Dans la seule région de Kyiv, on compte aujourd’hui plus de 140 000 vétérans de la guerre russo-ukrainienne. Presque tous portent une prothèse et ont connu des épreuves dont témoigne notre interlocuteur, un ancien combattant des Forces armées ukrainiennes.
Andriy a perdu son pied dans le secteur de Bakhmout, près de Chasiv Yar, où il accomplissait une mission de combat en tant que chef de section. Il a dû subir une amputation partielle du pied. De plus, ses deux genoux étant gravement blessés, une intervention chirurgicale était nécessaire.
Voici son témoignage, qui parle de son expérience, de la façon dont a été posée sa prothèse, de son retour à la vie active, des problèmes rencontrés dans le système de santé et de la société, qui devrait admettre que dorénavant des personnes gravement blessées pendant la guerre sont un élément à intégrer.
« La clé du succès d’une pose de prothèse réside dans la bonne coopération au sein de la chaîne médicale »
— D’après ma propre expérience, le succès d’une prothèse, autrement dit, le fait que la personne puisse remarcher, voire courir et avec quel degré d’aisance elle le fera, dépend de trois facteurs principaux :
• la chirurgie et la formation du moignon lui-même ;
• la rééducation, la restauration de la mobilité des articulations et des muscles ;
• la fabrication directe de la prothèse.
Le problème est que ces trois filières médicales ne coopèrent pas entre elles, chacune accomplit sa tâche à part, sans se soucier des traitements ultérieurs. Par exemple, la mission du point de stabilisation sur le terrain (premier niveau de soins où un soldat blessé est transporté immédiatement après sa blessure) est de sauver la vie. À ce moment-là, personne ne pense aux futures prothèses adaptées.
Lorsqu’on est hospitalisé après être passé par le point de stabilisation sur le terrain, la priorité des médecins de l’hôpital est de soigner le patient au plus vite, afin que la plaie guérisse et que l’établissement puisse accueillir d’autres blessés. Souvent, on se préoccupe beaucoup moins de la qualité de la reconstruction du moignon en vue d’une prothèse ultérieure.
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Dans mon cas bien précis, après avoir été blessé par une mine, on m’a amputé partiellement le pied au point de stabilisation même, sur le terrain. D’ailleurs, je gardais encore le morceau de pied amputé dans un sac-poubelle : l’unité n’ayant pas les moyens de gérer les membres amputés, ils me l’ont donné. Je l’ai déposé au centre de traitement des membres amputés de l’hôpital de Kharkiv.
À Kharkiv, les médecins se chargeaient déjà de faire une opération qui aboutisse par la suite à la formation d’un moignon, partie du membre à laquelle la prothèse elle-même serait ultérieurement fixée.
Et là, à mon avis, le problème principal se pose : il n’y a pas de coopération unifiée avec les prothésistes. Les chirurgiens se basent sur des protocoles anciens. Or, c’est là que la difficulté germe, liée à la fabrication des prothèses. En effet, les pieds prothétiques peuvent varier en hauteur.
Conformément à la législation en vigueur, l’État nous fournit des prothèses de mobilité de quatrième classe, et chaque prothèse de ce type possède ses propres paramètres techniques, notamment sa hauteur.
Les chirurgiens sont donc confrontés à une question difficile : à quel niveau faut-il amputer ? En réalité, chaque centimètre compte.
Si mon membre avait été amputé de seulement deux centimètres moins court, la prothèse de pied que j’utilise actuellement ne serait plus à la bonne hauteur. Dans mon cas, elle mesure 26 centimètres. Ce n’est qu’après une autre amputation à Lviv, où j’ai été soigné pour une inflammation et où le moignon a été remodelé, qu’elle a pu être posée.
S’il y avait eu une meilleure collaboration entre les chirurgiens et les prothésistes, tout aurait été beaucoup plus facile et efficace pour les patients tels que moi.
Il faut cependant trouver un juste milieu. Si le moignon est trop court, l’effet de levier est réduit et la marche devient plus difficile. À l’inverse, s’il est trop long, l’effet de levier semble meilleur, mais cela ne garantit pas toujours une prothèse de pied plus fonctionnelle.
Pour qu’une personne appareillée puisse mener une vie pleine et active au maximum à l’avenir, toute une série de nuances doivent être prises en compte à chaque étape, depuis le moment de la blessure jusqu’à la fabrication de la prothèse.
Selon Andriy, l’un de ces problèmes concerne la prise en charge osseuse lors de l’amputation.
