Serhiy Syngaïvsky, ancien traducteur militaire et écrivain ukrainien, auteur du roman La route vers Asmara, explique comment Moscou arrive à manipuler les Africains, depuis les temps soviétiques.
La chaîne américaine CNN a publié en février 2026 une enquête sur le recrutement par la Russie de mercenaires en Afrique. Les gouvernements de plusieurs pays africains, notamment le Botswana, l’Ouganda, l’Afrique du Sud et le Kenya, ont rapidement réagi. Les médias locaux ont confirmé que leurs citoyens de ces pays avaient été trompés et envoyés en Ukraine en tant que soldats de l’armée russe. Mais le flux de recrues en provenance d’Afrique ne s’est pas tari.
Plus tôt, fin 2025, le ministre des Affaires étrangères ukrainien, Andriy Sybiha, a déclaré qu’au moins 1 436 citoyens de 36 pays africains combattaient actuellement aux côtés de la Russie. Et ce ne sont que ceux qui ont pu être identifiés. Le chiffre réel est en réalité plus élevé. Commentant les propos de Andriy Sybiha, les experts ont souligné que cette situation était le résultat de plus de 30 ans de « silence » diplomatique de l’Ukraine en Afrique.
Notre pays est effectivement resté « silencieux », sans chercher à développer ses relations sur ce continent. La Russie, en revanche, les a développées, et ce de manière très active. Elle s’est ainsi attiré des partisans fervents, souvent en achetant simplement leur loyauté. Ces méthodes n’ont rien de nouveau : l’URSS agissait de la même manière en soutenant les régimes fantoches pro-soviétiques en Afrique.
L’écrivain Serhiy Syngaïvsky, auteur du roman La route vers Asmara, en est bien conscient. L’ouvrage décrit l’Érythrée, un État indépendant qui vote avec acharnement pour la Russie à l’ONU. Mais en 1984, lorsque Syngaïvsky s’y est rendu en tant que traducteur militaire, l’Érythrée faisait partie de l’Éthiopie. Tout comme une autre province éthiopienne, le Tigré, elle luttait pour son indépendance. Et le régime de Mengistu Haile Mariam a réprimé cette aspiration à l’indépendance au moyen d’armes soviétiques et d’une famine artificielle.
Le roman La route vers Asmara a connu un grand succès en Ukraine et a été réédité deux fois. Son auteur reste le seul écrivain ukrainien à avoir décrit la présence soviétique en Afrique. Et comme cette présence est aujourd’hui remplacée par celle de la Russie, il est important pour le lecteur de comprendre. C’est le sujet de la conversation de Tyzhden avec Serhiy Syngaïvsky.
—Aujourd’hui, la Russie mène notamment une guerre « africaine » en Ukraine. Et dans les années 1980, le gouvernement éthiopien de Mengistu Haile Mariam réprimait les rebelles avec des armes soviétiques. Appelleriez-vous cela une guerre hybride ?
— Non, selon moi, le caractère hybride de la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée à cette époque résidait dans l’utilisation de l’aide internationale apportée au peuple éthiopien pour lutter contre une partie de ce même peuple. Et dans tous les mensonges créés autour de cela, dans la plus pure tradition bolchevique. Les organisations caritatives occidentales ont dû faire semblant de croire au régime de Mengistu afin de pouvoir rester dans le pays et aider les affamés. Accepter le mal pour faire le bien est un éternel dilemme.
Quant à l’URSS, d’un côté, elle fournissait au régime des quantités folles d’armes pour la guerre, et de l’autre, elle prétendait aider à lutter contre la famine. Même si elle savait très bien que la guerre était la principale cause de la famine en Éthiopie.
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– En quoi consistait l’aide de l’URSS ?
– L’URSS fournissait des moyens de transport pour acheminer les denrées alimentaires vers les « nouveaux villages », contribuant ainsi à la campagne de déplacement forcé des paysans du nord rebelle vers d’autres régions du pays. Cette campagne s’inscrivait dans le cadre d’une guerre hybride, car elle était menée soi-disant dans l’intérêt des populations affamées. Le gouvernement « socialiste » éthiopien présentait aux vieillards du Kremlin cette réinstallation comme étant une collectivisation.
