Olena Maksymenko journaliste, photographe, écrivaine

« Que les enfants aiment la vie ! » : le Musée de l’enfance de Kharkiv

CultureSociété
4 juin 2026, 12:45

Être adolescent n’est jamais simple. Mais lorsque l’enfance et l’entrée dans l’âge adulte se déroulent sur fond de guerre à grande échelle, dans une ville située à proximité immédiate du front, l’épreuve prend une tout autre dimension. Les enfants et les adolescents de Kharkiv ont acquis une expérience que leurs homologues européens peinent même à imaginer. Ils savent reconnaître la nature des explosions, trouver rapidement un abri, suivre leur scolarité à distance et maîtrisent quantité d’autres réflexes que la guerre leur a imposés. Certains n’ont tout simplement jamais connu de véritable vie en paix. Beaucoup ont déjà été confrontés à la perte, celle de leur foyer, parfois celle d’êtres chers.

Et pourtant, ils vivent les mêmes joies et les mêmes tourments que tous les jeunes de leur âge : le choix d’un avenir, les amitiés, les premiers émois amoureux, les déceptions, les doutes sur eux-mêmes. Ils continuent également à explorer le monde qui les entoure. Dans cette découverte permanente, ils sont guidés par Valeriy Leïko, fondateur et directeur du Musée de l’enfance, historien, collectionneur passionné, rêveur et conférencier hors pair, dont le nom est connu de presque toute la jeunesse de Kharkiv, et bien au-delà.

À Kharkiv, les sirènes d’alerte et les explosions font désormais partie du paysage sonore. Leur présence constante s’est fondue dans le quotidien, comme le grondement lointain de la circulation dans une grande ville.

À l’entrée du Musée de l’enfance, les visiteurs sont accueillis par une exposition consacrée aux œuvres de Veronika Kojouchko, jeune artiste et poétesse de dix-huit ans, tuée lors d’un bombardement de la ville.

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À l’intérieur, d’autres découvertes se succèdent pêle-mêle : fragments de céramique de la culture de Trypillia [culture archéologique du néolithique – ndlr], l’un des premiers ordinateurs, figurines Transformers, anciens billets de banque, dent de mammouth, répliques d’épées et d’armures médiévales, revolver de cow-boy : les objets les plus inattendus cohabitent dans un même espace, comme autant de portes ouvertes sur différentes époques et différents univers.

Le musée n’a pourtant trouvé refuge dans ces locaux que récemment. Son précédent bâtiment a été détruit par trois drones Shahed. Une partie des collections, principalement les documents et objets en papier, n’a pas pu être sauvée : ils ont été irrémédiablement endommagés par l’eau utilisée pour éteindre l’incendie.

« Les enfants tenaient absolument à aider, se souvient Valeriy Leïko. Je suis arrivé à l’école avec des objets encore trempés. Ils les essuyaient, les faisaient sécher, tentaient de les sauver. Certains pleuraient. D’autres me disaient simplement : “Laissez-nous vous aider.” »

L’histoire à portée de main

Le maître des lieux raconte ses histoires tout en manipulant les objets qui les incarnent. Au fil de la conversation, il passe de l’un à l’autre avec l’aisance d’un jongleur, chaque pièce devenant le point de départ d’un nouveau récit :

« Grâce à Indiana Jones, les enfants commencent à rêver de voyages et d’exploration, explique-t-il en brandissant un livre. Puis, de fil en aiguille, ils découvrent la paléontologie, les minéraux, ou encore d’autres domaines qui les passionnent ».

Quelques instants plus tard, il saisit une caméra de télévision presque antédiluvienne et imagine que certains journalistes présents ont peut-être tenu un appareil semblable entre leurs mains lorsqu’ils étaient enfants, une rencontre qui, qui sait, a peut-être orienté toute leur vie.

« La grande particularité de notre musée, c’est que tout peut être touché, précise Valeriy Leïko. Voilà le premier point. Et le second, c’est que les visiteurs, qu’ils soient adultes, étudiants ou enfants, commencent à comprendre ce qu’est l’Ukraine. Regardez cette céramique : elle a entre cinq et six mille ans ».

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Valeriy est historien de formation et enseignant par vocation. Un passeur d’histoire passionné : il donne des conférences au Musée de l’enfance, dans les stations de métro, dans les écoles, organise des ateliers en plein air et se déplace partout dans le pays. Ses rencontres avec les enfants sont des expériences interactives, de véritables kaléidoscopes mêlant objets, anecdotes et récits historiques capables d’enflammer l’imagination. Les enfants l’écoutent avec une attention presque religieuse :

« Hier encore, nous faisions une visite de la ville, raconte-t-il en faisant défiler les images sur son téléphone. Lorsque je me rends dans une école, je choisis toujours un thème précis. Récemment, nous avons parlé du célèbre constructeur Igor Sikorsky. Après la rencontre, un enfant a eu envie de partir à Kyiv simplement pour toucher le monument qui le commémore ».

