Au début du mois de novembre 2025, le Ministère de la Santé ukrainien publiait sa dernière évaluation du désastre sanitaire causé par l’invasion russe. Les chiffres sont accablants, et l’ONU les corrobore. Depuis février 2022, hôpitaux, cliniques, dispensaires, maternités, centres de soins : ce sont plus de 2 680 infrastructures de santé qui ont été endommagées ou détruites, dont un cinquième sans aucune possibilité de reconstruction tant que durera la guerre.
Se souvient-on encore, en Europe, de la frappe délibérée, survenue à Kyïv, le 8 juillet 2024, contre l’hôpital « Ok-Mat-Dit » (acronyme pour « Protection de la Maternité et de l’Enfance »), un centre de soins dédié aux enfants atteints du cancer ? Cette destruction (que les enquêtes tant ukrainiennes qu’internationales ont prouvé avoir été délibérée), s’inscrit dans la longue liste des crimes de guerre commis par la fédération russe. Malheureusement, de tels crimes sont rapidement recouverts par l’actualité d’autres crimes. Nous pensons aux frappes récentes contre l’hôpital pour enfants de Kherson, en date du 29 octobre 2025.
En outre, dans le même rapport, le Ministère de la Santé estime que depuis l’invasion à grande échelle, environ trois cents ambulances civiles ont sciemment été la cible d’attaques durant leur mission. Et les choses ne font qu’empirer : l’Organisation Mondiale de la Santé note au même moment que les attaques visant les infrastructures sanitaires sont en augmentation constante d’année en année (+ 12 % de sites touchés entre novembre 2024 et novembre 2025). Avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par les troupes russes, la ville de Kramatorsk (alors 150 000 habitants) comptait plus d’une vingtaine de gynécologues. En février 2025, cette même ville n’en comptait plus qu’une seule (pour 50 000 habitants).
L’on s’en doute, les zones les plus proches des combats sont les plus volontiers visées. Le Ministère de la Santé ukrainien le spécifie : les dommages les plus nombreux se localisent dans les régions de Kharkiv, de Soumy, de Donetsk, de Dnipro, de Zaporijjia, et de Kherson : précisément les régions concernées par la ligne de front. Une étude montre que dans les zones les plus proches de la zone grise, plus de 50 % de la population habitant encore sur place ne bénéficie pas d’une prise en charge médicale satisfaisante.
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Ces destructions de bâtiments de santé s’accompagnent d’autres difficultés. Le personnel soignant se raréfie, il est d’autant plus enjoint à exercer à l’arrière, en accompagnement des populations déplacées. Par ailleurs, les pharmacies, celles qui perdurent, souffrent de carences d’approvisionnement, du fait de l’endommagement des infrastructures de transport et de la dangerosité des lieux.
Somme toute, après trois ans et demi de guerre de haute intensité, les besoins humanitaires, notamment sanitaires, se sont complexifiés, diversifiés, d’autant plus que les structures visibles et les grands rassemblements sont de plus en plus souvent les cibles de tirs ennemis.
L’Ukraine vivant son 45e mois d’invasion, quels sont les nouveaux visages que peut prendre la prise en charge des soins, alors que la société civile est pour une grande part l’actrice de la survie du pays ? Reportage auprès d’une ONG basée dans la région de Kharkiv.

Consultation à domicile dans la région de Kharkiv
« Puisque les populations civiles ne peuvent plus avoir accès aux soins, ce sont les soins, qui doivent se rendre auprès des populations civiles », résume Paul Vazeux, co-fondateur de Dignitas Ukraine, ONG basée entre la France et l’Ukraine et créée en août 2024.
Dans les faits, Dignitas Ukraine se dédie à la mise en œuvre de cliniques mobiles. Ces cliniques, déployées dans les régions de Kharkiv et de Soumy, ont pour vocation d’atteindre les patients isolés dans les zones rurales.
Ce sont alors principalement des personnes âgées, à mobilité réduite, qui ne peuvent quitter leur domicile (absence de véhicule, routes dangereuses) ou bien qui ne veulent pas partir (« Pour aller où ? Toute ma vie est ici, » disent fréquemment les personnes lorsqu’on les interroge). Ces personnes, le plus souvent âgées, présentent des besoins divers, tels que le renouvellement de pansements, ou de traitements, ainsi que le suivi de maladies chroniques, en majorité du diabète, de l’arthrose, de l’hypertension, parmi d’autres problèmes cardiaques ou vasculaires.

