Le débat sur l’héritage de la Ruthénie (ou la Rus’, État médiéval qui a existé sur les terres ukrainiennes du IXe au XIIIe siècles) se poursuit. Le fait de sortir du cadre de l’opposition habituelle aux discours russes met en évidence les contradictions internes et les lacunes des sciences humaines ukrainiennes. Et il ne s’agit pas seulement de terminologie, mais aussi des règles d’élaboration du savoir.
Quelles institutions sont habilitées à façonner l’image contemporaine du passé ukrainien, et en sont-elles capables ? Existe-t-il une version officielle de l’histoire médiévale ukrainienne, où se situe la frontière entre vulgarisation et manipulation, et comment parler de la Ruthénie sans se soucier de la propagande russe ? La guerre à grande échelle ne fait qu’exacerber ces questions, transformant l’histoire en un champ de bataille où la rigueur scientifique rivalise avec l’opportunisme politique.
Le Musée national d’histoire de l’Ukraine a organisé une série de tables rondes sur le thème « La Ruthénie dans l’histoire ukrainienne : comment la présenter dans les musées ». Un large éventail de participants issus de différentes disciplines (historiens, archéologues, philologues) et de diverses institutions : l’Institut d’histoire de l’Ukraine, l’Institut d’archéologie, l’Institut de linguistique de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, l’Université nationale Taras Chevtchenko, l’Académie de Kyiv-Mohyla, la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv, la Laure de Kyiv-Petchersk, l’Institut de la mémoire nationale, la Banque nationale d’Ukraine V. I. Vernadsky. Les rencontres ont été animées par Vadym Aristov, chercheur au Musée national d’histoire de l’Ukraine.
Les organisateurs ont souligné que l’objectif était « de discuter de la manière dont il convient de présenter l’histoire ukrainienne de la période IXe-XIVe siècles dans les musées. Dans l’espace muséal, les dernières avancées des sciences de l’histoire doivent être présentées au public sous une forme vulgarisée, c’est-à-dire de la manière la plus accessible possible, mais sans déformations ni fantaisies ».
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Comment y parvenir ? C’est un défi utile non seulement pour les musées et les vulgarisateurs scientifiques, mais aussi pour la communauté universitaire. Nous relevons ce défi dans le contexte d’une guerre existentielle pour l’identité nationale, dans laquelle notre ennemi manipule la lecture de l’histoire ancienne. Dans ces circonstances, d’une part, nous ne pouvons pas l’imiter en créant des mythes historiques et en déformant les faits ; d’autre part, nous devons apporter une réponse claire et compréhensible sur la manière de parler des origines de notre tradition étatique, des débuts de la langue et de l’ethnie ukrainiennes, ainsi que du moment à partir duquel tel ou tel phénomène peut légitimement être qualifié d’ukrainien.
Tyzhden a pris connaissance des résultats des discussions et en a retenu les points clés.
Premier round : sortir du cercle vicieux

La première table ronde s’est tenue le 12 novembre 2025 en présence des historiens Taras Pchenytchny, Vadym Aristov, Yaroslav Zatyliouk et Timour Gorbach, ainsi que des archéologues Vsevolod Ivakin, Yevhen Synytsia et Vyatcheslav Baranov. L’événement était consacré à la présentation de l’histoire de la Ruthénie dans l’espace muséal et au discours public en tant qu’élément central de l’identité nationale. Les intervenants ont discuté des possibilités d’élaborer, de manière accessible au grand public, des réponses scientifiquement fondées aux manipulations historiques hostiles, notamment en déterminant les origines de l’ethnie ukrainienne à l’époque médiévale.
La question de la Ruthénie est redevenue d’actualité, non pas parce que de nouvelles sources ou interprétations ont vu le jour, mais parce que la guerre l’a remise au goût du jour (même si les tentatives russes de s’approprier le passé comme ressource politique n’avaient pas cessé auparavant). En réponse, l’espace public ukrainien s’est mobilisé, s’efforçant de défendre sa filiation avec la Ruthénie à travers des livres, des expositions, des débats, des conférences grand public et de nouveaux concepts muséaux.
Et c’est là que se pose sans doute le problème le plus important : nous continuons à réfuter les thèses manipulatrices des Russes, au lieu de développer notre propre vision dans le domaine de l’histoire médiévale.
