d’Ukraine – ndlr) a été une surprise absolue pour tout le monde. C’était bizarre, car la situation était vraiment incompréhensible. Le volume de nos exportations de céréales vers la Moldavie est très modeste. C’était ce que j’appelle « prendre le dernier train » et peut-être, obtenir un peu d’argent de la part de la Commission européenne. Je suis très contente qu’ils aient changé d’avis, car dans le cas de la réponse symétrique, ce ne serait pas bon pour la Moldavie en premier lieu. Je suis favorable à la diplomatie dans le commerce international, dans la mesure du possible. Je ne suis pas une grand fan des démarches radicales, comme la Pologne l’a fait récemment.

– Jusqu’à présent, l’Ukraine n’a obtenu que l’autorisation de faire transiter ses céréales par les pays d’Europe de l’Est. Récemment, j’ai entendu dire qu’il s’agissait d’une sorte de test de résistance pour l’Ukraine et pour Bruxelles. L’Ukraine doit-elle se préparer à ce genre des conflits d’intérêts si elle devient membre de l’UE ?

– Tout à fait. A mon avis, il s’agit d’une épreuve d’effort non seulement pour les producteurs, mais aussi pour les organismes gouvernementaux. Il y a des leçon à en tirer, et j’espère que nous le ferons. Mais en ce qui concerne la situation, je pense qu’elle entrera dans les livres de politique commerciale agricole et qu’elle sera abordée comme un cas d’école exemplaire. En effet, j’ai critiqué le fait que nous ayons attendu si longtemps et qu’il n’y ait pas eu de réaction de notre part. Et nous avons vu que la situation était mauvaise pour nous. Il est clair qu’il y a eu des négociations, mais il n’a pas été possible de parvenir à un compromis avant longtemps. Et pourtant, la Pologne a violé les règles de l’UE elle-même, et ses voisins lui ont emboîté le pas, réalisant qu’ils devaient eux aussi agir pour ne pas laisser passer cette opportunité. À mon avis, il s’agit d’un cas flagrant qui nécessite une réaction de la part de la Commission européenne.

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J’ai toujours souligné qu’il s’agissait d’un signal et d’un défi sérieux pour Bruxelles, aussi bien pour la Commission européenne que pour le Parlement européen. Je n’ai jamais vu de précédents comme celui-ci, où des interdictions aussi draconiennes sont adoptées unilatéralement. Et au début, il n’y avait pas que les céréales : la Pologne a publié une liste qui comprenait même des produits que l’Ukraine n’exporte pas vers l’UE. À mon avis, ce n’était pas tout à fait réfléchi. C’est pourquoi il s’agit d’un test de résistance non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour l’UE. J’espère qu’ils en tireront également les leçons.

J’ai répété à maintes reprises que nous ne devrions pas considérer la situation comme résolue. D’un point de vue structurel, il est devenu presque impossible ou très difficile d’exporter physiquement des produits ukrainiens à partir de la frontière. Tant que l’Ukraine ne sera pas membre de l’UE, cela risque de se reproduire, mais pas quand elle aura adhéré. C’est pourquoi nous devons discuter avec nos voisins dès maintenant, en particulier au sujet des changements, afin de ne pas être confrontés à de tels tests de résistance plus tard, et voir ce que nous pouvons développer et offrir, en particulier à la Commission européenne, en termes de politique agricole.

– La Pologne a récemment appelé à interdire les importations agricoles russes dans l’UE. Quelle est l’importance de sa part? Une telle interdiction peut-elle affecter aussi la situation des exportations agroalimentaire ukrainiennes ?

– Je ne pense pas qu’il y ait des importations agricoles russes actuellement dans l’UE (selon la Commission européenne, la Russie ne fait pas partie de la liste des principaux importateurs agro-alimentaires de l’UE – ndlr). Rares sont ceux qui veulent travailler avec la Russie, pas seulement dans le secteur agricole. Dans tous les cas, sur le marché européen, les chiffres sont insignifiants. Par contre, sur le marché mondial, globalement, les exportations de céréales de la Russie ont augmenté. Il est clair qu’elle vend aussi des céréales ukrainiennes volées. Il faut toujours en parler en répondant à la Russie dans le cadre des négociations sur le « corridor céréalier ». Par conséquent, la situation des exportations agricoles n’est malheureusement pas si mauvaise en Russie. De la même façon, les exportations russes de viande de porc vers l’Asie se portent bien. Tous les pays n’ont pas unanimement adopté les sanctions. Ainsi, certains pays continuent de faire du commerce et d’entretenir des relations économiques avec les Russes, notamment dans le domaine agricole.

– L’année dernière, l’Ukraine a bénéficié du « régime économique sans visa » avec l’UE. Dans l’ensemble, il s’agit de la circulation des marchandises sans obligation de visa et sans droits de douane. Quelles sont les avantages pour les entreprises agroalimentaires?