Nos chirurgiens pratiquent souvent une coupe droite de l’os, alors que dans de nombreuses cliniques étrangères, ils le coupent en biais et arrondissent en outre les bords.
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Même si l’os est recouvert de muscles et suturé après l’opération, une coupe droite entraîne souvent des problèmes ultérieurs. Lorsque la personne commence à se tenir debout sur la prothèse et que la charge augmente, le bord de l’os peut augmenter la pression sur les tissus et même percer la peau.
C’est exactement ce qui m’est arrivé. Une inflammation s’est produite et j’ai dû subir une nouvelle amputation, pour couper plus d’os. C’est d’ailleurs cette opération qui m’a finalement permis de modeler correctement le moignon et d’obtenir une prothèse réussie.
Il existe une autre nuance importante. Après une amputation du pied, les muscles du mollet diminuent progressivement de volume, les patients doivent donc suivre une thérapie de compression pour accélérer ce processus et préparer le moignon à la pose d’une prothèse.
D’après ce que j’ai lu sur les pratiques des chirurgiens et prothésistes étrangers, il arrive qu’ils retirent les muscles devenus non fonctionnels après l’amputation. Grâce à cette intervention, le moignon acquiert rapidement une forme optimale pour la pose d’une prothèse, ce qui permet de réduire, voire d’éviter, une rééducation et une compression prolongées.
« La demande fait évoluer le marché. Mais il y a une pénurie de spécialistes … »
Le vétéran met en lumière un autre problème systémique :
Il y a des délais précis entre la cicatrisation de la plaie et le début de la pose de la prothèse. Que le moignon soit prêt ou non, la personne doit être appareillée dans les délais impartis.
Dans mon cas, le moignon n’était pas encore prêt, mais selon le protocole, il était temps de poser une prothèse. Après avoir scié l’os, on s’est aperçu qu’il n’y avait pas assez de tissus mous.
Lorsque j’ai reçu la prothèse et que j’ai essayé de me tenir debout dessus, cela s’est avéré impossible : l’os a commencé à percer la peau, ce qui a provoqué une inflammation.
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À ce moment-là, je n’étais plus en phase de traitement, mais en phase de rééducation. C’est alors que le problème du manque de coordination entre les spécialistes qui accompagnent le patient aux différentes étapes est devenu évident.
Le chirurgien opère. Le spécialiste en rééducation a une mission différente : restaurer au maximum la mobilité des articulations et des muscles. Le prothésiste, quant à lui, fabrique la prothèse. Chacun fait sa part, mais une approche globale fait souvent défaut. C’est pourquoi beaucoup de personnes ne peuvent pas utiliser pleinement leur prothèse.
La guerre à grande échelle a considérablement accru les besoins en prothèses, et par conséquent le nombre d’entreprises de production des prothèses en Ukraine. Or, les principaux composants des prothèses sont fabriqués à l’étranger. De plus, chaque prothèse doit être adaptée à chaque patient, puisqu’il s’agit d’un produit entièrement personnalisé. C’est là que résident de nombreux défis.
D’après mes propres recherches sur le sujet, il existe différentes technologies pour la fabrication des emboîtures de prothèses.
Lors de la réalisation de ma prothèse, une de technologie de pointe a été utilisée : « direct socket ». Dans ce cas, l’emboîture du moignon est fabriquée directement sur le membre du patient, épousant ainsi au mieux ses caractéristiques anatomiques. Ce type de prothèse reproduit fidèlement les paramètres anthropométriques de chaque personne et offre un ajustement optimal.
D’autres entreprises fonctionnent selon un principe différent : elles utilisent des solutions standardisées. Pour faire une analogie, c’est comme choisir des chaussures : une paire ne convient pas, une autre semble convenir, on y ajoute des semelles orthopédiques et on les essaie.
Si la prothèse est fabriquée sur mesure, on peut non seulement marcher, mais aussi courir avec. En revanche, si elle n’est adaptée qu’approximativement en taille, sans tenir compte des spécificités du membre, son utilisation sera difficile.
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Selon Andriy, le port d’une prothèse exerce une pression constante sur le moignon.
On pourrait comparer cela à la sensation de porter constamment des chaussures trop serrées, d’une pointure ou d’une pointure et demie plus petite. Le manchon compense partiellement cette pression, mais si la prothèse n’est pas réalisée avec précision, la charge est mal répartie. C’est ce qui détermine la durée et la distance de marche sans douleur.
Le réglage correct de l’axe de charge joue un rôle crucial.
