Quelle est la signification de l’inclusivité, autrement dit du plein accès à une vie normale pour un ancien combattant gravement blessé en Ukraine? S’agit-il de la possibilité d’accéder sans obstacle à n’importe quel établissement, ou de la dignité humaine fondamentale? Comment la société doit-elle se comporter avec les anciens combattants qui ont besoin d’aide pour ouvrir une porte ou d’un accompagnement physique?
Comment l’Etat doit-il agir pour qu’un militaire dont le corps a subi des changements irréversibles continue de se sentir comme un être humain, et non comme un défenseur oublié?
Nous avons évoqué ces questions et bien d’autres avec Daria, une ancienne combattante ukrainienne qui, depuis plus de six mois, affronte aux côtés de son mari gravement blessé le difficile parcours qui va de la blessure à la pose d’une prothèse.
« Voilà, c’est exactement comme ça… » – tel est le slogan de la famille de Daria et Olexandr. Ce slogan proclame le caractère ininterrompu du temps, selon lequel il est désormais impossible de changer le passé et seules les actions permettent d’influencer l’avenir. Daria Androusenko-Yakotiouk et son mari, Oleksandr Amosyonok, sont militaires.

Pour eux, la guerre a commencé dès la période de l’opération anti-terroriste, en 2014-2015. Daria a subi de nombreuses épreuves difficiles, notamment la perte de ses frères d’armes pendant la guerre. A l’automne 2025, Olexandr a été gravement blessé aux deux jambes dans la région de Kharkiv : une jambe était cassée, l’autre, dont le pied avait été arraché, a pu être sauvée par les médecins spécialistes. La famille ne se plaint pas de la situation. De plus, malgré les centaines de difficultés administratives et socio-psychologiques, elle n’a pas l’intention de baisser les bras ni de perdre espoir.
Un soir, Daria a décidé de demander un soutien psychologique. Elle a contacté une ligne d’assistance psychologique et a commencé à parler de son état et de ses problèmes. Elle s’est entretenue avec la psychologue et a écouté ses remarques. Mais lorsque la communication a été coupée, par hasard, personne ne l’a rappelée…
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« Il est possible qu’ils vont eux aussi appeler la ligne d’aide psychologique », a ironisé Daria pendant l’interview.
– Quand la guerre a-t-elle éclaté pour vous et qui vous a soutenue à une époque où, pour la plupart des gens dans le pays, la guerre était loin?
– Je suis engagée dans les combats depuis 2014. Ma fonction principale consistait à assurer le soutien logistique de l’unité et le soutien moral de mes camarades, ainsi que la gestion des innombrables questions administratives, notamment celles liées à la gestion des documents. Il s’agit d’un travail à l’arrière de la zone de combat. Avant de rejoindre l’armée, je m’occupais de l’approvisionnement d’un hôpital militaire. Puis j’ai compris qu’en temps de guerre, il y a aussi des besoins qui permettent de réduire le nombre de blessés, par exemple en fournissant des trousses de secours, etc. C’est Yuliia Segeda, avocate et bénévole de Dnipro, qui m’a amenée au 43e bataillon. J’ai alors fait la connaissance d’Olexandr Vodolazky, le chef de bataillon. En 2015, après quelques missions de combat risquées, j’ai décidé de signer un contrat. Cela assurait une protection à mon fils si quelque chose m’arrivait. Il est également devenu plus facile de communiquer avec le commandement et de régler les questions relatives à l’approvisionnement.

