Le film « La paix pour Nina » a récemment remporté le grand prix Andriy Matrosov au Festival international DocuDays UA. Tyzhden a interrogé sa réalisatrice et productrice, Jeanna Dovgich, sur le sens et le concept de ce long métrage, sur les réactions du public occidental et sur les perspectives d’influence du documentaire sur les procédures judiciaires.
— Ton film « La paix pour Nina » raconte l’histoire d’Ihor Branovitsky, un volontaire qui a trouvé la mort à l’aéroport de Donetsk, ainsi que celle de sa mère, Nina Konstantinovna, qui se bat pour que l’assassin de son fils soit condamné. Comment l’idée de ce film est-elle née ?
— J’ai commencé à filmer lors des funérailles d’Ihor, en avril 2015. Son corps a été retrouvé deux mois et demi après sa mort. Ces premières images ne figurent pas dans le film, mais elles constituent pour moi une chronique importante de cette guerre non déclarée entre la Russie et l’Ukraine. En fait, quand j’ai commencé à filmer, il s’agissait pour moi avant tout de documenter, de témoigner des conséquences des crimes de guerre commis par les Russes. C’est lors de ces funérailles que j’ai fait la connaissance des camarades d’Ihor. Je les ai filmés eux aussi à l’époque. Certains d’entre eux ne sont plus de ce monde aujourd’hui.
Je connaissais la famille Branovitsky depuis longtemps, ce sont des proches de mon mari. Ainsi, lorsque, durant l’été 2014, Ihor s’est engagé comme volontaire dans les Forces armées, j’ai essayé de l’aider autant que possible : j’ai lancé une collecte de fonds sur Facebook pour lui acheter un casque et un gilet pare-balles, et mon amie Natalia Dmitrieva, elle-même bénévole, lui a donné des chaussures, des vêtements militaires et du matériel de protection. Tout était très difficile à l’époque, nous n’étions pas préparés à la guerre. Après avoir pris la décision de s’engager dans l’armée, Ihor a simplement mis sa mère Nina devant le fait accompli. Il disait : « Si nous n’arrêtons pas les Russes dans le Donbass, il sera peut-être trop tard pour les arrêter aux portes de Kyiv ». Nina s’est alors également impliquée dans les préparatifs : elle a acheté divers articles selon la liste dressée par son fils.

Contrairement à de nombreux volontaires qui s’étaient engagés dans l’armée avec pour seules bagages le Maïdan et leur sens de la dignité, Ihor possédait également une expérience militaire. Dans les années 1990, après sa démobilisation du service militaire obligatoire, il avait participé à une mission de maintien de la paix de l’ONU en Angola. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait intégré le 90e bataillon, alors qualifié d’« élite », de la 95e brigade d’assaut aéroportée, qui, parmi d’autres unités, volontaires et officielles, a participé à la défense de l’aéroport de Donetsk.
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Les derniers jours, après le dynamitage des fondations du nouveau terminal, ont été dramatiques : de nombreux militaires ukrainiens ont alors trouvé la mort ou ont disparu. Parmi eux se trouvait Ihor. À l’époque, il n’y avait aucun protocole, personne ne savait quoi faire, mais on dressait des listes, on passait en revue les photos et les vidéos du terminal publiées par les Russes et leurs sbires.
C’est à ce moment-là, fin janvier, qu’une vidéo montrant Ihor et d’autres « cyborgs » [surnom des défenseurs de l’aéroport – ndlr] capturés a fait son apparition. Nous avons commencé à envoyer des messages à toutes les personnes possibles. On nous disait : « C’est une bonne chose qu’il soit captif. Ça veut dire qu’il est en vie ! ».
Nous avons alors établi son profil et transmis des informations à l’autre partie. À l’époque, c’était encore possible, car Zakharchenko, ce chef des sbires russes, voulait encore sauver la face. C’est pour cette raison que les Russes filmaient et diffusaient des vidéos montrant les prisonniers. De toute évidence, l’information selon laquelle on recherchait Ihor est parvenue aux soi-disant séparatistes alors qu’il était déjà mort. Sinon, ils auraient peut-être rendu le corps plus tôt. Ils n’avaient pas l’intention de le rendre. Il y a eu un échange via « Black Tulip » [ONG de recherche et de restitution des corps aux familles – ndlr], et ils ont ajouté Ihor à la liste des personnes qui recherchées officiellement.
C’est Nina elle-même qui a retrouvé son fils à Dnipro. Elle était en contact avec tous les bénévoles qui s’occupaient des corps non identifiés. Ihor a été identifié grâce à des signes distinctifs. Ils cherchaient quelqu’un d’autre, mais c’est lui qu’ils ont retrouvé.

Le film « La paix pour Nina » a remporté le grand prix du prix Andriy Matrosov au Festival international DocuDaus:UA
— Combien d’années as-tu passé au total à travailler sur ce film ?