Une prothèse peut être fabriquée avec une grande précision, mais si l’axe de charge est mal défini, elle sera inefficace. Le logement du moignon peut être comparé à une sorte de cuvette sur laquelle est fixée la structure de la prothèse. Si ce mécanisme est installé avec un décalage, même minime, de quelques millimètres seulement, la personne ressentira des douleurs et une gêne à la marche.
Conformément au programme national, une prothèse est fournie pour une durée déterminée, généralement trois ans. Si elle s’avère inefficace ou inadaptée, la personne doit souvent prendre en charge les frais pour trouver une solution.
« Un dossier correctement constitué est essentiel pour obtenir une prothèse gratuite »
L’Ukraine dispose d’un programme national de soins et de prothèses gratuits, et ce programme fonctionne bien. Cependant, les militaires sont obligés de remplir certaines conditions pour en bénéficier.
La blessure ouvrant des droits à cette aide doit avoir été subie dans l’exercice de fonctions visant à protéger l’Ukraine. De plus, il est indispensable de présenter des documents dûment remplis.
Il s’agit notamment de la fiche n° 5, qui fixe les circonstances dans lesquelles la blessure a été subie, et de la fiche n° 6, qui atteste de la participation aux combats. C’est pourquoi il est primordial que l’unité militaire délivre rapidement le dossier initial. L’accès du blessé à l’aide de l’État pour ses soins et la pose de la prothèse dépend de ce document.
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Dans mon cas, tout a été fait correctement. Je suis reconnaissant à mon unité car, dès les premiers jours suivant ma blessure, j’ai reçu un dossier complet conforme à la législation en vigueur.
Dans le même temps, selon Andriy, le système de gestion des documents présente encore de nombreuses failles.
— Le blessé est en cours de traitement, et en même temps, ses documents sont transférés entre différents établissements de santé. À ce stade, ils peuvent se perdre, ne pas arriver à destination ou ne pas être remplis correctement.
Une des solutions éventuelles, selon le vétéran, pourrait être la mise en place d’un espace numérique personnel du blessé, où tous ses documents médicaux seraient automatiquement réunis.
Actuellement, il n’y a pas de système unifié de ce type. Dans chaque hôpital, je suis obligé de rappeler de me faire des bulletins de sortie, de vérifier l’exactitude des informations et de veiller sur l’ensemble du dossier. Une base de données numérique unique permettrait aux médecins de saisir tout simplement les informations relatives aux interventions et aux traitements pratiqués, et le risque d’erreurs serait considérablement réduit.
Je discute avec mes camarades actuellement en traitement, et la situation n’a guère évolué. Chaque certificat doit être conservé séparément, et lors des transferts entre hôpitaux, certains documents peuvent se perdre ou ne pas parvenir à destination. Cela complique encore davantage le parcours difficile qui attend les personnes blessées et qui traversent déjà une période de convalescence éprouvante.
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Lors de la constitution du dossier pour l’obtention du certificat médical d’invalidité, un dossier médical complet est requis, à commencer par le formulaire n° 100, qui contient les informations essentielles : lieu, date et circonstances de la blessure. Tous les documents relatifs aux traitements, interventions chirurgicales, amputations, réamputations, rééducation et autres interventions médicales y sont ensuite ajoutés.
« Au moment de ma démobilisation, j’avais déjà un porte-documents de 60 vues. Ce n’était pas suffisant, j’ai donc dû en acheter un autre de 80, et il s’est rempli lui aussi très vite », raconte Andriy.
Des difficultés supplémentaires surviennent lors de la préparation aux examens médicaux.
Lorsque j’ai commencé à préparer les documents pour les commissions, je me suis aperçu que je devais conserver les originaux et fournir des copies certifiées conformes. Imaginez le volume de cette documentation ! Il existe des notaires qui offrent ce service gratuitement aux militaires, mais ils sont peu nombreux et peu connus.
En quête d’informations, Andriy s’est tourné vers des associations d’anciens combattants et le ministère des Anciens Combattants. Et c’est là qu’on lui a alors parlé de la mise en place d’un système d’accompagnement des vétérans. L’idée est que les vétérans ayant déjà fait ce parcours aident les autres. Il s’agit à la fois d’emplois pour les vétérans et d’un soutien pour ceux qui débutent leur réinsertion après une blessure. Cependant, à cette époque, le système était encore en phase de développement.
Par ailleurs, Andriy a été aidé et conseillé par un autre soldat blessé en 2022.
Lui, il m’a donné des conseils pour constituer un dossier complet, trouver les personnes à contacter et les avocats susceptibles d’apporter leur aide. À cette époque, une grande partie des informations était transmise par le biais de contacts personnels, même s’il existait déjà quelques ressources et sites web utiles.
