Yuliia Kosynska Journaliste et poète ukrainienne

A Kharkiv, une femme handicapée de 71 ans élève seule son petit-fils

Société
23 avril 2026, 09:00

À Kharkiv, à quarante kilomètres de la frontière russe, une femme de 71 ans en situation de handicap élève son petit-fils, qui a vécu l’occupation et subi un traumatisme psychologique. Leur histoire illustre l’impact de la guerre sur les plus vulnérables et ce qui les aide à résister.

« Le russe tirait, les chars passaient, et les gens attendaient toujours leur pain »

« Artemko va descendre vous chercher », nous dit Tetiana au téléphone. Nous attendons en bas, devant la porte d’un immeuble d’un quartier résidentiel de Kharkiv. Une minute plus tard, nous montons tous ensemble dans l’ascenseur jusqu’au neuvième étage.

« Tu étais à l’école aujourd’hui ? », demandons-nous à notre petit guide.

« Oui, à deux cours. Les autres, je les ai en ligne », répond Artem.

« Tu vas à l’école en métro ? »

« Oui. Deux fois par semaine. Et les trois autres jours, j’étudie depuis la maison ».

Une femme souriante et accueillante ouvre la porte et nous invite à entrer. Coiffure soignée, maquillage léger.

« Je me suis fait belle, mais je n’ai pas eu assez de temps », rit-elle en retirant un petit bigoudi perdu dans ses cheveux. Il fait frais dans le petit appartement de deux pièces. La lumière est faible et tamisée. Tetiana se déplace avec un déambulateur.

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Notre hôtesse, Tetiana Anatoliïvna, a 71 ans. Originaire de Kharkiv, elle a deux fils et un petit-fils de huit ans, Artem, qu’elle appelle tendrement Artemko. C’est le fils de son fils cadet. Avant la grande guerre, Artem vivait avec ses parents à Balakliïa, une ville trop proche du front.

« Quand la guerre a commencé, Kharkiv a été violemment bombardée, c’était terrifiant, les roquettes pleuvaient, une fois j’en ai compté vingt-quatre », relate-t-elle en décrivant le début de l’invasion. « Elles arrivaient les unes après les autres, avec ces traînées de feu… Un spectacle à la fois effrayant et irréel. Je regardais comme fascinée… Je sais que c’est dangereux, mais je n’arrivais pas à m’éloigner de la fenêtre. Le lendemain, un bombardier est arrivé. Il volait si bas qu’on pouvait lire les inscriptions sur ses ailes. Il a largué une bombe à trois rues de chez nous. Une école a été détruite, des maisons endommagées. Et l’onde de choc m’a projetée sous le canapé. J’ai été littéralement coincée dans un étroit interstice entre le sol et le canapé. Je n’aurais jamais pu m’y glisser seule », raconte la femme.

Puis est venue la véritable invasion, l’occupation en réalité… Les « russistes », avec leurs chars, étaient déjà sous ses fenêtres. « J’ai vu de mes propres yeux un occupant, en civil, contrôler le passage au carrefour. J’étais en bas, près de l’immeuble, l’ascenseur ne fonctionnait pas et je ne pouvais pas rentrer chez moi. Les gens faisaient la queue pour acheter du pain. J’ai donc vu cet occupant russe s’approcher d’une voiture, sortir une arme automatique et tirer trois rafales en l’air pour disperser la foule, mais les gens sont restés là, pour attendre leur pain… On dit que pendant la guerre de 1941, les gens faisaient la queue pendant des heures pour obtenir du pain ; ici, c’était pareil. Le russe tirait, les chars passaient, et les gens attendaient toujours leur pain. L’horreur. Cette image reste gravée dans ma mémoire… ».

« Artem est mon plus grand soutien, mon réconfort et ma raison de tenir »

Nous discutons dans le salon. Artemko, concentré sur l’assemblage d’un jeu de construction, ne participe pas à notre conversation. Cependant, lorsque sa grand-mère s’émeut, il lui demande comment il peut l’aider et lui apporte un verre d’eau. Aujourd’hui encore, il est très difficile à Tetiana de parler de ces événements.

« Personne ne savait quoi faire ni où aller. J’ai appelé mes fils pour qu’ils amènent leurs enfants ici, mais Balakliïa, où ils vivaient, était déjà occupée. Les occupants ont emmené mon fils « au sous-sol » (lieux utilisés pour la détention et la torture — ndlr). Comment il s’en est sorti ou a réussi à partir, je l’ignore… Il ne me raconte rien pour ne pas me traumatiser, soupire-t-elle. Ensuite, mes fils sont venus à Kharkiv pour me chercher, mais j’ai dit que je ne partirais pas : je ne peux pas marcher, je suis malade, je n’arriverais pas jusqu’à la voiture. Ils sont repartis avec les enfants vers l’ouest de l’Ukraine, où ils sont restés quelque temps. Il y a un an, mon fils m’a amené Artemko, l était si petit, si maigre… Il n’allait pas à l’école, personne ne l’avait inscrit en première année de primaire. Et mon fils, le père d’Artem, a été mobilisé. Maintenant, nous vivons tous les deux ici. Artem est mon plus grand soutien, mon réconfort et ma raison de tenir ».

Pendant des années, Tetiana Anatoliïvna a travaillé à l’usine « Hartron » comme ingénieure des systèmes techniques.