En fin de compte, c’est ce qui s’est passé dans une certaine mesure : l’État a établi un contrôle total sur la population rurale, en particulier dans les provinces où sévissait la guérilla, sous prétexte de lutter contre la famine. Il a également procédé à un changement de la composition ethnique du pays afin de faciliter ce contrôle. Car l’empire socialiste de Mengistu craquait de toutes parts, non seulement dans le nord, dans les provinces d’Érythrée et du Tigré, mais aussi sur tout le périmètre. Ce processus se poursuit aujourd’hui, comme en témoigne la récente guerre sanglante entre le gouvernement central et le Tigré.
Soit dit en passant, les troupes érythréennes, malgré leur ancienne alliance et leur identité linguistique et ethnique presque totale avec les Tigréens, ont pris part au conflit aux côtés du gouvernement central. Leurs atrocités rappellent également de manière effrayante le comportement des Russes en Ukraine : viols massifs comme méthode de terreur, pillages et répressions ouvertement sadiques contre la population.
— Quelles autres méthodes actuellement utilisées par la Russie dans les guerres modernes ont été mises au point à cette époque ?
— Le plus important, c’est que ces méthodes sont fondées sur le mépris de la vie humaine, en particulier celle des soldats. Les « assauts sanglants », dont ont été témoins mes amis traducteurs qui ont servi au front dans une division ou une brigade, constituaient la base de la tactique des forces gouvernementales lors des offensives contre les positions préparées des partisans érythréens et tigréens.
Dans le cas de l’Éthiopie, cependant, la raison d’une telle attitude peut être comprise d’un point de vue purement arithmétique : la population de ce pays connaît une croissance astronomique, passant de 40 millions en 1985 à 135 millions aujourd’hui…
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— Votre personnage, Andriy, est tiraillé entre sa loyauté envers son serment et son incapacité à accepter le mal que commet son pays. Est-ce là un sentiment typique de l’époque ?
— Typique, mais pour une très petite partie des citoyens soviétiques. Mon héros se sent toujours citoyen de l’URSS, et le serment n’est pas pour lui une parole en l’air. Il nourrit encore dans son esprit l’espoir de voir arriver un gouvernement d’intellectuels technocrates, un rêve nourri par l’académicien Sakharov, et, finalement, une « perestroïka et une démocratisation ». Elles sont déjà présentes dans le roman, même si elles n’étaient pas encore nommées à l’époque.
Grâce à sa connaissance de l’anglais, il avait lu 1984 d’Orwell à l’université. Mais ce qu’il avait lu et la réalité existaient encore pour lui de manière séparée. C’est sous l’influence de ce qu’il a vu et vécu en Éthiopie que ses lecture et sa réalité commencent à ne former qu’un tout.
En fait, la conscience « ukrainienne » chez le héros apparaît et devient de plus en plus claire après une conversation avec une médecin canadienne d’origine ukrainienne, qui confirme ses propres suppositions, encore timides. « Andriy, dit-elle, on nous enseigne ces choses à l’école… ». Et c’est aussi une vérité historique : nous ne nous souvenons pas toujours du rôle énorme que notre diaspora a joué dans les années qui ont précédé l’indépendance et immédiatement après.
— Comment les Ukrainiens faisant partie du contingent soviétique ont-ils réagi aux événements en Éthiopie et à la famine artificielle en particulier ?
— Parmi mes camarades, personne ne se rendait compte du caractère artificiel de cette famine. Moi-même, je commençais seulement à le comprendre. Il y avait plutôt une méfiance partielle ou totale envers les paroles et les actions des autorités, tant soviétiques qu’éthiopiennes. Mais rappelons-nous que cette époque n’était pas propice à la franchise, même entre camarades, surtout si vous étiez en « mission à l’étranger » sous l’œil vigilant d’un agent du KGB.
D’ailleurs, j’ai récemment feuilleté le numéro de Ukrainian Week du 3 juin 1984. En première page on lit : « Oles Berdnyk, troisième membre de l’Union Helsinki ukrainienne, s’est repenti ». Encore un titre : « Les États-Unis réagissent à la mort d’Oleksa Tykhy », qui est décédée dans un camp de Perm alors qu’elle ne pesait plus que 41 kilos. Ou encore : « Le Congrès soutient de plus en plus la création d’une commission chargée d’enquêter sur les causes et les conséquences du Holodomor en Ukraine en 1932-1933 ». En d’autres termes, la vérité finissait tout de même par être publiée dans la presse étrangère, contribuant ainsi à détruire « l’empire du mal »…
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À bien des égards, on est alors au point le plus bas du communisme en URSS et dans le monde. Le symbolisme prophétique du roman 1984 se comprend par le fait que l’année suivante, avec l’arrivée de Gorbatchev, c’est le début de la fin de l’URSS en tant qu’empire du mal. Mais seulement de l’URSS.