– Pouvez-vous nous parler des opérations militaires dans lesquelles vous avez été impliquée dans le cadre de vos fonctions? Quels sont vos principaux souvenirs des moments les plus difficiles de la période de la guerre anti-terroriste?
– Je me suis rendue à Bakhmout (qui portait alors le nom d’Artemivsk à l’époque), à Zaitseve (près de Maiorsk), sur les positions de l’arc de Svitlodarsk, à Schastia et à Krymske. Je suis allée dans tout le Donbass. Vers 2019, c’était Mangoush et Volnovakha. Je me souviens du jours où nous sommes précipités vers le village de Pisky. Avant de partir, nous avons fait le signe de croix, car je savais bien que ce voyage ressemblait à un dernier voyage. Les premières pertes de nos frères d’armes ont eu lieu en 2015. A peine avais-tu pris une personne dans tes bras avant son départ au champ de bataille que déjà, on t’apprenait qu’elle avait trouvé la mort.
Dès le début, j’ai envisagé les évènements de manière très rationnelle et tenté de me dire qu’il s’agissait d’une guerre et que des gens y perdaient la vie.
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Certaines pertes ont été très difficile à surmonter. Quand Serhuiy, dont le pseudo était « Odessa », est tombé au combat, je suis restée incapable de me rendre sur le terrain. Je me suis occupée de l’identification des corps. J’ai reçu cette mission parce que « Daria en est capable ». A ce moment-là, j’ai été paralysée par la peur, je ne maitrisais plus mes émotions, parfois je n’avais pas la force de sortir de la voiture. Je n’ai jamais travaillé avec des psychologues, mais j’ai compris que je devais penser à l’avenir et à ce que je pouvais faire ici et maintenant. Je ne peux pas changer le passé, et ça ne sert à rien de s’y obstiner. J’aurais eu la possibilité de rester à Dnipro avec mon enfant et de me fondre dans la vie civile, mais j’ai trouvé la force de continuer à aider mes frères d’armes. C’était ma guérison.
Le 1er mai 2017, trois de mes frères d’armes ont perdu la vie. A ce moment-là, j’étais en courte permission dans les Carpates. J’ai reçu des photos de ces tombés au combat… Pour la première fois depuis le début de l’opération anti-terroriste, j’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous mes pieds. Cependant, j’ai repris mes esprits et j’ai continué à vivre. Si ce n’est toi et moi, alors qui? Il reste encore beaucoup à faire pour assister nos frères d’armes, y compris s’occuper de leur réhabilitation et de leur retour à une vie normale.

– Quand vous avez appris que votre mari avait été blessé, qui vous a soutenue, vous et lui? Parlez-nous de votre parcours vers la guérison et des obstacles rencontrés.
– Je me trouvais dans la région de Vinnytsia quand un de mes frères d’armes m’a appelée pour me dire qu’Olexandr était « dans un état grave ». Je me suis rendue à Kharkiv, où il avait été transporté depuis le poste de stabilisation. A mon arrivée, il était déjà en réanimation. Au moment de sa blessure, il est resté très calme à tous égards. Il avait une jambe détruite et avait complètement perdu le pied de l’autre. Il a fixé ses deux jambes avec les sangles de son fusil AK, puis il a signalé sa blessure par liaison radio. Son chauffeur l’a aidé à regagner la voiture. Pendant environ 40 minutes, il s’est soigné tout seul. Au poste de secours, ils ont fait tout leur possible pour le transporter à l’hôpital. Ensuite, sa jambe gauche a été partiellement amputée, en vue de la pose d’une prothèse.
Je suis presque devenue une experte en matière de déplacement pour mon mari. Un jour, à l’hôpital militaire public, ils n’ont pas été en mesure de lui faire passer un scanner cérébral car le lieu n’est pas équipé de rampe d’accès.

Selon les militaires que j’ai rencontrés dans les hôpitaux, il est très important pour eux de se sentir autonomes et de décider où ils veulent aller et comment se déplacer. Avant la guerre comme pendant la guerre, ils étaient totalement libres et capables d’agir. Dans notre société, ils n’ont pratiquement plus cette possibilité après avoir été gravement blessés, perdu des membres, la vue ou l’ouïe.
A présent, en Ukraine, les rampes d’accès, les ascenseurs, les portes spéciales ou les barres d’appui ne sont plus une question de commodité, mais de dignité, et contribuent au sentiment de confiance et soi. Dans les hôpitaux publics, il manque de toilettes suffisamment spacieuses pour pouvoir s’approcher en fauteuil roulant du lavabo… Les portes, les couloirs et les passages sont très étroits. Les militaires ont besoin de demander de l’aide à d’autres personnes ou de faire appel à une infirmière. Cela a un impact très négatif sur leur état et leur moral. Certains ne peuvent tout simplement pas sortir dans la rue, car, par exemple, les poignées de portes sont à une hauteur inatteignable en fauteuil roulant. Il faut demander à quelqu’un de les ouvrir. Un jour, alors que j’étais dans la rue, un soldat m’a demandé de lui ouvrir la porte car il n’avait plus de mains.
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Dans les cliniques privées, la situation est différente. Elles sont équipées de rampes d’accès, de monte-escaliers, de mécanismes spéciaux pour le transfert des patients, d’ascenseurs adaptés. Il n’y a pas de seuils. Nous sommes allés à Kyiv, à Vinnytsia et à Dnipro : partout des problèmes se sont posés au niveau des accès. Pourtant, la qualité des soins et de la réhabilitation dans les établissements publics est au niveau des centres de soins privés.