Le débat sur la Ruthénie se résume donc à une question d’appartenance : à qui appartient cet héritage ? Une telle formulation est le fruit d’une logique nationale moderne qui n’est pas toujours pertinente pour décrire les réalités médiévales. D’un point de vue méthodologique, la Rus’ (la Ruthénie) nécessite des recherches plus approfondies, et non des simplifications motivées par des considérations politiques. Il faut montrer comment cet État fonctionnait, comment les structures politiques se sont formées, comment les conceptions du pouvoir, de la foi et de la communauté ont évolué. On peut considérer la Ruthénie comme un laboratoire des premières formes de vie politique, qui ont ensuite donné lieu à divers résultats historiques, notamment celui de l’Ukraine.
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Les conservateurs, les auteurs et les blogueurs se retrouvent tiraillés entre deux exigences : être compréhensibles pour le grand public tout en évitant de simplifier à l’excès au point d’en perdre le sens et sans pour autant céder à la mythification.
Le musée doit avant tout se considérer comme un outil de construction de l’histoire, et non comme un simple lieu de conservation. Il sera possible de trouver un compromis entre rigueur académique et accessibilité en tenant compte des besoins et des attentes des différents segments du public.
La guerre ne fait qu’exacerber ce dilemme. D’un côté, on attend des réponses claires et sans ambiguïté : qui sommes-nous et d’où venons-nous ? D’autre part, c’est précisément maintenant que le risque de réduire un passé complexe à un ensemble de formules toutes faites s’accroît. En ce sens, les sciences humaines ukrainiennes se trouvent face à un choix : soit rester en mode réaction face à la propagande russe, soit saisir l’occasion pour repenser leurs propres approches.
Il ne s’agit pas de renoncer à la polémique avec la Russie, mais d’approfondir le niveau professionnel et de créer une vision ukrainienne propre de l’histoire. Au lieu de la démystification habituelle des mythes russes, une réponse asymétrique s’impose : une perspective propre, sans référence à la Russie en tant qu’Autre principal. Il faut changer la manière de raconter l’histoire de la Ruthénie, sans utiliser cette période historique comme argument politique.
Deuxième round : le piège terminologique

La deuxième table ronde s’est tenue le 10 décembre 2025, en présence des linguistes Oleksandr Skopnenko, Lidiya Hnatiouk et Oksana Nika, ainsi que des historiens Yaroslav Zatylouk et Vadym Aristov.
Les participants ont abordé les différents niveaux de description du passé : le langage des sources, celui de la science et de l’enseignement spécialisé, ainsi que celui de la vulgarisation. Ce qui, en théorie, est clairement distingué, se confond souvent dans la pratique, comme l’ont démontré les intervenants à travers l’exemple du champ sémantique du terme « rusky » dans les discours ukrainiens et étrangers de différentes époques. Dans le contexte ukrainien, « rusky » peut se référer aussi bien au Kyiv médiéval qu’à la Galicie du XIXe siècle, à l’appartenance linguistique comme confessionnelle, etc.
La traduction pose un problème particulier, car dans le contexte international, « rusky » devient « Russian », ce qui en déforme le sens. Nous avons donc discuté de l’opportunité d’utiliser de tels termes polysémiques, de la possibilité de modifier la terminologie relative à la Rus’ dans le milieu ukrainien et dans le monde, ainsi que de la pertinence de l’appellation « ancien ukrainien » pour désigner la langue de la Ruthénie. Une telle nationalisation rétrospective est utilisée, par exemple, par les Bulgares, qui appellent la langue liturgique slave « vieux bulgare ».
Il a également été question de l’abandon de la notion d’une « ancienne langue russe » unique. Les linguistes ont démontré qu’il n’existait pas de langue commune en Ruthénie, mais plutôt des dialectes régionaux et des sociolectes, ainsi qu’une tradition écrite en slavon d’Église sous différentes formes locales, au sein desquelles se sont également formés des traits proto-ukrainiens.
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En d’autres termes, la « langue ancienne russe » est un concept généralisateur et idéologiquement engagé apparu plus tardivement, qui ne caractérise pas le système linguistique réel de la Rus’, mais sert d’instrument politique pour légitimer l’« origine commune » des peuples slaves orientaux.
La différence entre l’histoire linguistique et l’histoire politique est également importante. Au Moyen Âge, ces domaines ne coïncidaient pas. Les structures politiques étaient instables, les souverains ne contrôlaient pas nécessairement l’ensemble des territoires, et leurs possessions ne correspondaient pas aux frontières linguistiques ou ethniques. Cela rend impossible toute identification directe de la Rus’ avec les entités politiques actuelles.