« Aujourd’hui, on peut en parler, mais à l’époque, l’entreprise était ce qu’on appelait dans l’Union soviétique « fermée » : personne ne savait ce que l’on faisait, tout était classifié. C’était lié à l’industrie aérospatiale, c’est tout ce que je peux vous dire. Est-ce que j’aimais mon travail ? À l’époque, la question ne se posait pas. Dans les années 1970, il fallait faire ce que l’on nous disait de faire. C’est ainsi qu’on nous élevait. Mon père était très strict. Un stalinien convaincu. Il avait traversé la guerre, qui l’avait déséquilibré : il nous battait avec sa ceinture de soldat pour la moindre désobéissance.

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C’est terrible rien que de se le rappeler. Mais mon mari était un homme très doux. Nous avons vécu en parfaite harmonie. Un jour, au travail, je suis tombée et je me suis gravement blessée à la jambe. L’usine a refusé de reconnaître l’accident comme professionnel, donc j’ai continué à travailler, jusqu’à ce que je ne puisse plus marcher. J’ai fini paralysée, alitée pendant cinq ans, incapable de me lever ; mon mari me soignait. Fin décembre 2014, il est sorti acheter du pain et, a-t-il dit, faire chauffer le moteur de la voiture. Il est sorti. Il s’est accroupi près de la voiture, et c’est effondré. Mort subite. En une seconde, il avait succombé. Pour moi, c’est un traumatisme dont je ne me suis jamais remise… »

« Ici, c’est comme un film d’horreur »

Depuis, la famille reçoit le soutien d’une association caritative : « Il y a tellement de gens dans le besoin aujourd’hui, c’est vraiment merveilleux que nous ayons pu être aidés aussi ».

Avec cet argent, elle a acheté des chaussures d’hiver pour elle et Artemko : « Elles sont là, dans le couloir ». Elle a également acheté des vêtements chauds. Elle a payé les charges, surtout l’électricité, pour « qu’on ne nous la coupe pas ». Elle voulait rembourser la dette rapidement, car en hiver, quand il fait froid, on ne peut pas se passer de chauffage. Elle a aussi acheté des médicaments pour son petit-fils et pour elle-même. Artemko est actuellement suivi par un psychiatre.

« Il a un tic nerveux. À un moment donné, il a eu tellement peur pendant les bombardements qu’il avait cessé de parler, explique sa grand-mère. Il est resté trois jours sous une couverture dans une cave. Il ne peut pas l’oublier. Les médecins l’ont examiné, et une orthophoniste a travaillé avec lui. Le psychiatre a prescrit des médicaments, mais quand j’ai vu leur prix, j’ai eu peur. C’est tellement cher pour nous ! Tiens, Artem, montre nous ta petite carte qui nous aide ! »

Le garçon apporte une petite carte avec la prière « Notre Père ».

« Un homme de l’association qui nous soutient lui a donné cette carte, explique-t-elle. Il lui a dit : quand tu auras très peur ou que te sentiras triste, prends cette carte et lis-la. Une nuit, alors que les détonations étaient particulièrement fortes, mon petit-fils m’a dit : “Grand-mère, où est ma carte ?” Nous avons allumé la lumière, j’ai lu la prière une fois, puis une deuxième. Ensuite, je lui ai dit : maintenant, lis-la toi-même. Vous savez… Je ne vais pas souvent à l’église, mais je crois en une force supérieure, que Jésus nous aide et nous protège. Cette petite carte est son talisman. Il la lit, et il n’a plus peur.

Quand des drones ou des missiles passent, les lustres tremblent dans l’appartement. J’entrouvre les fenêtres pour réduire l’onde de choc. Une fois, une ambulance est venue et on m’a demandé : comment vivez-vous ici ? Votre maison tremble à chaque explosion. Je me suis habituée, ai-je répondu. Une habitude terrible, je le sais…

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Cinq jours plus tôt, c’était pire que tout. Explosion après explosion. En ces instants, on ne pense ni à l’argent, ni aux documents, ni aux vêtements. Rien n’a d’importance, il faut juste survivre à cet enfer. Ici, c’est comme un film d’horreur : il suffit de sortir et de lever les yeux pour voir les drones, les roquettes, tout.

Nous voulons aller à l’église avec Artem, mais je ne sais pas si c’est possible avec mon déambulateur. Car seul Dieu peut donner de l’espoir. Et j’ai besoin d’espoir pour élever Artem et lui offrir une éducation. Tant que j’aurai des forces, je les lui donnerai ».

… En nous quittant, nous prenons une photo ensemble. Nous parlons de rêves.

« Mon rêve ? soupire Tetiana. La mer… Je rêve tant d’aller à la mer ou dans une station thermale. Ne pas devoir cuisiner comme à la maison, mais profiter de massages. Les médecins disent qu’ils ne comprennent pas comment je peux marcher, car personne ne se remet d’une paralysie comme celle que j’ai eue. Mais c’est arrivé, comme vous pouvez le voir. J’ai des raisons de marcher. Et de vivre.
Ce qui m’attriste le plus ? La guerre… Et le manque de contacts hunains, car beaucoup de gens sont partis. Vous comprenez… Je ne suis pas quelqu’un qui aime beaucoup parler. Mais vivre dans un désert, c’est effrayant ».

Artemko avoue qu’il aime dessiner. Il montre des dessins qu’il a préparés pour son père. Il attend qu’il revienne de la guerre pour les lui offrir. Et quand il sera un peu plus grand et dessinera encore mieux, il fera le portrait de sa grand-mère. Pour qu’elle y soit souriante et belle. Comme aujourd’hui.

Ce contenu a été réalisé avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas et de l’Institute of Mass Information (IMI).