Maksym Nesteléev Critique littéraire ukrainien, traducteur, journaliste culturel

Crime sans châtiment: qui popularise la littérature russe et dans quel but?

Culture
1 juillet 2026, 16:11

Les œuvres de la littérature russe continuent de figurer dans les classements des « meilleurs romans », malgré toutes les controverses suscitées par leurs auteurs.

En mai, le journal britannique The Guardian a publié sa liste des 100 meilleurs romans de tous les temps, où Middlemarch, de George Eliot est classé en première position. Naturellement, ce classement ne compte pas un seul ouvrage ukrainien, mais les représentants habituels de la « grande littérature russe » y sont représentés, comme Tolstoï (Anna Karénine à la 6e place, Guerre et paix à la 7e), Dostoïevski (Les Frères Karamazov à la 28e place, Crime et châtiment à la 69e), Nabokov (avec des romans en anglais toutefois, Lolita à la 25e place et Feu pâle à la 29e) et Boulgakov (Le Maître et Marguerite à la 66e). Il s’agit ici du choix d’auteurs, de critiques et de chercheurs et ainsi, il est possible de le considérer, à titre indicatif, comme la liste représentative des préférences de professeurs d’université.

Puis, le 6 juin, The Guardian a publié la liste des choix de ses lecteurs grâce aux votes de plus de 3000 personnes à travers le monde « de l’Uruguay à l’île de Skye ». La liste des écrivains et des œuvres russes n’est que peu différente de celle des critiques, même si, dans l’ensemble, leur classement s’est amélioré. Tolstoï, Dostoïevski et Boulgakov restent en place avec leurs classiques, tandis que pour Nabokov, il ne reste plus que Lolita.

Il convient de préciser que les « universitaires » comme les simples mortels font appel aux mêmes auteurs connus. Il semble donc que cette liste toujours identique de noms ressemble davantage à un cliché qu’à des livres réellement « préférés et relus ».

En effet, la machine de propagande russe peut s’honorer de ces décennies de financement des institutions culturelles internationales de toutes tailles car de l’Uruguay à l’ile de Skye, d’Oxford à Harvard, tout le monde peut se référer au cercle de grands écrivains, souvent désignés par «Tolstoïevski». Cette unanimité de la part de personnes du monde entier, qui, sans exception, n’ont cité que ces quatres « grands écrivains russes », ne peut que surprendre. Cependant, il ne faut pas inventer sans fondement une théorie du complot sur le manque d’objectivité du Guardian.

Mais il y a plus intéressant encore : il semble que ces deux listes aient ouvert la boîte de Pandore. En effet, le 10 juin, The New Yorker a recommandé neuf livres à lire cet été. C’est ainsi que La Fille du capitaine, de Pouchkine, s’est retrouvée dans cette sélection, alors qu’aucune nouvelle traduction en anglais de cette nouvelle n’a été publiée depuis plus de dix ans. C’est Jennifer Wilson, auteure du magazine, qui recommande Pouchkine, en justifiant son choix par le sujet de sa thèse sur la littérature russe à Princeton.

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Cette justification, en soi, est assez révélatrice et ambigüe : « Quand on me demande de recommander un livre, je sais qu’on attend de moi que je joue le rôle d’une dominatrice littéraire et que je cite une œuvre d’une intensité punitive » (superbe allusion au discours déterminant sur la violence dans la littérature russe).

Vient ensuite une référence à des autorités culturelles auxquelles aucune personne cultivée ne peut s’opposer, car si l’on peut encore contester Jennifer Wilson, il n’en va pas de même pour une moderniste anglaise reconnue : « Virginia Woolf louait les romans de Dostoïevski comme des “tourbillons violents, des tempêtes de sable tourbillonnantes, des colonnes d’eau qui sifflent, bouillonnent et nous aspirent” ».

Puis la chroniqueuse du New Yorker évoque un sujet qui la touche au coeur, d’ordre autobiographique : « Quant au plaisir malsain que nous procure la littérature russe, c’est la longueur qui fait la différence : les Russes ne sont pas réputés pour leur concision (Guerre et Paix contient deux épilogues). Quiconque se met en quête d’un roman russe recherche un ouvrage de poids, le genre de livre capable d’occuper une personne pendant une longue marche vers la Sibérie ».

