Olena Maksymenko journaliste, photographe, écrivaine

« Personne ne va au combat sans formation » : l’entraînement des recrues

Guerre
5 juillet 2026, 18:10

Tyzhden s’est rendu sur un champ de tir de la région de Kharkiv, où les nouvelles recrues perfectionnent leurs techniques. Nous avons pu voir qui rejoint l’armée à la 13e année de la guerre et comment se déroule la préparation des recrues aux réalités du front.

Des rafales éclatent sur le champ de tir. Les recrues de la 159e brigade mécanisée (159e OMBr) améliorent leurs tirs de précision. La voix de l’instructeur couvre le bruit des coups de feu et donne des consignes. Il s’en prend presque sans cesse à un adversaire imaginaire, mais ses propos restent étonnamment amicaux et convaincants :

« Et voila, mesdames et messieurs, il faut juste toucher la cible! Que ce soit à la jambe, au bras, ou encore au gilet pare-balles… »

Le premier obstacle concerne l’accès au site. Les pluies ont transformé la route en terrain boueux, infranchissable pour les voitures. La nôtre reste bloquée. Une autre vient à notre secours. Mais c’est aussi dans cette boue que les recrues doivent améliorer leurs compétences et dans de telles conditions qu’ils devront notamment se battre.

La 159e brigade mécanisée est une unité des Forces terrestres ukrainiennes formée au moment de guerre à grande échelle, en avril 2024. Les recrues ont déjà effectué leur formation de base et suivent désormais une formation complémentaire, spécialement adaptée aux missions de la brigade. Cette formation sert également à la coordination de la cohésion au combat. Les instructeurs sont des personnes ayant déjà combattu, et souvent ayant déjà été blessées.

Le serment d’Hippocrate et la lutte pour une terre dévastée

Le premier-lieutenant Denys Popkov, chef par intérim du groupe d’instructeurs, refuse longtemps tout commentaire. En fait, il ne sait pas bien s’exprimer. En fin de compte, il explique sa mission : assurer le niveau de formation du personnel qui poursuit une phase d’adaptation sur site.

« Je veille également à ce que les instructeurs suivent correctement le programme de formation, et je suis chargé d’assurer les mesures de sécurité sur le site d’entrainement afin d’éviter tout risque de blessure. Je supervise le personnel participant aux exercices. J’aide les instructeurs à organiser les cours de tirs et la formation tactique. Ma responsabilité principale consiste à élaborer un programme de cours ou à aider les instructeurs à l’élaborer ».

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Denys a déjà combattu avant l’invasion à grande échelle, il possède une expérience considérable et connait bien les méthodes d’enseignement. Il explique que la formation sur le champ de tir dure deux semaines, après quoi les recrutes participent aux opérations de combat.

« S’il arrive qu’un centre de formation a laissé une lacune, ou si un combattant n’a pas bien compris un point, nous allons régler ces problèmes, nous continuons à former et à mieux les adapter au combat ».

Un jeune homme porte une croix sur le casque : c’est un médecin dont le nom de guerre est «Plusik». Il a 27 ans, c’est un mobilisé volontaire passé du métier de médecin civil à celui de médecin de combat. Sa formation militaire de base s’est déroulée en Pologne, il a passé deux mois au total dans l’armée.

« En ce moment, nous faisons du tir, puis ce sera le lancement de grenades. Hier, nous avons eu un cours de médecine et une marche forcée avec orientation à l’aide de cartes ».

Il explique que l’armée manque de personnel médical. «Plusik » a obtenu une formation d’aide-soignant et a étudié la dentisterie. Il vient de rejoindre la compagnie médicale de la brigade, où il doit déjà soigner des malades. Dans cette brigade, il existe deux types de missions pour les médecins : l’évacuation et les premiers soins dans la «zone jaune», au poste de stabilisation. «Plusik» s’est préparé pendant deux ans à cette mission et aux difficultés et particularités à venir dans le cadre de ce travail.