« Ils nous détestent parce qu’ils n’ont jamais eu cela »

Valeriy Leïko a commencé son travail bien avant le début de la guerre. Plusieurs générations d’enfants ont ainsi grandi au contact de ses activités. Certains portent aujourd’hui l’uniforme, d’autres vivent à l’étranger, mais la plupart viennent lui rendre visite dès qu’ils repassent par Kharkiv. Beaucoup contribuent également à enrichir les collections du musée, lui apportant au fil des années toutes sortes d’objets insolites.

L’enseignant est convaincu que l’ennemi suit de près les activités du Musée de l’enfance. Il en veut pour preuve les statistiques de fréquentation de ses réseaux sociaux :

« Quand je publie sur TikTok une vidéo consacrée à un insecte, elle est regardée par environ 500 personnes. Mais dès que je parle de la culture de Trypillia, le compteur monte à 25 000 vues. Cela veut dire qu’ils [les Russes – ndlr] regardent tout cela. Et cela les dérange. Lors d’un bombardement particulièrement violent, j’ai même publié une vidéo dans laquelle je demandais : pourquoi nous détestent-ils autant ? Parce qu’ils n’ont jamais eu cela, la culture de Trypillia. Et TikTok m’a immédiatement bloqué ».

Valeriy Leïko établit un lien direct entre son travail de transmission historique et les frappes qui ont détruit les anciens locaux du musée. À ses yeux, les attaques répétées contre les établissements éducatifs répondent à une même logique : empêcher le développement de l’éducation, de la culture et de la conscience historique.

« Mon objectif était de préserver ce qu’il y a de beau dans l’enfance, celle que j’ai connue comme celle des enfants d’aujourd’hui, et de le transmettre. Conserver tout ce qu’il y avait de meilleur autrefois, tout en montrant ce qu’il y a de meilleur aujourd’hui ».

Les rencontres organisées au musée accueillent parfois des invités prestigieux. Parmi eux figurent notamment l’écrivain, musicien et désormais militaire ukrainien Serhiy Jadan. Ou encore Marco Rodari, artiste-clown italien et petit-fils de l’écrivain Gianni Rodari, qui a consacré sa vie à se rendre dans les zones de conflit afin d’offrir aux enfants des spectacles porteurs de joie et d’espoir.

Valeriy est convaincu que ces activités constituent, dans des temps aussi difficiles, un véritable refuge émotionnel pour les jeunes et les aident à surmonter le stress. Il estime également que les situations de tension favorisent parfois l’apprentissage et renforcent durablement l’intérêt pour les sujets qui les passionnent.

Évoquant l’impact de la guerre sur les enfants, il rappelle que celle-ci ne date pas de 2022 :
« La guerre a commencé dès 2014. À l’époque, elle semblait encore lointaine, mais les enfants en ressentaient déjà l’approche. Puis tout a basculé. Pendant environ six mois, il y a eu une peur immense, une peur très profonde. Ensuite, ils s’y sont habitués. Aujourd’hui, nous marchons dans la ville, quelque chose explose au loin, et la réaction est simplement : “Ah, d’accord… rien d’inhabituel” ».

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L’invasion à grande échelle a également profondément modifié le rapport des jeunes au patrimoine matériel et au passé soviétique :

« Les enfants d’aujourd’hui rejettent tout ce qui touche à l’Union soviétique. Même moi, autrefois, je collectionnais certains objets de cette époque. Aujourd’hui, je n’en ai plus envie. Poutine a réussi à me faire perdre tout intérêt pour cela. Et il y a un autre phénomène intéressant : avant, j’offrais parfois aux gens des pièces de monnaie américaines, et tout le monde s’exclamait : “Oh, les États-Unis !” Puis Trump est arrivé, et maintenant certains me répondent : “Non merci, pas les États-Unis” ».

Endurcis, mais non animés par la vengeance

Selon les observations de Valeriy Leïko, les enfants de la génération de la guerre ont développé une remarquable capacité de résistance. Chez eux, il perçoit un puissant désir de créer, de réparer, de reconstruire. Et, fait peut-être plus surprenant encore, cette génération ne semble pas animée par un désir de vengeance.

La guerre a toutefois aggravé un autre phénomène : la dépendance aux écrans. Pour les enfants de Kharkiv, les outils numériques ne servent pas uniquement au divertissement ou à la communication ; ils sont également devenus un instrument essentiel de l’éducation. D’abord avec la pandémie, puis avec l’invasion russe à grande échelle, l’enseignement s’est progressivement déplacé vers le format en ligne.

Aujourd’hui, la ville s’efforce de recréer autant que possible des espaces d’apprentissage en présentiel tout en garantissant la sécurité des élèves. De plus en plus d’écoles souterraines ouvrent ainsi leurs portes. Chacune d’entre elles peut accueillir plusieurs établissements « de surface ». Les enfants assistent aux cours en présentiel deux ou trois fois par semaine, selon un système de rotations. Le reste du temps, l’enseignement se poursuit à distance. Malgré ses limites, ce modèle représente une avancée considérable par rapport à une scolarité entièrement en ligne.

