Olena Davlikanova Washington

L’économie sur les rails de la guerre : aux États-Unis, en Russie et en Ukraine

Économie
17 avril 2024, 13:19

Onze ans de guerre russe contre l’Ukraine et sept mois des discussions au Congrès sur l’aide à l’Ukraine mettent la question de la mise sur pied d’une économie de guerre au cœur de l’actualité. Que signifie ce concept aux XXe et XXIe siècles ? Essayons de comprendre.

À quoi ressemblait « l’économie sur les rails de la guerre » il y a moins d’un siècle ?

« Tout pour le front » ! Ce slogan incluait la conversion d’usines vers la production d’armes, d’obus et de munitions, le travail en trois-huit pour de maigres salaires et le rationnement alimentaire, le dépassement des plans jusqu’à l’épuisement, la pénurie de biens de consommation, une vie au bord ou en-dessous du seuil de pauvreté. « Les rails de la guerre » de l’économie soviétique durant la Seconde Guerre mondiale ressemblaient à ça. Aujourd’hui, l’Ukraine se retrouve dans les conditions comparables, face à une menace existentielle. La restructuration de l’économie soviétique après la guerre a été facilitée par la possession par l’État de toutes les entreprises, de tous moyens de production et de toutes les ressources naturelles, ainsi que par une approche esclavagiste du capital humain.

D’une manière générale, à partir de 1942, par rapport aux indicateurs de 1940, la part du revenu national soviétique allouée aux besoins militaires est passée de 15 % à 55 % , celle des produits fabriqués pour répondre aux besoins militaires de 26 % à 68 %, et dans l’agriculture de 9% à 24%.
Ces chiffres s’expliquent par l’importance des forces armées de l’URSS. En 1942, l’armée active compte 5,5 millions de soldats, contre 6,2 millions pour les troupes de l’Allemagne et de ses alliés.
Le territoire de l’Union soviétique occupé au cours des premiers mois de la guerre comprenait des entreprises représentant plus de 50 % de la production de fer et d’acier, de l’extraction de charbon et de la production d’aluminium, ainsi que d’importantes terres agricoles, ce qui a porté un coup majeur au potentiel économique de l’URSS.

Plus de 2 500 entreprises ont été évacuées, dont près de la moitié appartenaient à l’industrie de défense. La production non automatisée occupait un grand nombre de travailleurs, parfois même des enfants, et se contentait de personnes sans formation spécialisée pour effectuer des opérations simples.

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Il convient de noter que l’URSS s’était préparée à la guerre, et qu’en deux plans quinquennaux, elle pouvait se targuer d’avoir réussi à s’industrialiser grâce à des méthodes largement répressives et à l’utilisation d’une main-d’œuvre mal payée ou gratuite, y compris des prisonniers politiques. Toutefois, cela n’a pas suffi à décourager l’Allemagne en 1941, dont le potentiel économique a été renforcé par celui des pays européens occupés.

On ne sait donc pas comment les événements auraient évolué sans le programme du prêt-bail (« Lend-Lease ») américain, dans le cadre duquel les États-Unis d’Amérique ont fourni à leurs alliés armes, munitions, nourriture et matériel stratégique pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’URSS a ainsi reçu des USA 12 700 chars, 22 200 avions, 17 800 systèmes d’artillerie (y compris anti-aériens), 44 000 camions et jeeps, 1 800 locomotives à vapeur, 8 000 tracteurs. En d’autres termes, il s’agit de près de 16 % des véhicules blindés, 15 % des avions de combat et 18 % de l’artillerie qui ont été utilisés par l’armée soviétique durant la guerre. Le nombre de voitures et de motos transférées équivaut à la quasi-totalité du parc automobile de l’URSS, et un avion sur deux était fabriqué à partir de matières premières importées. Au total, sur les près de 50 milliards de dollars de biens et d’équipements transférés par les États-Unis aux Alliés, 20 % étaient destinés à l’URSS.

De l’autre côté de l’Atlantique, la guerre a contribué à mettre fin à la Grande Dépression, à augmenter la productivité manufacturière de 96 %, à créer 17 millions de nouveaux emplois et à renforcer les syndicats, ainsi que le gouvernement fédéral américain en tant que régulateur de l’activité économique.
Un tiers des produits fabriqués ont été utilisés pour répondre aux besoins militaires. Les développements scientifiques et techniques provoqués par la réorientation vers la production de défense ont contribué à des innovations dans la production de biens de consommation. De 1939 à 1944, les salaires ont augmenté de 50 %. D’une manière générale, après 1945, la « transition » s’est traduite par un essor économique et politique sans précédent aux États-Unis.

Toutes les industries n’ont pas été réorientées vers les besoins militaires à l’avance et avec la même rapidité. La « transition » est devenue une question-clé dans la vie économique américaine dans les années 1940-1942. Les dirigeants des entreprises ont souvent résisté à la transition vers la production militaire parce qu’ils ne voulaient pas céder leur part du marché de la consommation à la concurrence. Ce sont donc les responsables gouvernementaux et les dirigeants des syndicats qui sont devenus les partisans du changement.