Et pourtant, je peux affirmer que mes camarades ukrainiens — qui représentaient la moitié de notre groupe de traducteurs dans le bataillon motorisé — ne pouvaient s’empêcher de percevoir ce qui se déroulait sur place. Ils le comprenaient à travers le prisme du Holodomor.
Car même à cette époque, les Ukrainiens savaient ce qu’était le Holodomor. On pouvait le refouler en soi, mais il restait profondément ancré et continuait d’agir. Cela ressortait clairement de certaines remarques dans la conversation, voire de certaines allusions de la part de certains officiers de carrière.
— Même ceux de venant de la Russie ?
— Le bataillon a été formé dans le district militaire du Caucase du Nord, qui comprend notamment la région de Stavropol et la Kuban, où il y avait beaucoup de noms ukrainiens… Dans le roman, il y a un personnage, le chef de la cantine Sirotchenko, qui incarne cette hostilité profondément cachée envers la violence bolchevique et la propagande communiste, héritée des générations précédentes.
« Pardonne-moi, dit-il au héros à propos du soldat qui a battu un migrant. Mais je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas enterrer ces malades ou les faire exploser pour qu’ils ne nous gênent pas. Comme chez nous, dans le Kouban : si tu crèves, tu crèves. Klim est mort, tant pis pour lui ». Ou bien il dit : « Ne nous trompez pas. Il n’y a qu’une seule raison pour laquelle le blé reste dans les champs, alors que les gens sont vivants : ce n’est pas rentable ».
Mais il ne va pas plus loin, et chez ses camarades, c’est la pensée impériale habituelle qui l’emporte : « Bien sûr, reprenaient les officiers, il est plus avantageux pour eux [les Éthiopiens] de traire l’Union soviétique ». Gorbatchev n’est pas apparu ex-nihilo, à cette époque. Les gens en avaient assez de l’idiotie ambiante et des mensonges. Mais nous savons aussi très bien où tout cela s’est arrêté et ce qui s’est passé ensuite.
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— Votre roman traite notamment de la formation de la nation ukrainienne. Le considérez-vous plutôt comme « africain » ou « ukrainien » ?
— Ukrainien. C’est pourquoi il contient tant d’éléments qui ne sont compréhensibles que pour nous. Cependant, malgré toutes ces similitudes et ces parallèles, j’aimerais qu’il ait un caractère universel.
— Le continent africain est à nouveau en proie à des troubles. Le Rwanda est en guerre contre le Congo, et entre l’Éthiopie et l’Érythrée, comme à « votre » époque, la guerre est sur le point d’éclater. Quel rôle joue la Russie dans les conflits qui agitent cette région ?
— Je pense que c’est un élément clé. Outre la nécessité de provoquer et de maintenir l’instabilité et de manifester son opposition aux États-Unis, cela lui permet d’acquérir une influence politique. Et celle-ci est nécessaire pour vendre des armes qui, outre l’argent, constituent également un moyen d’acquérir de l’influence.
Depuis quelques années, l’Afrique se tourne activement vers d’autres fournisseurs. C’est pourquoi Moscou s’accroche aux régimes qui sont dans un conflit « de longue haleine » avec leurs voisins. Elle soutient par tous les moyens les dirigeants autocratiques, car cela lui donne également plus de chances que ses armes continuent d’être achetées à l’avenir.
L’Éthiopie et l’Érythrée, auxquelles Moscou vend des armes depuis les premières années de l’indépendance érythréenne, sont peut-être l’exemple le plus frappant de cette politique, non seulement en Afrique, mais aussi dans le monde entier. Je ne pouvais pas ne pas en parler dans mon livre.
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— Bon, Moscou est à nouveau prête à armer les pays africains, mais les mentalités et les attitudes à son égard ont-elles changé là-bas ? La russophilie est-elle toujours à la mode, comme à l’époque de l’URSS ?
— Vendre des armes, oui, mais « inonder » est une exagération. Selon les estimations occidentales, notamment celles de l’Institut italien d’études politiques internationales ISPI, les conséquences de la guerre en Ukraine sur les exportations d’armes russes vers l’Afrique sont comparables à celles qui ont eu lieu au moment de l’effondrement de l’URSS. Et même, je pense qu’elles sont encore moindre, car à l’époque, après l’effondrement, la qualité des armes soviétiques et russes n’était pas encore connue. Cependant, les acheteurs africains se soucient davantage du prix que de la qualité.