« C’est un énorme problème, parce qu’ils vivent tous là-dedans, constate Valeriy Leïko en désignant un téléphone portable. C’est précisément pour cela que nous organisons des excursions, des fouilles, toutes sortes d’activités qui les poussent à sortir, à marcher, à découvrir le monde autrement ».

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Il espère qu’il ne sera plus nécessaire de construire de nouvelles écoles souterraines, que l’économie du pays agresseur finira par s’effondrer et que la guerre finira par prendre fin.

Grandir dans une ville proche du front confronte également les éducateurs à un dilemme permanent. Les téléphones portables perturbent incontestablement l’apprentissage, mais ils représentent aussi un lien vital entre les enfants et leurs familles. En cas de bombardement, les parents ont besoin de pouvoir vérifier immédiatement que leurs enfants sont en sécurité.

Selon Valeriy Leïko, les écoles de Kharkiv ont néanmoins choisi de faire prévaloir les exigences pédagogiques. Avant le début des cours, les élèves déposent leurs téléphones dans des casiers spécialement prévus à cet effet et ne les récupèrent qu’à la fin de la journée. Valeriy ne remet pourtant nullement en cause l’utilité des technologies modernes. Bien au contraire.

« Aujourd’hui, cet outil nous aide énormément, et il est indispensable. Mais quel est mon rôle ? Grâce au contact direct avec les choses, l’enfant découvre ce qui lui correspond ou non. Il comprend ce qui l’attire, ce qui le passionne. On peut, par exemple, regarder une vidéo montrant comment on pêche des perles au fond de la mer. Puis on s’approche de l’enfant, on retourne ceci… et là, il découvre une véritable perle ! »

À ces mots, il sort une grande coquille spectaculaire au fond de laquelle brille une perle.

Cerise sur le gâteau

Lorsqu’il évoque l’enseignement scolaire, Valeriy Leïko souligne que les méthodes pédagogiques ont elles aussi profondément évolué. Les nouvelles écoles souterraines de Kharkiv sont conçues selon des standards particulièrement modernes et offrent un environnement d’apprentissage étonnamment accueillant malgré le contexte de guerre.

« Aujourd’hui, tout d’abord, les salles de classe sont très lumineuses. Ensuite, elles sont équipées de mobilier moderne, de nombreuses tables interactives et de tableaux numériques. Les informations y sont présentées de manière remarquable. Et ce qui me fait particulièrement plaisir, c’est que j’ai rencontré beaucoup d’enseignants formidables. Le plus important, c’est qu’ils aiment les enfants. Je pense que tout ira bien ».

Il éclate de rire lorsqu’il compare ses propres activités au programme scolaire traditionnel :
« Imaginez quelqu’un qui mange tous les jours de la soupe, une boulette de viande et un jus de fruit. Et puis moi, j’arrive avec un gâteau ! »

Parmi les évolutions positives de l’éducation nationale, Valeriy Leïko cite également l’arrivée de davantage d’hommes dans l’enseignement. Selon lui, les élèves manquaient auparavant de modèles masculins au sein du système éducatif. Il se réjouit aussi de voir de plus en plus de jeunes enseignants rejoindre la profession.

Il nuance toutefois son optimisme : la « mentalité soviétique », selon ses mots, ne disparaît pas nécessairement avec le renouvellement des générations. On rencontre encore aujourd’hui de jeunes personnes qui n’ont pourtant jamais vécu sous l’Union soviétique, mais qui continuent à être imprégnés du soviétisme. Lorsqu’on lui demande comment lui-même est parvenu à s’en défaire, Valeriy répond avec une franchise désarmante :

« Vous savez, il y a quinze ans encore, j’étais moi aussi un homme soviétique. J’ai simplement changé. Un jour, j’ai dit : “Non merci.” »

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Valeriy est convaincu que la guerre n’empêchera pas les enfants de grandir et d’accomplir leurs rêves : « Je pense que, dans votre enfance comme dans la mienne, il y avait déjà des enfants qui voulaient accomplir quelque chose dans leur vie, et d’autres qui ne le voulaient pas. Guerre ou pas guerre, certains deviendront scientifiques, sportifs ou artistes, tandis que d’autres mèneront une existence plus ordinaire. J’ai un élève qui commence sa journée par le tennis, enchaîne avec la natation, puis participe à mes excursions… Et j’en connais un autre qui passe simplement ses journées dans la cour sans rien faire ».

Histoire, archéologie, biologie, astronomie, musique : la liste des sujets capables de susciter l’émerveillement et la curiosité paraît inépuisable.

Quant à l’ambition la plus profonde qui guide son travail, le directeur du Musée de l’enfance la résume sans hésiter, en quelques mots simples : « Que les enfants aiment la vie ! Sous toutes ses formes ».

Ce contenu a été réalisé dans le cadre d’un projet de l’Institut des Mass-Médias (IMI), avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Le contenu de cette publication ne reflète pas la position officielle de l’IMI ni du Royaume des Pays-Bas.