« Il faut protéger et aider ces jeunes gens pour qu’ils puissent survivre dans ces conditions. Nous avons appris que nos mains sont un outil et nous sommes responsables de chaque personne. Il faut apporter l’aide nécessaire et sauver des vies. Le serment d’Hippocrate est toujours en vigueur. En situation de combat, il est parfois difficile d’apporter l’aide nécessaire. Certes, « dans la vie civile», on a tout ce qu’il faut. Mais ici, il peut arriver que l’ennemi ait lancé un tir d’artillerie ou de mitrailleuse, et tout le matériel médical est resté là où il était. Alors il faut secourir avec ce qui est facilement disponible ».

Un autre nouveau venu, Andriy, n’a pas encore de pseudo mais est vraiment motivé. Il vient d’Oleksievo-Droujkivka, un village de la région de Donetsk situé entre Konstantynivka et Droujkivka.

Il s’est réfugié dans la région de Mykolaiv après la « destruction » de sa maison. Il ne se souvient pas du nom de la localité où il s’est immédiatement rendu au bureau de recrutement car il n’y est resté que peu de temps. Il s’est entretenu avec des représentants de la brigade, après quoi il est parti suivre une formation. Il raconte qu’à une époque plus heureuse, il travaillait à Marioupol. A présent, il lit les actualités consacrées à son village natal. C’est là que sont lancées les bombes aériennes guidées qui ont récemment détruit l’usine, supposée servir d’ « entrepôt de drones ». Sa famille est restée dans sa région natale. Andriy soupire lourdement:

« Depuis un an, je n’arrive pas à contacter ma tante. Je l’ai suppliée de venir chez nous : « On a un logement, on a tout ce qu’il faut, viens !» ».

Une grosse pluie nous oblige à interrompre la conversation. Tous se rassemblent sous un abri. Dès que l’orage s’apaise, ils reprennent le travail.

« Les quatre personnes qui n’ont pas encore tiré, avancez vers la ligne de tir, s’il vous plaît! », commande l’instructeur. « Pourrions-nous fumer ?» demandent des « élèves ».

À un autre endroit, les recrues apprennent à lancer des grenades d’exercice depuis un abri.
L’instructeur les corrige car les jeunes crient « grenade » avant de lancer le projectile, alors qu’en règle générale ce cri sert à prévenir qu’une grenade ennemie est lancée ou roule vers la position. C’est pourquoi les recrues crient désormais « orange! » ou « citron! ».

L’entrainement avec les grenades réelles aura lieu après le déjeuner.

Le repas a lieu en plein air. Des militaires de différentes unités se réunissent autour d’une longue table. « Mar’Ivanovna », une femme gaillarde, sert à chaque personne les entrées et les plats principaux.

Elle aperçoit les caméras et s’exclame: « Très bien, d’accord! Vous pouvez me filmer, mais faites en sorte que je sois belle! » Près d’elle se trouve une cuisine de campagne avec d’énormes marmites. Le travail reste intense. Le repas, les petites pauses, les plaisanteries… Les préparatifs pour le combat sont mis en pause. Les bonnes odeurs attirent une chatte et ses chatons.

« Faire partie de ceux qui fêteront la victoire »

Evguen, officier de la section des communications de la 159e brigade mécanisée, dont le nom de code est « Atlas », explique que trois groupes d’entraînement sont à l’œuvre aujourd’hui.

« Ils suivent des cours généraux et une formation tactique. Il s’agit d’exercices d’intervention tactique, de tir à blanc et de maniement des armes, déplacements au sein de petits groupes tactiques, conduite d’actions défensives sur les positions, premiers secours tactiques, formation au génie, familiarisation avec les mines, règles de pose, reconnaissance sur le terrain. Nous leur faisons également répéter une nouvelle fois la mise en position des armes avant le combat, avec des exercices de tir d’initiation sur des cibles mobiles ou fixes, des lancers de grenades factices pour tester la portée et la précision, ainsi que les tirs depuis des abris et dans des positions inconfortables, par exemple en position couchée ».

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Il assure que personne ne va au combat sans formation appropriée. La recrue reste pour suivre une formation complémentaire si, au cours de sa formation initiale, elle n’a pas maitrisé toutes les compétences requises. Les points forts et les points faibles d’une personne se révèlent précisément sur ce champ de tir. Cela aide parfois à déterminer son futur poste dans l’armée.