— Environ dix. Comme je l’ai déjà dit, j’ai commencé le tournage en 2015, mais au départ, je ne me rendais pas compte que cela deviendrait un film. Les recherches pour retrouver Ihor nous ont beaucoup rapprochées, Nina et moi, et à un moment donné, j’ai compris que je voulais faire un film précisément sur elle. Sur une mère qui pleure la perte de son fils, mais qui ne se referme pas sur elle-même et se bat pour que l’exécution extrajudiciaire de son enfant en captivité soit reconnue comme un crime de guerre devant les tribunaux ukrainiens et internationaux. Elle disait alors sans détour : « La Russie tue ». C’est d’ailleurs ce qui m’a poussée non seulement à la filmer, mais aussi à rechercher des moyens financiers pour réaliser ce film.
Le premier pitch, c’est-à-dire la présentation publique du projet, a eu lieu en 2016. Il s’agissait du programme polono-ukrainien « Les jeunes parlent de l’Ukraine ». Cette histoire, cette expérience me faisaient tellement mal qu’il m’était difficile ne serait-ce que d’en parler. C’est l’interprétation qui m’a sauvée : je prononçais quelques phrases, je faisais une pause, et pendant qu’on traduisait mes propos en polonais, je reprenais des forces pour continuer à parler.
Ce programme m’a inspirée : nous avons monté une bande-annonce afin de pouvoir présenter le projet plus largement, et j’ai ensuite obtenu le soutien de l’Agence nationale du cinéma. J’ai commencé à tourner activement en 2018 et je tenais vraiment à ce que l’histoire de Nina ne soit pas seulement vue en Ukraine. Mais à l’étranger, j’ai souvent entendu : « Pourquoi faites-vous un film aussi triste ? Il faut trouver une nouvelle approche, des histoires différentes, tout le monde en a assez de votre guerre ».
— Comment ce film est-il perçu par le public occidental et par tes collègues documentaristes ? Ont-ils pris conscience que la guerre en Ukraine a commencé il y a douze ans et demi, et non quatre ans et demi ? Car c’est précisément le sujet de « La paix pour Nina ».
— Oui, c’est précisément pour cela, je pense, que mon film est important. Ce n’est qu’aujourd’hui, alors que l’Europe se sent menacée, que le regard porté sur les événements de 2014-2015 commence à évoluer. Mon film témoigne du fait que cette guerre gênante, peu visible et peu médiatisée, qui s’est déroulée depuis l’annexion de la Crimée et les combats dans les régions de Donetsk et de Louhansk, était une agression russe.
En dehors de l’Ukraine, on commence peu à peu à comprendre que si, par exemple, Poutine et les Russes avaient été rapidement reconnus coupables d’un crime de guerre pour le crash du vol MH-17, la guerre à grande échelle de 2022 n’aurait peut-être pas éclaté. Mais l’Europe n’avait pas la volonté politique de prendre conscience de cette guerre, et elle a « avalé » l’annexion de la Crimée. Tout le monde voulait croire au slogan naïf que Zelensky répétait à l’époque : « Il suffit simplement d’arrêter de tirer ».
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Mais « arrêter de tirer » ne fonctionne pas. Si tu laisses quelqu’un te couper un doigt, ce n’est pas sûr qu’il ne te coupera pas le bras. Ou plutôt, c’est certain qu’il te le coupera. Il en va de même pour les crimes de guerre.
Je pense que mon film recèle une certaine dimension universelle. Une mère qui a perdu son fils à la guerre : c’est parlant, c’est une histoire universelle, compréhensible partout.
— Il y a quatre ans, ici, à Paris, tu disais que nous, les Ukrainiens, vivions tous ensemble un drame digne de l’Antiquité…
— Oui, c’est une tragédie à la grecque : la perte d’un être cher à la guerre, les tentatives pour comprendre comment vivre avec cela. Comment trouver un nouveau sens à la vie après la mort d’un enfant, comment trouver la force de continuer à vivre. C’est le sujet de mon film. Les mères des soldats tombés au combat que l’on voit dans le film, se soutiennent mutuellement. C’est ainsi qu’elles survivent.
— Le film traite également de la responsabilité, du fait que le crime doit être puni. Ihor a été tué par un Russe, qui l’a d’ailleurs publiquement avoué dans une interview. Un tel aveu constitue-t-il une preuve juridique suffisante pour condamner le meurtrier ?
— Non, cela ne suffit bien sûr pas. D’ailleurs, nous n’avons pas rendu publique l’affaire des tortures et du meurtre d’Ihor Branovitsky pendant plusieurs mois, car à l’époque, certains de nos garçons, qui avaient été témoins de ce crime de guerre, étaient encore en captivité. Nous savions qu’ils risquaient d’être « éliminés ». Ce n’est que lorsque le corps a été rapatrié en Ukraine et identifié, après que Nina et moi-même avons discuté avec le SBU [services secrets ukrainiens – ndlr], juste avant les funérailles, que j’ai commencé à m’adresser aux médias.