« Et ensuite ? »
Après avoir reçu la décision de la commission d’invalidité, j’ai été démobilisé le jour même. Par conséquent, les soldes militaires ont également été suspendues. Une nouvelle étape commence alors : l’inscription au programme d’invalidité et à la sécurité sociale.
Pour ce faire, il faut passer devant une commission d’experts pour une évaluation du fonctionnement quotidien de la personne, afin de déterminer son degré d’invalidité. La procédure débute par une demande auprès du médecin traitant, qui oriente la personne vers un spécialiste, lequel la transmet ensuite à la commission.
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Dans mon cas, environ un mois a passé entre le dépôt des documents et l’approbation de la commission. Une fois le statut d’invalidité déterminé, vous pouvez contacter le Centre territorial de recrutement et les organismes de sécurité sociale pour le traitement des paiements, des indemnités et des pensions.
Jusqu’à ce stade, la personne se retrouve sans revenu stable. Elle doit compter sur ses économies, l’aide de ses proches ou de ses amis. Ma famille a perdu sa maison dans la région de Donetsk. J’ai donc vécu quelque temps chez mon beau-frère, puis j’ai loué un logement grâce à des amis.
En gros, il m’a fallu environ trois mois entre ma libération du service et le versement de l’intégralité des indemnités dues. Toutefois, ce délai peut varier considérablement selon la région, la charge de travail des services concernés et la rapidité de traitement des documents.
Aujourd’hui, tous les problèmes ont été réglés pour moi. Je ne me sens abandonné ni par l’État ni par mes camarades vétérans. Mais je comprends que l’expérience d’autres vétérans puisse être totalement différente.
Le plus important est de bien préparer les documents dès le départ. Si la blessure a été subie lors d’une mission de défense et qu’elle est dûment documentée, elle donne droit aux prestations de l’État, à une indemnisation et à d’autres formes d’aide. On ne peut donc pas dire que la politique d’aide aux anciens combattants en Ukraine soit inefficace. Cependant, l’efficacité de cette aide dépend largement de la qualité de la préparation des documents dans les premières étapes suivant la blessure.
« Aujourd’hui, non seulement les adultes, mais aussi tous les enfants devraient avoir un garrot, et savoir l’ utiliser ! »
« Nous devons admettre le fait qu’il y aura toujours parmi nous de nombreuses personnes souffrant de traumatismes physiques ou psychologiques. Le syndrome de stress post-traumatique, d’ailleurs, peut survenir après un traumatisme grave, et pas seulement en temps de guerre. Je suis suivi moi-même par un psychologue, c’est indispensable », explique le vétéran.
Il est convaincu que chaque personne, adulte comme enfant, devrait posséder un garrot de qualité. Chacun devrait également savoir s’en servir. Nous vivons dans un pays en guerre, et une blessure mortelle peut survenir même loin des lignes de front. Une seule frappe aérienne peut suffire. Aujourd’hui, nul ne peut se sentir en sécurité, où qu’il soit.
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Selon Andriy, les compétences nécessaires pour arrêter les hémorragies graves doivent être enseignées dès l’enfance.
— Une hémorragie grave peut tuer en quelques minutes. Si elle n’est pas stoppée à temps, une personne peut mourir avant l’arrivée des médecins.
Le vétéran estime que l’assimilation par notre société du fait que la présence de personnes blessées et appareillées est tout aussi importante. Il évoque son expérience auprès des élèves d’une école maternelle de Rivne, qui fonctionne selon la pédagogie Montessori.
« J’ai été invité une fois à parler à des enfants et à leur montrer ma prothèse. Nous avions discuté au préalable avec les enseignants des questions auxquelles je répondrais et du déroulement de la discussion. Tout était organisé avec beaucoup de délicatesse, sans détails traumatisants. Mais ce type de rencontre est important. Les enfants doivent comprendre dès leur plus jeune âge que les personnes appareillées font partie intégrante de la société », note-t-il.
Parce que le pays est en guerre. Le nombre de blessés appareillés augmente chaque jour. Et même quand elle prendra fin, il faudra encore de nombreuses années…
Voici notre nouvelle réalité. Et plus tôt la société apprendra à percevoir les anciens combattants avec calme et sans préjugés, plus ce sera facile pour eux et pour nous tous.
Cet article a été réalisé dans le cadre d’un projet de l’Institut des mass média (Kiyv), avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Son contenu ne reflète pas la position officielle de l’Institut des mass média ni du Royaume des Pays-Bas.