Aujourd’hui, mon mari est suivi au centre de réhabilitation de Dnipro, que nous avons délibérément choisi pour la poursuite de son rétablissement. A mon avis, en Ukraine, c’est précisément dans les établissements de soins publics que travaillent les meilleurs praticiens en chirurgie, traumatologie et kinésithérapie. La raison en est évidente : de nombreux médecins du secteur public effectuent des rotations dans la zone des combats. Ils comprennent donc les causes de certaines blessures et ont l’expérience du combat.
– Comment va votre mari et que pense-t-il de cette nouvelle étape de sa vie?
– Mon mari est lieutenant-colonel, un officier de combat qui a subi une blessure typique du soldat d’infanterie. Evidemment, c’est très difficile pour lui et il déteste que les gens ne tiennent pas leurs promesses. Sa philosophie est «Une Parole, c’est une Action». Mais ce qui est surtout difficile, c’est qu’autrefois il pouvait se déplacer librement, mais désormais, cela dépend d’une multitude de facteurs. Les soucis quotidiens sont agaçants. Tout est compliqué et ce n’est pas pratique de sortir pour aller prendre un café ou faire des achats.
Naturellement, ma présence presque 24 heures sur 24 facilite la vie de mon mari. Mais j’ai vu des militaires qui n’ont personne pour s’occuper d’eux. La loi prévoit un service d’aide aux anciens combattants, chargé d’aider et de soutenir les vétérans après leurs blessures (notamment pour les aider à remplir les formulaires, les documents et à gérer leurs finances). Mais il y a tout de même beaucoup de problèmes qu’ils doivent résoudre eux-mêmes. Comment une personne blessée est-elle censée se rendre quelque part en transports publics? Une fois, nous devions faire une analyse de sang dans un laboratoires, mais l’accès pour personne à mobilité réduite était impossible. Il a fallu le porter, mais d’une part, c’est un homme imposant, et d’autre part, revenons à l’honneur. Il faut respecter sa dignité : il ne veut qu’on le prenne dans les bras. Désormais, pour régler une multitude de questions sociales, médicales et quotidiennes, nous sommes obligés de planifier notre itinéraire avec le plus de précautions possibles.

– De quelle manière l’Etat aide-t-il les anciens combattants blessés à se remettre sur pied ?
– Il existe de nombreux programmes, mais tous ne fonctionnent pas en raison du manque d’accès gratuit. Par exemple, le programme dentaire est excellent et l’Etat prend presque tout en charge. A Dnipro, cela se passe dans deux cliniques dentaires publiques. Nous préférons celle où une attention particulièrement bienveillante est portée aux militaires. Un jour, il fallait passer une échographie vasculaire, mais comme nous ne pouvions pas le faire à Dnipro, nous aurions été contraints de nous rendre à Kyiv. Une femme médecin de l’hôpital militaire local nous a aidés: elle a trouvé une clinique privée dotée d’un accès adapté aux fauteuils roulants.
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Chaque hôpital compte désormais un service de coopération civilo-militaire. Il y a des affiches partout. En ma présence, un représentant est venu voir les autres militaires pour leur demander: « Quels sont vos problèmes ? Qu’est-ce qui est difficile pour vous ? » Mais tout est évident: trois des personnes concernées avaient perdu une jambe… Ces assistants doivent donc se rendre sur place et proposer directement des mesures concrètes. Par exemple, un soutien financier de l’Etat, la possibilité de vérifier la disponibilité des documents nécessaires au traitement et d’obtenir de l’aide pour les remplir. Le travail doit avoir un objectif précis.