J’ai d’abord appelé Serhiy Karaziy, de l’agence Reuters. Nous sommes amis depuis longtemps et il était au courant de nos recherches depuis le début. Je voulais que le monde entier sache que les Russes commettaient des crimes de guerre et assassinaient des prisonniers. Serhiy a rencontré des témoins et a réalisé un reportage sur le meurtre d’Ihor Branovitsky, puis il a transmis mes coordonnées à Oleg Sukhov, journaliste au KyivPost. Et, rendez-vous compte, ce dernier a réussi à trouver le numéro de téléphone d’Arsen Pavlov, alias Motorola [commandant séparatiste pro-russe pendant la guerre du Donbass – ndlr] et l’a appelé. Et Motorola s’est mis à se vanter de pouvoir tuer qui bon lui semblait. La scène où l’un des anciens prisonniers de guerre, témoin des tortures et du meurtre d’Ihor, Olexandr Mochonkin, regarde la vidéo et entend cette conversation téléphonique, a été intégrée au film.
— Quelle est la situation actuelle d’un point de vue juridique ? Dans quelle mesure l’Ukraine peut-elle prononcer un verdict pour meurtre ? Comment le système juridique international pourrait-il intervenir dans ce cas ?
— Lorsque Nina a entamé son combat pour la justice, Motorola et Guivi [Mikhaïl Tolstykh, officier ukrainien commandant un bataillon séparatiste pro-russe peandant la guerre du Donbass – ndlr] étaient encore en vie. Tout comme tous ceux qui avaient infligé des tortures et commis des crimes à l’encontre des prisonniers détenus avec Ihor « dans une cave » du SBU à Donetsk. Elle espérait qu’ils seraient rapidement reconnus comme criminels de guerre. Une plainte a été déposée devant la Cour européenne des droits de l’homme par l’intermédiaire du Comité Helsinki. La Cour européenne a rassemblé de nombreux éléments. On n’a pas eu de nouvelles pendant longtemps, mais à l’heure actuelle, cette affaire a tout de même progressé, et elle sera peut-être examinée cette année. Cependant, le paradoxe du système juridique international réside dans le fait que le tribunal ne peut pas déclarer coupable un criminel de guerre décédé. Seuls les vivants peuvent être jugés. Voilà le dilemme.
En ce qui concerne Guivi, Mikhaïl Tolstykh, les procédures judiciaires relatives aux actes de torture infligés à Ihor Branovitsky se sont poursuivies jusqu’à l’invasion à grande échelle. Ces procédures n’ont abouti à rien ; l’affaire était ballottée d’un tribunal à l’autre, mais elle avançait tout de même, car Guivi était citoyen ukrainien. Comme nous le savons désormais, il a été éliminé par les services secrets ukrainiens. Mais comme l’Ukraine ne reconnaît aucun document émanant de la « République Populaire de Donetsk », il n’existe aucun certificat de décès. Par conséquent, aux yeux de la justice ukrainienne, cet homme est vivant.
— Le film comporte des scènes tournées au tribunal. Pour les étrangers, cela doit sans doute paraître absurde ? D’un côté, on partage des biens, de l’autre, on prononce des divorces, et juste à côté, on juge les crimes d’une guerre non déclarée…
— Oui, c’était à Pavlohrad, où sont jugées toutes les affaires concernant la région de Donetsk. Mais après février 2022, lorsque la guerre à grande échelle a éclaté, toutes ces affaires ont en fait été « mises de côté ».
— Le film comporte également une scène où de jeunes gardes nationaux prêtent serment à Zaporijjia, sur l’île de Khortytsia. Il y a beaucoup de jeunes filles : toutes si jeunes, avec des nattes, en uniforme militaire. Leurs mères les félicitent pour la fin de leur formation, les serrent dans leurs bras… Ces images sont à couper le souffle. Savez-vous ce qu’elles sont devenues ?
— Ces images ont été tournées en 2019. À chaque fois, j’ai peur quand je revois ce passage du film. La guerre, tel un Moloch, touche chaque génération. Nina Konstantinovna le souligne : dans sa famille, aucune génération n’a connu une vie sans guerre.
Voilà ce qu’est notre continuité historique : une terre entièrement ravagée. Les Russes la ravagent depuis des siècles. Mais c’est précisément la guerre, aussi douloureux que cela soit à admettre, qui forge l’identité ukrainienne contemporaine.
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En ce moment, je me rends très souvent à Kharkiv, où je tourne un film. C’est une ville qui vibre, où la vie culturelle bat son plein…
— Eh bien, c’est notre glorieuse Ukraine slobodienne, la terre des Cosaques !
— Oui, c’est cela. Et voici ce que je constate : pour certains habitants, l’identité ukrainienne a été redécouverte, recréée, tandis que pour d’autres, elle est nouvelle. La guerre a marqué le moment où nous avons pris conscience que l’identité ukrainienne renvoie à une nation politique, comme autrefois chez les Cosaques. Des personnes très différentes, de confessions et d’origines diverses, affluaient vers la Sich. Elles étaient unies par l’idée de liberté. Il en va de même aujourd’hui. En 35 ans d’indépendance, l’Ukraine a parcouru un chemin colossal, et notre avenir en tant que nation politique réside précisément dans la construction d’une société libre.