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Par exemple, en 1940, Walter Reuther, du syndicat United Auto Workers, a plaidé pour la production d’avions par les grands constructeurs automobiles. Et dès 1943, les constructeurs automobiles commencèrent à apporter une contribution significative à la production aéronautique.
La relance de l’industrie de la construction navale, en dépression depuis 1921, a été relancée par la Commission maritime des États-Unis (USMC), qui a financé le développement des chantiers navals. Alors que, entre 1930 et 1936, seulement 71 navires avaient été construits, 106 furents construits entre 1938 et 1940, et presque autant pour la seule année 1941.

C’est l’attaque japonaise sur Pearl Harbor qui a donné l’impulsion à la transformation de l’économie américaine en ce que le président Roosevelt a appelé « l’arsenal de la démocratie ».
Au global, les dépenses militaires américaines sont passées de 1,64 % du PIB en 1940 à 16 % en 1942 et 37 % en 1945. Ainsi, les États-Unis ont simultanément gagné une guerre à l’étranger et assuré la paix et la prospérité à l’intérieur.

À quoi ressemble « l’économie de guerre » aujourd’hui ?

Au XXIe siècle, l’« économie de guerre » a besoin de pouvoir produire des armes de haute technologie dans des usines hautement automatisées, où sont impliqués des salariés possédant les qualifications appropriées. Si l’accès aux matières premières reste un enjeu crucial pour la production, les outils d’aide financière internationale offrent la possibilité de trouver plus de ressources pour atténuer l’impact de la guerre sur l’économie d’un pays, en particulier pour éviter un appauvrissement brutal de la population. Quant aux sanctions économiques, elles ont jusqu’à présent démontré leur capacité à ralentir un peu le pays agresseur, mais pas à arrêter la guerre.

L’économie russe pendant la guerre

Les performances économiques de la Russie en 2023 se sont révélées meilleures que prévu, avec une croissance du PIB de 3,6 %, de sorte que le FMI prévoit désormais une croissance de 2,6 % en 2024. Les dépenses de défense représentent un tiers du budget russe (plus de 10 % du PIB), dépassant les dépenses sociales pour la première fois depuis l’effondrement de l’URSS. Ces dernières, incluant les salaires, pensions et avantages sociaux, représentent près d’un cinquième du budget.

La situation a été favorisée par la gestion plutôt efficace des finances, la préservation de revenus élevés provenant du pétrole et du gaz grâce au contournement des sanctions occidentales, l’absence d’opérations militaires à part entière sur le territoire de la Russie et la saisie des ressources ukrainiennes.

Le ministère britannique de la défense identifie les facteurs suivants pour l’ augmentation de la production du complexe militaro-industriel russe : augmentation de la main-d’œuvre pour atteindre près de 3,5 millions de personnes ; augmentation du nombre d’équipes de travail ; extension des lignes de production existantes ; remise en route d’installations de production inutilisées.

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Selon la Direction générale des renseignements russes, Moscou est capable de produire chaque année 30 missiles balistiques Iskander-M, 12 missiles de croisière Iskander-K et 2,1 millions de munitions, jusqu’à 10 Su-35 et 150 chars, mais les réparations et la modernisation des stocks existants d’équipements dépassent la production. Les réserves de l’armée russe peuvent être reconstituées chaque mois avec 300 drones kamikaze Shahed, dont certains sont produits en Fédération de Russie et d’autres fournis par l’Iran. D’une manière générale, la Russie dépend de l’aide de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Chine, qui lui fournissent des équipements et des munitions, ou des composants.

« Bien que l’industrie de défense ne puisse pas répondre pleinement aux besoins de l’armée russe pour mener des opérations militaires en Ukraine, elle est presque certainement capable d’assurer une supériorité sur l’Ukraine en 2024 », écrivent les services de renseignement britanniques.
De plus, la stimulation de l’industrie militaire entraîne un taux de chômage anormalement bas (2,9%) et une augmentation des salaires. Rien que dans les forces armées de la Fédération de Russie, il y a plus de 2 millions de personnes, dont plus d’un million de militaires.

Une telle situation économique est jugée instable par les experts, mais la marge de sécurité de l’économie russe s’est avérée plus grande que prévu en 2022.

L’économie ukrainienne pendant la guerre

Selon les estimations du FMI, le PIB réel de l’Ukraine a augmenté de 4,5% en 2023, mais cela ne suffit pas à compenser la baisse de 25% par rapport à la période d’avant-guerre. Actuellement, dans la structure du budget de l’Ukraine, les fonds provenant des partenaires occidentaux représentent 60 %.
Les experts de l’École d’économie de Kyiv ont estimé les dommages directs causés aux infrastructures de l’Ukraine à 155 milliards de dollars, mais le montant total des dommages, y compris la perte de territoires et de ressources, de capital humain, les conséquences de l’écocide, etc., peut atteindre un billion [= un million de million] de dollars. Les entreprises de défense et essentielles à l’exploitation des gisements naturels sont situées dans les territoires occupés.