Le problème général, ce sont les amputations, la cécité, la surdité, et pour certains, à cause de divers traumatismes cérébraux, l’incapacité totale de comprendre comment s’en sortir. Il existe actuellement un programme d’accompagnement appelé « Aide aux vétérans ». Je l’ai utilisé. J’ai été invitée à une consultation de spécialiste. Mais les informations qu’il m’a données, je peux les trouver sur Internet. En d’autres termes, le système existe, mais il tient au facteur humain. La présence d’un ancien combattant ou d’une aide physique concrète est indispensable, sinon il est impossible de franchir rapidement les étapes administratives. Il est possible de déposer une demande de reconnaissance d’invalidité ou d’aide financière ponctuelle dès le début de votre traitement. Cela nous permet de vivre plus ou moins sereinement depuis près d’un an. Mais il faut avoir une personne qui puisse vous accompagner…
Nous avons réussi à trouver le centre de réhabilitation Superhumans et Iryna Tkach de « Dniproprotez ». C’est devenu une étape importante dans le traitement et la rééducation de mon mari. A présent, il porte déjà une prothèse à une jambe, mais la seconde jambe est sous surveillance, et il souffre toujours. De plus, il n’y a pas d’ascenseur chez nous, et il n’est pas encore capable de monter les 21 marches jusqu’à notre logement. Au centre de réhabilitation, il est possible de se remettre sur pied.
– Et pour les tenues et les sous-vêtements, y a-t-il des problèmes? Tous les militaires sont-ils équipés du nécessaire?
– L’Etat fournit un ensemble de sous-vêtements, mais sans slips masculins: un pantalon, un short, un t-shirt et un pull. Tous ces éléments sont fixés par du velcro, qui ne tient pas longtemps. Malheureusement, les tenues ne sont pas adaptées aux appareils de fixation externe des membres. Les femmes de l’atelier de Vinnytsia nous ont conçu une tenue: une jambe est plus large, l’autre, là où se trouve le membre amputé, est plus courte. Nous avons également des sous- vêtements, tous à boutons. Cela nous facilite grandement la vie. Tout au long du traitement, les infirmières et les infirmiers nous ont toujours aidés. Ils ont tous non seulement des doigts d’or, mais aussi un grand coeur. Ils posent avec délicatesse les questions à propos de vos besoins et vous aident sans hésiter à prendre une douche ou à aller aux toilettes.
– Qu’est-ce qui vous soutient et vous donne la force de continuer sur le plan psychologique ?
– Olexandr souffre de manque d’autonomie, c’est difficile dès le départ. Selon une psychologue, qui nous a rendu visite, nous avions une attitude positive, une position à laquelle elle parvient avec ses patients au fil de dizaines de séances. Nous avons une perception claire et réaliste de la situation. Nous comprenons que nous ne pouvons pas faire disparaitre les blessures. C’était un choix délibéré de partir au combat, là où cela pouvait arriver. Les premiers mois, nous avons vécu dans l’attente d’un changement positif. Nous avions fixé des délais de rétablissement et pensions pouvoir accélérer le processus de guérison. Mais c’était une stratégie erronée. Un jour, nous nous sommes décidés à vivre « ici et maintenant ».

Nous cherchons chaque jour à profiter des petits bonheurs de la vie : que ce soit un nouveau café savoureux, un thé ou un immense magnolia dans le parc, que l’on ne remarquait pas auparavant. Nous sommes allés au restaurant l’autre jour… Mon fils me soutient aussi. La vie continue et il faut toujours y chercher les bons moments. J’ai élevé un enfant très fort et très empathique…
– Quelles occupations votre famille envisage-t-elle après la réhabilitation?
– Olexandre ne s’imagine pas hors de l’armée. Mais il dit que la vie repart désormais de zéro. Il est déterminé à se construire une nouvelle vie pleine de succès. Et moi aussi.
Son retour dans l’armée est tout à fait envisageable. Il est parti à la guerre à 23 ans et il a été promu au grade de commandant de peloton et de commandant adjoint de brigade. Son expérience peut aider d’autres militaires moins expérimentés.
– Et vous, comment avez-vous vécu tout cela ?
– Mon mari allait plus mal que moi. Je devais donc trouver les ressources nécessaires pour aller mieux, pour rester motivée, afin de pouvoir nous soutenir et nous guider pendant cette période de notre vie. Les psychologues ne peuvent pas résoudre les problèmes liés au traitement de mon mari, mais mes amis peuvent venir pleurer avec moi et partager ma douleur. Nous vivons en temps de guerre.

Je ne peux pas rester déprimée longtemps, les réseaux traditionnels de soutien aux familles des militaires aggravent mon état. Je dois être une ressource pour mon mari et pour moi, car « voilà, c’est exactement comme ça…». Il ne doit pas se sentir obligé envers moi.
– Comment voyez-vous une vie en Ukraine avec tous les accès voulus et toute la dignité souhaitée pour les militaires ayant subi de graves blessures ?
– Nos défenseurs et nos défenseuses ne sont pas censés chercher des solutions pour s’aider. Ce sont les spécialistes qui doivent venir proposer des aides concrètes, et ce sont eux qui choisiront le type de soutien ou d’aide. Et si c’est vraiment nécessaire.
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Cela vaut aussi pour la politique d’inclusion. Un militaire ou un ancien combattant ne doit pas avoir à chercher des itinéraires ou des lieux où il peut se rendre à pied ou en voiture par ses propres moyens. Il s’agit d’un choix sans choix. Pour lui, toutes les commodités devraient être accessibles : n’importe quel commerce, pharmacie, café, établissement éducatif, restaurant, salon de coiffure, salle de sport, service technique, etc.
Les personnes handicapées ou les gens à mobilité réduite sont comme tout le monde. Elles ont besoin d’autonomie, car elles veulent pouvoir choisir leurs itinéraires.


