Les Ukrainiens cherchent profondément à comprendre leurs propres traditions et à découvrir leur patrimoine littéraire. S’ils rééditent et réinterprètent activement les classiques de leur littérature des XIXe et XXe siècles, les périodes plus anciennes, comme la littérature baroque, ne sont pas encore entrées dans l’imaginaire collectif.
Les textes du Moyen Âge, de la Renaissance et de la période baroque sont rarement réédités, et leur connaissance se limite souvent au cercle restreint des philologues. Selon Nazar Fedorak, spécialiste de littérature, traducteur, poète, titulaire d’un doctorat en philologie, le moment viendra où le grand public s’intéressera également à la littérature ukrainienne plus ancienne, car ces connaissances sont essentielles pour comprendre notre place dans la culture européenne.
— Quand et pourquoi le terme « littérature ukrainienne ancienne » est-il apparu ?
— D’après ce que j’ai pu observer, les historiens de la littérature ukrainienne du XIXe et du début du XXe siècle n’ont pas établi ni adopté de terminologie bien définie pour désigner la période (ou les différentes périodes) de développement de notre littérature entre le XIe et le XVIIIe siècle.
L’une des premières tentatives, à ma connaissance, visant à capter l’attention du lecteur par le biais de la terminologie fut le titre de l’anthologie destinée aux élèves de lycée, rédigée par Mykhailo Voznyak, « La littérature ukrainienne ancienne » (1922), où la fin de cette « ancienneté » coïncide avec le début de l’œuvre d’Ivan Kotlyarevsky. Chronologiquement, je situerais ensuite l’article programmatique d’Oleksandr Biletsky intitulé « Problèmes liés à l’étude de la littérature ukrainienne ancienne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle » (1936).
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Par la suite, une « Histoire de la littérature ukrainienne » en deux volumes (1954-1956) a été publiée, d’inspiration « stalinienne ». Dans ce texte, comme l’a souligné le professeur et évêque Ihor Isichenko [dans son ouvrage « Histoire de la littérature ukrainienne : Moyen Âge. Renaissance (XIe – XVIe siècles) » – ndlr], « les compilateurs ont présenté, dans la section « Littérature de la Rus’ de Kyiv », une traduction des parties correspondantes du manuel « Histoire de la littérature russe ancienne » rédigé par Mykola Gudzi ». Il me semble que c’est précisément à partir de ce texte que, dans la critique littéraire soviétique ukrainienne (et il n’y en avait pas d’autre à l’époque), ainsi que dans l’enseignement scolaire – par analogie –, le terme « littérature ukrainienne ancienne » s’est imposé.
— Quelle est l’expérience des autres littératures nationales en matière de périodisation de la littérature médiévale, de la Renaissance et du baroque ?
— En Pologne, il semble que la situation soit très similaire à la nôtre. Par exemple, en 1990, le « Słownik literatury staropolskiej : średniowiecze, renesans, barok » [« Dictionnaire de la littérature polonaise ancienne : Moyen Âge, Renaissance, baroque » – ndlr] y a été publié, et depuis, d’après ce que je sais, les milieux spécialisés en sciences humaines discutent du développement d’une terminologie plus précise, en particulier pour les trois périodes citées ci-dessus. Je n’ai pas étudié cette question précisément, mais la tendance que je remarque est la suivante : l’expression « littérature ancienne » (en allemand, français, anglais, etc.) figure dans les titres des publications européennes, mais surtout lorsqu’il s’agit de manuels, d’anthologies ou de supports de préparation aux examens. Dans le domaine de la recherche, on utilise des termes plus précis.
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— Quels auteurs et textes des XIe au XVIIIe siècles présentent aujourd’hui le plus grand potentiel pour être réédités et popularisés en dehors des cercles universitaires ?
— Hryhory Skovoroda, dont le 300e anniversaire en 2022 a été, de manière inattendue, un véritable triomphe en termes d’intérêt et de diversité du public portés à ses œuvres, à sa vie et à sa personnalité, « plaît » assurément beaucoup au lecteur réfléchi d’aujourd’hui. Et le « boom » Skovoroda se poursuit : on ne compte plus les rééditions de ses textes avec des interprétations et réinterprétations sous forme imprimée, de conférences, sur YouTube et même musicales.
— Comment faire du Moyen Âge ukrainien et du baroque littéraire ukrainien des périodes connues, à l’instar de nos années 1920 ?
— Ce n’est ni si simple ni si rapide. Le boom de la littérature classique ukrainienne du XIXe siècle a déjà commencé. Et une fois qu’il y aura pris goût, le lecteur exigera très vite qu’on lui dévoile les trésors antérieurs, afin de continuer à se reconnaître lui-même ainsi que son identité nationale et spirituelle. Les meilleurs indicateurs dans ce domaine sont les éditeurs. D’ici cinq ans, je prévois un intérêt accru de leur part pour les textes de notre baroque, puis de la Renaissance et du Moyen Âge.