« Compte tenu des pertes démographiques et financières importantes, le retour de l’économie à l’état de janvier 2022 après la Victoire est une illusion qui doit être abandonnée depuis longtemps. Une partie du potentiel économique a été perdue. Construire quelque chose de nouveau est une question d’investissements d’après-guerre, et les investissements ne nécessitent pas que de l’argent », estime Oleksiy Blinov, ancien chef du département d’analyse de Sense Bank [une des plus grandes banques ukrianiennes – ndlr].

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Les dépenses de sécurité et de défense sont imputées exclusivement sur le budget de l’Ukraine et s’élèvent à 2,6 billions d’UAH en 2023, ce qui représente une augmentation de 70 % par rapport à 2022. Cela représente un peu moins de 40 % du PIB du pays, alors que tous les pays de l’OTAN n’ont pas réussi à consacrer 2 % de leur PIB à la sécurité collective. Le nombre total des forces armées ukrainiennes est de 880 000 hommes.

Pendant ce temps, l’Ukraine reconstruit son complexe industriel, même si bien entendu il n’existe pas de données complètes sur les progrès réalisés. Près de 300 entreprises, institutions et organisations ont participé à lutter contre l’invasion à grande échelle du complexe industriel de défense, et plus de 250 000 personnes y ont été employées. Entre 2014 et 2019, de nouveaux modèles d’armes de missiles, de systèmes antichars, d’obusiers automoteurs, de véhicules blindés légers, de systèmes de missiles anti-aériens, de gilets pare-balles, de drones, etc. ont été développés. Mais dès en 2021, une partie de la production a été transférée vers une semaine de travail plus courte et les salariés ont été licenciés ou envoyés en congés sans solde.

De 2022 à 2024, le financement de l’industrie militaire est passé de 2,5 milliards de UAH à 51 milliards de UAH. Plus de 200 nouvelles entreprises ont rejoint l’industrie des drones, qui a été multipliée par 100. Pour la première fois depuis l’accession à l’indépendance, la production en série d’obus d’artillerie a été lancée. La production de développements ukrainiens a augmenté à plusieurs reprises et, en partenariat avec des pays occidentaux, la création d’un nouveau complexe industriel de défense a déjà commencé. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et plusieurs autres pays européens ont annoncé leur intention d’étendre leur production en Ukraine, notamment des véhicules blindés de transport de troupes Fuchs et des véhicules de combat d’infanterie Lynx.

Cependant, malgré ces succès dans la restauration de l’industrie militaire, l’Ukraine tient en grande partie grâce à l’aide internationale, sans laquelle la vie de la population ukrainienne ressemblerait fortement à celle des difficiles années 1940.

L’économie américaine pendant la guerre actuelle

Même si le montant de la dette publique américaine en 2024 atteignait le montant record de 34 000 milliards de dollars, l’état de l’économie n’est pas préoccupant. Les experts ne s’attendent plus à une récession et le Fonds monétaire international (FMI) prévoit une croissance du PIB américain de 2,1 % en 2024.

À la fin de l’année dernière, le Congrès américain a approuvé un budget de défense d’un montant record de 886 milliards de dollars, soit plus que la somme des budgets de défense des dix pays qui dépensent le plus au monde pour leur potentiel de défense. Entre autres, іl prévoit une aide à l’Ukraine et le financement de politiques anti-chinoises, et démontre l’accent mis sur la production de munitions et de composants.

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Dès le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’industrie militaire américaine connaît un véritable essor. Non seulement la majeure partie de l’aide militaire allouée à l’Ukraine reste dans les poches des fabricants d’armes américains, mais les commandes en provenance d’autres pays augmentent également.

Si, lors d’une réunion au Pentagone peu après le début de l’invasionde l’Ukraine, les plus grands fabricants d’armes ont hésité à répondre à la proposition d’augmenter la production de peur de se retrouver avec des entrepôts pleins de produits non réclamés, en 2024 une demande importante est attendue compte tenu de l’agression continue de la Russie, des ambitions de la Chine et des nouveaux conflits au Proche-Orient.

Au cours de l’exercice 2023, les ventes d’armes, les services de défense et la coopération en matière de sécurité du gouvernement américain ont totalisé 80,9 milliards de dollars, soit une augmentation de 55 % par rapport au chiffre de 2022.

Les ventes commerciales directes des fabricants d’armes américains ont également augmenté, passant de 153,6 milliards de dollars à 157,5 milliards de dollars par rapport à l’exercice précédent. Les actions de Lockheed Martin, General Dynamics et Northrop Grumman pourraient augmenter de 5 à 7 % au cours de l’année.

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Ainsi, pour répondre à la demande de munitions pour les systèmes Patriot, dont chacun coûte 4 millions de dollars, les ventes devraient augmenter de 400 millions de dollars par an. Boeing a déjà annoncé son intention d’augmenter de plus de 30 % sa capacité de production en Alabama de capteurs utilisés pour guider les missiles Patriot au cours des prochaines années.

Au global, les armes les plus vendues sont les Switchblade, les véhicules de combat d’infanterie Bradley, les obusiers, les lanceurs HIMARS et les missiles antichar Javelin. Les ventes de chasseurs F-35 ont fortement augmenté.

Ainsi, les États-Unis gagnent à nouveau, comme au casino!