Visite à domicile dans la région de Kharkiv
Ce à quoi s’ajoutent des troubles psychologiques ou mentaux (dépressions, insomnies, angoisses, dues aux bombardements), et, l’hiver, les pics de virus saisonniers (grippes, gastro-entérites, bronchites), notamment favorisés par les coupures d’électricité, de gaz, d’eau. Les cliniques mobiles de Dignitas Ukraine ne s’occupent donc pas de médecine d’urgence, encore moins de médecine de guerre, mais de soins et suivis médicaux. Les élus des villages transmettent à l’ONG la liste des habitants nécessitant une consultation, à partir de quoi l’équipe élabore ses trajets. Une pharmacienne prépare les caisses de médicaments en fonction des besoins des patients, puis les cliniques (de fait, des ambulances et des 4×4 acheminés de France et adaptés aux besoins du terrain ukrainien) se mettent en route jusqu’aux patients.
Chaque mois, Dignitas Ukraine procure désormais environ deux mille consultations. Tant par ses cliniques mobiles, qui atteignent une soixantaine de villages, dans les régions de Kharkiv et de Soumy, que par ses équipes qui se rendent dans les centres collectifs. Centres collectifs, c’est-à-dire des centres dédiés aux réfugiés internes (principalement en provenance du Donbass), notamment dans la ville de Lozova.
Six jours par semaine, quatre unités mobiles, c’est-à-dire deux ambulances et deux véhicules 4×4 adaptés aux soins, avec à bord une ou un bénévole (ils viennent de France, d’Espace, du Royaume-Uni, des USA…) et du personnel soignant ukrainien (médecins et infirmiers, qui sont rémunérés) effectuent les visites. Elles ont lieu soit à domicile, soit en ambulatoire, dans une salle mise à disposition par les mairies. Il arrive parfois qu’il faille se procurer un médicament spécial, ou que le patient ait besoin d’une consultation plus approfondie. Dans ce cas, l’ONG assure son transfert jusqu’à l’hôpital le plus proche.
Certains problèmes de santé sont les conséquences indirectes de la guerre. À commencer par la solitude. Et c’est une autre mission de l’ONG : apporter de la chaleur humaine, une compagnie, un soutien moral, en un mot, rappeler à ces habitants souvent traumatisés qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils méritent du soutien, de l’estime, et que la préservation tant de leur condition sanitaire que de leur équilibre humain, c’est-à-dire, somme toute, de leur dignité, est une priorité pour le peuple entier.
C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre le second domaine d’action de Dignitas Ukraine. Depuis l’automne 2024, en effet, l’association développe un deuxième programme intitulé « horses for health » : « des chevaux pour la santé ». Ce programme, en partenariat avec une ferme équestre nommée « Active stable paradise » (« le paradis stable et actif », dans la région de Kharkiv) mérite qu’on s’y attarde. C’est un endroit bucolique. La ferme abrite une quinzaine de chevaux vivant dans une liberté totale et une absence de contrainte très propice au bien-être des animaux.
Dignitas Ukraine a mis sur pied un programme destiné à des enfants dans des situations familiales difficiles du fait de la guerre, déplacés internes, privés d’école, et soumis régulièrement aux bombardements. Chaque mois, une cinquante d’entre eux bénéficient de ces journées passées au contact des équidés, à les brosser, les comprendre, les monter, leur parler, ou simplement les observer. Par le biais d’exercices progressifs, un lien affectif et corporel, qui transcende les mots, se crée. Les enfants se détendent au contact des chevaux ; un instant, l’agression russe s’oublie, ils s’abandonnent, retrouvent la paix ; quelque chose de l’ordre de la confiance, cette notion primordiale dans l’enfance, se rétablit.
Tels sont des exemples d’actions sanitaires et thérapeutiques qui ont dorénavant lieu alors que l’Ukraine entrera bientôt dans sa quatrième année de guerre à grande échelle. Aux premiers dispositifs d’urgence succèdent des projets fondés sur la reconstruction physique et mentale. La vie continue malgré la guerre. Et c’est cette vie, cette dignité, qu’il convient de préserver plus que tout.