– C’était très utile ! Le 9 mai, le Parlement européen a voté pour la prolongation de ce régime « sans visa » pour une année de plus. C’est très bien et, nous espérons la suite. Mais honnêtement, je suis prudemment optimiste à cet égard, car je suis proche du terrain et je vois comment fonctionne le lobbying agricole dans l’Union européenne. Il est donc nécessaire de revenir ici sur la décision de la Commission européenne du 2 mai qui met fin à la réglementation des exportations agricoles ukrainiennes vers l’UE (il s’agit des mesures de précaution exceptionnelles et temporaires adoptées par la Commission européenne le 2 mai 2023 concernant les importations de certains produits agricoles en provenance d’Ukraine, à la suite de la pression exercée par cinq États membres ayant mis en cause l’Ukraine dans l’effondrement des prix locaux – ndlr). A présent, la Commission européenne, autant que j’aie pu le constater après avoir communiqué avec des représentants de Bruxelles, sur le plan politique, veut éviter ce genre des conflits. Les Etats membres sont conscients qu’il s’agit d’un soutien à l’Ukraine et sont intéressés à maintenir le commerce aussi ouvert que possible.

– Les champs sont minés. Tyzhden a fait des reportages à ce sujet, notamment sur le fait que les agriculteurs tentent de les déminer et sont souvent victimes de ces mines. Je sais également que de nombreuses personnes ont pris des crédits pour cultiver leurs champs. Existe-t-il un soutien pour ces agriculteurs et pour le secteur agricole en particulier?

– Bien entendu, il est difficile de trouver le soutien de l’État pendant la guerre. Il n’y a pas d’argent pour l’essentiel, tout va à l’effort de guerre. C’est normal. En ce qui concerne les crédits, les principales associations d’agriculteurs ont déjà contacté des représentants du gouvernement, en particulier du ministère de la politique agricole, afin de résoudre ce problème. Nous avons des problèmes pas seulement avec les champs minés, mais aussi, par exemple, avec les territoires libérés ou avec les entreprises situées dans les territoires temporairement occupés. Les banques exigent de continuer à payer des taux d’intérêt, et le fermier n’a pas accès à son entreprise parce qu’elle est occupée. Les difficultés sont multiples. On cherche des solutions.

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La situation du déminage est généralement désastreuse. Par exemple, les représentants de notre célèbre entreprise AgroFusion de la région de Mykolaiv ont signalé que 100 % de leurs champs sont minés. Ils réalisent que cette saison, une partie de la région sera déminée, mais ce sera qu’une très petite partie. Il faut semer ailleurs. Le soutien de l’Etat est plutôt un accompagnement juridique pour les aider à survivre. Pour continuer de produire, c’est plutôt les partenaires internationaux qui aident.

– Existe-t-il déjà des projets pour le secteur agricole dans le cadre de la restauration d’après-guerre?

– Le secteur est très impliqué dans ce processus. Mais, à vrai dire, la communication au sujet de la reconstruction me donne l’impression d’une cacophonie. Nous voyons beaucoup d’initiatives, des déclarations, des programmes, des conférences… Des événements de ce type ont lieu presque quotidiennement. Il est facile de s’y perdre. Je n’ai pas vu de stratégie apparaître. J’ai travaillé un peu dans l’exportation. Nous devons voir la situation dans son ensemble. En particulier, il faut comprendre où exactement nous sommes compétitifs, où nous pouvons occuper notre niche, compte tenu de la structure du marché du travail en Ukraine, des défis liés à la banque foncière après la guerre, etc. Il faut évaluer notre potentiel, non pas après la victoire, mais pour les dix ans à venir. Si cette guerre ne dure pas trop longtemps, alors, je pense, on pourrait imaginer l’entrée dans l’Union européenne vers 2030. Par conséquent, il faut essayer de présenter un tableau réaliste du complexe agro-industriel ukrainien dans les 10 à 15 ans à venir, dans la perspective de l’adhésion à l’UE.

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Même maintenant, en temps de guerre, je suis fière de beaucoup de nos petites et moyennes entreprises. Elles explorent des niches technologiques, des aliments fonctionnels, des produits de haute technologie, etc. J’ai beaucoup de respect pour ces gens qui ne désespèrent pas et tentent d’atteindre leurs objectifs. Ce que je veux dire, c’est que si nous parlons de la reconstruction, à mon avis, il ne faut pas parler de reprise, mais de la création d’un nouveau complexe agro-industriel ukrainien, et dans un sens plus large, de l’ensemble de l’économie ukrainienne. Elle sera évolutive. Il est clair qu’aujourd’hui, en temps de guerre, il est difficile de faire quelque chose d’aussi important et orienté vers l’exportation. Mais après la victoire, bien sûr, cet aspect prendra de l’ampleur, j’en suis sûre.