Aleksandra Trinh journaliste française

Macha Isakova : « La découverte de la culture ukrainienne m’a rendue plus patriote »

Culture
17 juillet 2026, 09:01

Cette année, l’Ukraine jouit d’une visibilité particulièrement forte dans la programmation du Festival d’Avignon. Spectacles, expositions, performances artistiques, tables rondes… Macha Isakova, metteuse en scène et comédienne ukrainienne y sera présente pour débattre d’une question essentielle : quel rôle pour la culture ukrainienne dans la résistance à l’agression russe ?

« Créer, c’est résister. Résister, c’est créer ». C’est par cette citation que s’ouvrait l’appel lancé, il y a 10 ans par des figures du Conseil National de la Résistance (CNR), parmi lesquelles Stéphane Hessel, Lucie Aubrac, ou Germaine Tillion. Ils souhaitaient inciter les jeunes générations à se battre contre les injustices et à faire vivre les valeurs du CNR.

Or, quelle plus grande injustice qu’une guerre d’agression menée par un peuple contre un autre, qui ne demande qu’à vivre en paix ? Depuis 2022, la Russie mène contre l’Ukraine sa guerre d’invasion à grande échelle. Macha Isakova, comédienne et metteuse en scène ukrainienne, pourrait donc parfaitement reprendre à son compte cette citation des vétérans de la Résistance française contre l’Allemagne nazie. Elle est présente cette année au Festival d’Avignon, afin d’y proposer la lecture de deux textes qu’elle a mis en scène (Moi, ça va, de Nina Zakhozhenko et Les Post-it, d’Ihor Nosovskyi) le 17 juillet, à la Chartreuse de Villeneuve– lès – Avignon, avant de participer le 18 juillet au débat intitulé « La culture ukrainienne en résistance » à la Maison Jean Vilar (Avignon) . Ces deux évènements sont organisés par l’association « Pour l’Ukraine, pour leur liberté, et la nôtre ! » dans le cadre de son programme « Avignon avec l’Ukraine ».

Macha Isakova

Originaire de Kyiv, Macha s’est installée en France en 2013 afin de poursuivre des études de théâtre. Depuis cette époque, sa vie se partage entre la France et l’Ukraine, ses deux pays de cœur. En 2023, elle crée le festival Semaine de la dramaturgie ukrainienne, en collaboration avec le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, le Dofa Fund et l’Institut ukrainien, afin de présenter au public français les auteurs classiques et contemporains de son pays. Nous l’avons rencontrée avant son départ pour Avignon.

– Avant 2022, la culture russe était beaucoup plus connue en France, que la culture ukrainienne. Comment l’expliquez-vous ?

– Les Russes ont tout compris : depuis des siècles, ils ont investi énormément d’argent dans la propagande culturelle, pour répandre la « grande culture russe », selon l’expression qu’ils emploient eux-mêmes. De telle sorte que l’Europe et le monde entier soient convaincus qu’il fallait absolument la préserver, voire pour cela excuser les exactions des Russes. Je ne dis pas qu’il faut la bannir, mais au nom de quoi une culture serait-elle plus grande qu’une autre ?

– Pourquoi l’Ukraine n’a-t-elle pas eu la même démarche ?

– Tout d’abord, nous n’en avions pas les moyens [financiers]. D’autre part, l’Ukraine a fait partie pendant très longtemps de l’empire russe, puis de l’Union soviétique, ce qui nous a retiré la possibilité de faire connaître notre culture à l’étranger. En 2024, j’ai réalisé un film sur l’histoire de la culture ukrainienne, qui raconte la façon dont elle a été écrasée par le pouvoir russe à travers la Renaissance fusillée, les interdictions de la langue ukrainienne, la composition des programmes scolaires, etc.

Une scène du spectacle Moi, ça va

Lorsque j’étais jeune, la culture ukrainienne était donc réduite à quelque chose de secondaire, à sa dimension ethnographique–les fleurs rouges dans les cheveux, les danses dans les villages… [On nous disait que] la matière sophistiquée, métaphysique n’appartenait pas à la littérature ukrainienne, ce qui est faux, archi faux. Et chaque fois que j’entendais parler de littérature ukrainienne, ça m’ennuyait. Afin de créer chez nous un complexe d’infériorité vis-à-vis de la Russie, les professeurs mettaient toujours l’accent sur la même chose la souffrance des paysans. Je n’avais pas envie d’être associée à ce peuple qui n’arrêtait pas de se plaindre et d’avoir des problèmes.

Donc moi-même, en tant qu’Ukrainienne, j’ignorais à l’époque que nous avions des auteurs dignes d’être reconnus à l’extérieur de nos frontières.

– Selon vous, comment la culture ukrainienne peut-elle jouer aujourd’hui un rôle dans la résistance face à l’agression russe ?

– Un rôle essentiel : la culture nous permet de savoir qui nous sommes et ce que nous défendons. Elle nous aide à répondre à l’argument des Russes selon lequel « l’Ukraine, c’est la Russie ». Nous ne sommes pas le même peuple. Grâce à [l’étude de] la culture, nous pouvons réfléchir sur notre passé, et évoluer grâce aux expériences antérieures.

Pour ma part, avant 2022, j’avais déjà envie d’adapter le répertoire ukrainien au théâtre. Mais depuis le début de l’invasion à grande échelle, c’est devenu un besoin. C’était ma manière de résister. Je me suis beaucoup documentée, j’ai beaucoup appris sur l’Ukraine et comme de nombreux Ukrainiens, je me sens nettement plus patriote maintenant. Lorsque je relis des textes qu’on étudiait à l’école, je les vois sous un angle complètement différent. Je me sens plus forte aujourd’hui, car j’ai découvert les piliers de ma culture. La culture contribue à forger une société plus consciente [d’elle-même].

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D’ailleurs, il y a énormément de festivals en Ukraine en ce moment, les théâtres sont pleins…

Une scène du spectacle Les Post-it

Dans toutes les guerres, les gens ont besoin de se nourrir de la beauté, de ressentir autre chose que des émotions destructrices. C’est de la survie psychologique. Mais c’est aussi une forme de résistance : la culture rassemble le gens pour qu’ils partagent une expérience positive. Je vais citer un comédien que j’ai interviewé lors du tournage de mon film : « le fait qu’il y ait des festivals, des concerts, du théâtre, produit l’effet contraire à celui que les Russes recherchent : ils souhaitent qu’il ne se passe plus rien chez nous ». [Ces manifestations culturelles] sont la preuve de notre existence et de notre vitalité.

– Comment peut-on créer en temps de guerre ?

– La guerre, et la volonté de résistance, la colère qu’elle suscite sont des moteurs immenses pour la création. En ce moment, ce conflit est le sujet central de toutes les créations, mais il ne faudrait pas que nous en restions prisonniers.

– Pourtant, Moi, ça va, de Nina Zakhozhenko et Les Post– It d’Ihor Nosovskyi, que vous avez mis en scène, parlent également de la guerre…

– Ces textes ne parlent pas de la guerre elle-même, mais de la façon dont l’être humain réagit face aux évènements dans la guerre. Elle ne sert que de contexte. Moi, ça va évoque une histoire d’adolescents, plongés dans la guerre. Les Post-it parle d’une femme malade d’Alzheimer. Ces deux textes m’ont bouleversée, car ils abordent aussi les failles des gens, leur vulnérabilité, leur souffrance, qu’ils dissimulent derrière une apparence médiocre. Ce qui m’intéresse, c’est de travailler sur quelque chose qui nous unit tous : l’universalité des émotions.