Là encore, une combinaison révélatrice : la maladie, le plaisir et la prison – il s’agit toujours de cette violence, mais avec une touche de masochisme (aucun crime, rien que le châtiment). Et, finalement, la raison pour laquelle il faut lire Pouchkine: « Ses œuvres sont plus courtes que celles de ses contemporains en nombre de mots et, ce qui est pratique, elles sont pleines de conseils sur la manière de faire tomber un gouvernement ». Lisez La Fille du capitaine, car ce livre ne compte que 192 pages, mais ne vous laissez pas induire en erreur par ce message libéral « on y trouve des conseils pour faire tomber un gouvernement ». Dans l’ouvrage de Pouchkine, personne ne renverse quoi que ce soit, et le héros principal se retrouve finalement en exil.

En effet, avant cela, Jennifer Wilson invoque une autre autorité, sans s’en rendre compte, qui pourrait vous inciter à lire cette nouvelle russe cet été: « L’écrivaine Liudmila Petruchevskaia, dont la famille a été victime des répressions staliniennes, a raconté au magazine The Paris Review, que son arrière-grand-père avait ordonné à ses enfants d’apprendre par cœur le plus grand nombre possible d’œuvres de la littérature russe, afin que “lorsqu’ils se retrouveraient dans une colonie pénitentiaire, ils aient quelque chose pour distraire leurs co-détenus” ». N’est-ce pas là une excellente raison pour laquelle La Fille du capitaine est une lecture estivale idéale : vous pourrez ensuite en discuter en prison. Faut-il encore des preuves que la Russie est une prison des peuples ? A mon avis, Jennifer Wilson le démontre de manière convaincante.

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Mais, comme si ces écrivains russes ne nous suffisaient pas, le dernier numéro de la London Review of Books, publié le 25 juin, porte en titre « Gorki contre Tolstoï », une critique d’Adam Thirlwell (déjà disponible sur le site de la revue) des mémoires de Maxime Gorki sur Tolstoï, Tchekhov et Andreiev, parues en anglais en septembre 2025. Si les magazines de mode vendent bien le mot « sexe » en couverture, pour les revues littéraires, ce rôle appartient manifestement à Tolstoï ou à Dostoïevski.

L’article de Thirlwell porte un titre évocateur : Luxury Muzhik (un moujik de luxe) et l’auteur qualifie les mémoires de Gorki comme une « œuvre étrange et émouvante ». L’article est marqué par une admiration presque pieuse pour les artistes russes du début du XXe siècle (Thirlwell cite également Virginia Woolf, grande admiratrice de Dostoïevski) et le réalisme russe qui, selon lui, « se révèle unique aux yeux des Européens par sa nature changeante, les sautes d’humeur des personnages et ces larmes inexplicables, loin du culte habituel du détail ».

Ainsi, à la question existentielle posée par Oksana Zaboujko « Comment lire la littérature russe après Boutcha? » (titre de son article publié dans le Times Literary Supplement en avril 2022), il est possible de répondre sans aucune hésitation en juin 2026 : il est possible de le faire, tout comme auparavant, voire davantage, et de la recommander comme une lecture estivale tout à fait appropriée.

Le monde (du moins les grandes revues littéraires) fait preuve une fois de plus d’une inexcusable incompréhension : la politique est indissociable de la culture. Ces personnalités remarquables et célèbres qui ont voté à la demande du Guardian (la liste est disponible sur son site) peuvent soutenir publiquement l’Ukraine, mais, pendant leur temps libre, ils peuvent lire sans arrière-pensée Guerre et paix ou Le Maitre et Marguerite.

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Et si, après l’invasion à grande échelle d’il y a quatre ans, il semblait que la culture russe avait perdu de son importance dans l’espace public, il semble aujourd’hui qu’elle cette importance se soit encore amplifiée. S’agit-il d’un signe inquiétant de nouvelles tendances ? On le comprendra plus tard. Pour l’instant, cette présence envahissante, si insistante, de la littérature russe en ce mois de juin ressemble à une opération orchestrée, à une restauration grandiose d’un statu quo faussé. En outre, c’est là une preuve du manque de clairvoyance de toute l’intelligentsia du monde, qui continue de séparer la création artistique et l’idéologie, le réalisme russe et le nationalisme russes. C’est sans aucun doute, un signe tragique de notre époque tumultueuse, de tous ces « tourbillons violents, ces tempêtes de sable tourbillonnantes, ces colonnes d’eau qui sifflent, bouillonnent et nous aspirent ».