Quant à la russophilie, elle s’achète, tout d’abord. Ensuite, elle est inculquée dans les universités telles que « l’université Patrice Lumumba » et ensuite alimentée de manière systématique dans le cadre de la stratégie étatique visant à influencer les dirigeants politiques des pays africains. Troisièmement, la russophilie est une conséquence directe des anciens sentiments anticolonialistes, mais aussi de la politique actuelle de l’Occident, en particulier des États-Unis, en Afrique et dans le reste du monde.
— L’Ukraine se tourne vers l’Europe et s’intéresse peu à l’Afrique en particulier et au Sud global en général. Est-ce une erreur de notre part ou une hiérarchisation des priorités prévisible ?
— C’est prévisible, car l’Ukraine n’a toujours pas eu de véritable gouvernement national, au sens large du terme « gouvernement », c’est-à-dire en collaboration avec le parlement. Il n’est pas question ici d’erreur, car tous les hauts fonctionnaires ukrainiens responsables de la politique étrangère de l’État — à quelques exceptions près — sont connus pour ne se soucier que de leurs propres intérêts. Ils ont gaspillé beaucoup de temps et d’opportunités. Quant aux mesures prises par le gouvernement Zelensky au cours de l’année dernière… Voyons voir de quelles actions elles seront suivies.
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— En Afrique, comprend-on ce qu’est l’Ukraine ? Ce qu’est la guerre russo-ukrainienne ?
— Non, pas vraiment. Je pense que la grande majorité des Africains perçoivent l’Ukraine comme un pantin de l’Occident, et la Russie comme le leader des anciens peuples opprimés du monde non occidental, en particulier comme un combattant contre le racisme. En effet, contrairement aux nazis, l’URSS, puis la Russie, ont réussi à associer, aux yeux de centaines de millions de personnes très différentes, la lutte contre le racisme à la lutte pour la justice sociale. Et cela reste un problème aujourd’hui.
— Le titre de votre roman, La route vers Asmara, est symbolique. « Les Érythréens disent que la route vers Asmara passe par Addis-Abeba », dit l’un de vos personnages. Or, géographiquement, c’est tout le contraire. Le sens ici est que l’Éthiopie ne laissera pas l’Érythrée en paix, même si celle-ci obtient son indépendance. Et nous, les Ukrainiens, avons-nous tracé notre chemin vers notre Asmara ? Avons-nous appris les leçons de l’histoire ?
— Je dirais qu’il existe un autre parallèle, tout à fait historique, qui est plus important. Les Érythréens ont lutté pendant 30 ans pour leur indépendance et ont vaincu un ennemi infiniment plus nombreux et plus puissant, suscitant pendant un court moment l’admiration et le respect du monde entier. Mais ensuite, ils n’ont pas réussi à transformer leur démocratie de guerre en démocratie de paix. Et, après s’être brouillés avec tous leurs voisins, ils ont sombré dans un régime totalitaire. L’Erythrée a un leader immuable, vit dans un état de guerre permanent et ressemble beaucoup au roman d’Orwell 1984… Sauf que tout cela se passe dans le cadre féérique de l’architecture italienne Art déco et avec l’arôme du meilleur café du monde.
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En d’autres termes, comme le constate avec tristesse le jeune héros du roman, « le peuple héros est devenu un peuple paria ». Et, en principe, pendant longtemps après 1991, lorsque le régime de Mengistu est tombé, il n’y avait pas de différences significatives entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Jusqu’en 2012, cette dernière était également dirigée de manière quasi exclusive par un ancien chef de guérilla. Et bien que, après sa mort, certains pas ont été faits vers une véritable démocratisation, les perspectives restent très incertaines en raison d’une nouvelle guerre civile, cette fois avec la province du Tigré.
Je ne fais pas de parallèle, mais certains éléments de notre vie politique ukrainienne après 2019 mènent à cette conclusion. En ces temps difficiles, marqués par une guerre qui dure depuis déjà 11 ans, la priorité absolue de l’Ukraine n’est pas de défendre son indépendance, ni même de gagner cette terrible guerre, mais de résister et de sortir victorieuse. Comme le disait Lesya Ukrainka, « se mesurer à soi-même par sa vie ».


