Lidia Mychenko est une directrice d’une bibliothécaire rurale, mère de deux fils et d’une fille. Ses fils se sont engagés dans l’armée ukrainienne, l’aîné est démobilisé pour des raisons de santé, le cadet est porté disparu au combat. Lidia vit dans un village Stoudenyky de la région de Boryspil, près de Kyiv, où elle est née. Dès le début de la grande invasion russe de 2022, ses poésies ont connu un grand succès sur les réseaux sociaux, et certains ont été adaptés en chansons.
Si la littérature française a quelque peu relégué les poètes à la marge, du moins au cours des dernières décennies, les Ukrainiens sont restés une nation poétique de romantiques et des rêveurs. Cela ne signifie pas pour autant que l’Ukraine n’a pas appris à faire preuve de pragmatisme et à manier les armes avec assurance. Cependant, malgré les épreuves difficiles et les défis existentiels, l’âme ukrainienne n’a pas perdu, au fil des siècles, cette sensibilité et cette réceptivité à la poésie qui lui est propre.
« Il est indéniable que parmi les textes littéraires, c’est la poésie qui réagit en premier aux changements dans la vie, donne aperçue de l’état émotionnel de la société et décrit les comportements face aux évènements », estime Inna Litvinova, maître de conférences, professeure de langue ukrainienne à l’Université nationale V. Karazine de Kharkiv. Sa postface conclue le recueil des poésies de Lidia Mychenko, sorti en français chez la maison d’éditions Volia. Sa dirigeante, écrivaine et traductrice Ganna Fabre, a tenté de relever un défi de taille : expliquer l’Ukraine aux Français à travers la poésie. Ce n’est pas une tâche des plus faciles, mais le livre De quoi rêvent les mères en est un bel exemple.

« J’ai plutôt des bons retours, même si je sais que la poésie en France est moins populaire qu’en Ukraine. Les gens ont été touchés par les paroles de la mère. Je pense que c’est la poésie qui vient du cœur », confie Ganna à Tyzhden.
« La poésie en l’Ukraine est vraiment inspirée de nos chants traditionnels. C’est mon idée et mon image de notre peuple. C’était un peuple essentiellement paysan, encore à la fin du 19e siècle. Et les paysans, c’est avant tout la tradition orale, les chansons, les contes… On chante beaucoup pour les enfants, on apprend beaucoup avec le langage oral. Les Ukrainiens sont très sensibles au rythme, à la musique, et je pense qu’on peut mettre dans la poésie des sens beaucoup plus profonds que le seul côté esthétique », souligne l’éditrice.
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« Quand la guerre a démarrée, beaucoup d’écrivains ont commencé à écrire des textes sur les réseaux sociaux, essentiellement sur Facebook », dit Ganna revenant aux événements de l’hiver 2022. « Pour beaucoup c’était le seul moyen de communiquer avec les autres, parce que les premiers jours et mois, parfois les téléphones ne marchaient pas, les gens se déplaçaient en permanence… Dans le même temps, les gens voulaient exprimer leurs sentiments, leur colère. Et non seulement exprimer. Ils voulaient que leurs cris de colère soient entendus. Les gens ont ainsi commencé à publier sur Facebook. Et assez rapidement, ces mêmes textes ont été repris par les utilisateurs de ce réseau ».
C’est ainsi que Ganna a découvert un texte de Lidia Mychenko. « Il était reposté, et je suis allée sur sa page, pour voir un peu. La première poésie que j’ai pu découvrir, c’est La petite sœur (Молодша сестра). C’est un triptyque dont le personnage lyrique s’adresse à une femme russe en lui demandant comment elle vit, étant donné ce que son fils fait en Ukraine ? »
Je te supplie, « p’tite sœur »,
Empêche tes fils de mourir sur mon rivage
Je n’ai pas besoin d’un tel compost,
Ma terre est riche sans leurs os.
« C’était au moment où l’on a découvert les images en provenance de Boutcha et d’autres villages ukrainiens libérés, précise Ganna. C’était des spoliations, des viols, des vols, des assassinats de civiles. Une destruction totale à tous les niveaux. Cette poésie, c’était un cri de cœur. C’est là que j’ai commencé à suivre Lidia sur Facebook ».
Une voix parmi d’autres. « En Ukraine, on trouve beaucoup de gens talentueux et pas très connus, bien que leur poésie ait touché beaucoup de gens. Donc, je voulais leur rendre hommage », explique Ganna Fabre.
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Lidia et Ganna ne se sont jamais rencontrées dans la vie réelle. Pas encore. Mais Lidia a accepté l’idée du livre en français très vite, sans hésiter. « On a fait un contrat d’édition avec elle », note Ganna.
De quoi rêvent les mères est le troisième livre que propose la jeune maison d’éditions Volia.

Le premier, c’était Le 5e pouvoir, un roman pour les adolescents, inspiré de l’actualité en Ukraine. « Bien que ce soit un roman dans le style qu’on appelle « d’anticipation », il évoque le futur que j’espère nous ne vivrons pas », explique Ganna. « Il parle d’un univers totalitaire dans lequel le gouverneur d’un pays inflige à ses habitants les mêmes choses que l’Union soviétique infligeait aux Ukrainiens. Quand j’ai commencé à l’écrire, je me suis rendue compte qu’effectivement, ce que je décrivais, correspondait au passé tragique de mon pays ».
Le deuxième livre, Repartir en Ukraine, est un recueil des témoignages de voyages en Ukraine de l’autrice et l’éditrice. Volia publie chez Amazon, donc les intéressés peuvent y commander ces titres.
« Je pense que les Ukrainiens sont des gens qui ont besoin de partager rapidement, de créer, d’évacuer leur douleur, d’exprimer leur joie et qu’ils ont des choses à dire. La poésie leur vient en aide », estime Ganna Fabre.
Comprendre l’Ukraine, c’est ressentir l’âme de son peuple, qui « rit pour ne pas pleurer », comme l’a écrit une autre poétesse, Lessia Oukraïnka. Vous vous demandez comment les Ukrainiens tiennent le coup depuis quatre ans et demi d’une guerre sanglante et totale, sans avoir l’intention de déposer les armes ? Si c’est le cas, vous pouvez commencer par la poésie. Pas nécessairement par les grands classiques reconnus. Lisez Lidia Mychenko. C’est sincère, imagé, poignant.