« Par exemple, si une personne est plus douée pour les armes de petit calibre que pour un bataillon de drones, il est possible de la transférer dans une autre unité, là où ses compétences seront les plus utiles. Il faut tirer parti de toutes les connaissances dont disposent les gens, ainsi que de leurs compétences acquises dans la vie civile, pour qu’ils soient aussi efficaces que possible ».

«Atlas» a combattu en 2015, puis a réintégré l’armée au début de la guerre à grande échelle. Il a été blessé, après quoi il a été promu à un poste plus calme dans le domaine de la communication. Jusqu’à la fin de la guerre, il n’a pas l’intention de quitter l’armée, même si l’occasion se présentait. En effet, il faut toujours terminer ce qu’on a commencé. Le pseudo « cessez-le-feu » de l’époque de l’ATO [« opération anti-terroriste », terme utilisé par l’Ukraine pour identifier les territoire des régions de Donetsk et de Louhansk sous le contrôle des forces militaires russes et des séparatistes pro-russes – ndlr] était loin de constituer une affaire réglée.

« Nous avons compris que si nous ne réussissons pas à préserver la souveraineté et l’indépendance de l’Ukraine, nous allons disparaitre. C’est un combat pour notre survie sur cette planète, pour la vie. C’est un combat pour la survie de notre Etat et pour nous tous, car l’ennemi ne se lassera jamais. Ma famille, mes amis, mais aussi, malheureusement, mes camarades tombés au combat, cela motive. Leur mémoire vivra dans nos coeurs. Et, si c’est possible, j’ajoute une subtilité égoiste : j’ai envie d’aller jusqu’au bout et de célébrer la victoire ».

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«Atlas» en est convaincu : l’armée ukrainienne se trouve chaque jour dans une situation plus favorable qu’auparavant. En effet, selon des prévisions mathématiques, les militaires ukrainiens n’avaient aucune chance de rester debout. Leur expérience est désormais prise au sérieux dans le monde entier et d’autres Etats ont commencé à inviter nos instructeurs à partager leur expérience. Certes, cela ne signifie toutefois pas qu’il n’y a pas de problème.

S’adressant à l’Europe et à ses partenaires, « Atlas » rappelle que l’histoire est cyclique et que, pendant la Seconde Guerre mondiale, seule une coalition de forces a réussi à briser l’échine du fascisme.

« S’il y a véritablement une unité en Europe, une décision commune, l’Europe devra accepter deux choses peu agréables. Premièrement : ensemble, nous sommes invincibles, et donc l’Ukraine fait partie de l’Europe. Et deuxièmement : l’Ukraine est actuellement le bouclier de l’Europe. Si elle perd cette guerre et est anéantie, ce seront ensuite les enfants européens qui seront visés. Et les Européens seront amenés à prendre part à la guerre. Car Poutine est comme une tumeur cancéreuse, il ne s’arrêtera pas. Il est difficile d’apporter son aide, de renoncer à certains avantages ou à une partie de ses revenus. Mais croyez les Ukrainiens : la vie vaut bien plus que cela. Et quand on comprend qu’on peut contribuer à sauver des vies, alors l’argent et toutes les contraintes paraîtront bien moins importantes ».

Au moment de se quitter, « Atlas » nous montre une photo sur son téléphone. Il est avec son frère, qui combat aussi, au sein de la brigade d’assaut « Liut ». Les frères se sont fait tatouer le même symbole sur le bras : une cartouche dont le bord extérieur se métamorphose en oiseaux qui s’envolent. Le militaire explique que chacun interprète cette image à sa manière.

« Pour certains, il s’agit de la transformation d’une cartouche en colombes de la paix, tandis que pour d’autres, c’est une balle qui emporte l’âme. Vous comprenez ? Chacun y voit quelque chose de différent. Le choix vous appartient. Il s’agit simplement de comprendre la transformation de la cartouche, ainsi que le pourquoi et le comment de notre démarche ».