En fin de compte, le débat sur la terminologie est en réalité un débat sur le modèle de l’histoire et sur la possibilité d’en élaborer une vision contemporaine, plutôt que de continuer à utiliser les catégories du XIXe siècle.
Troisième round : les défis de la promotion

La troisième table ronde s’est tenue le 21 janvier 2026, en présence des historiens Olexandre Alferov, Kyrylo Galoutchko, Serhiy Taranenko et Vadym Aristov.
Ils ont évoqué la nécessité d’abandonner complètement les constructions terminologiques impériales et soviétiques qui dominent encore aujourd’hui dans le monde scientifique et dans les musées. En particulier, au lieu de l’expression « histoire de la Rus’ ancienne », qui entretient le mythe d’une « nation russe ancienne » dont seraient issus trois peuples, les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes, il a été proposé d’utiliser la définition « la Ruthénie : État ukrainien médiéval ». Il a également été question du concept d’« ère des princes », voire de « Grande ère des princes », soulignant l’ampleur de l’État médiéval. Ce concept n’est pas nouveau : il a, par exemple, été utilisé dans la périodisation de l’histoire ukrainienne dans l’« Encyclopédie des études ukrainiennes » (Munich, 1949) sous la direction de Volodymyr Kubiyovytch et Zénon Kouzelia. L’utilisation de ces appellations permet d’harmoniser cette période historique avec le Moyen Âge européen, tout en évitant les connotations impériales russes.
Les participants ont souligné la nécessité de décoloniser le discours anglophone : il est urgent de passer définitivement à la translittération ukrainienne des noms et des titres dans le contexte international (Kyiv au lieu de Kiev, Volodymyr au lieu de Vladimir, etc.). L’utilisation des formes russes dans les publications anglophones associe automatiquement cette histoire à la Russie aux yeux des étrangers ; il convient donc d’insister sur l’utilisation de l’alphabet latin ukrainien dans les catalogues internationaux des musées et les publications similaires, afin de rompre le lien associatif entre la Rus’ et la Russie en Occident. Les participants ont rappelé une fois de plus que, puisque la Russie utilise le terme « russe » comme un instrument d’appropriation de l’héritage de la Ruthénie et de légitimation de son invasion, le changement de terminologie n’est pas seulement une question scientifique, mais aussi une question de sécurité nationale.
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La question du format de diffusion des connaissances par le biais des musées, des livres et des projets vidéo fait l’objet de débats. Les participants ont proposé de cibler en priorité le public jeune, considéré comme essentiel pour l’assimilation d’une nouvelle vision de l’histoire de la Rus’. Une histoire complexe, expliquée aux enfants (à travers des jeux, des récits, des QR-codes, etc.), est également bien assimilée par les adultes. De son côté, le musée ne doit pas surcharger les visiteurs de dates et d’événements, mais leur apporter une réponse à la question « Pourquoi est-ce important aujourd’hui ? ».
On a également souligné le manque d’histoire personnalisée. Au lieu d’un cercle restreint de princes figurant sur les billets de banque, il conviendrait de mettre en avant des personnages réels, mais peu connus, comme par exemple le voïvode Dmytro, qui a défendu Kyiv contre Batu Khan en 1240 et dont l’histoire trouve un écho dans le présent. Une autre proposition consiste à mettre en avant le caractère interconnecté de l’État : non seulement Kyiv, mais aussi Tchernihiv, Pereïaslav, Halytch et Volodymyr.
Des échanges avec les militaires met en évidence la nécessité de disposer d’une base de données regroupant les noms et appellations médiévaux ukrainiens, par exemple pour renommer les unités.
Les participants ont souligné qu’il existe un fossé entre les versions académiques et populaires de l’histoire ; la tâche des chercheurs est donc de fournir une base solide aux vulgarisateurs afin d’éviter la propagation d’idées pseudo-scientifiques. La vulgarisation de l’histoire ne doit pas être uniquement l’initiative de quelques chercheurs ; une stratégie nationale est nécessaire, qui englobe les écoles, les musées, le cinéma, les dessins animés et d’autres produits médiatiques.
Quatrième round : la continuité

La quatrième table ronde s’est tenue le 15 mars 2026, en présence des historiens Natalia Startchenko, Maksym Yaremko, Oleksiy Sokyrko, Serhiy Bagro et Vadym Aristov.
Cette fois-ci, les discussions ont porté sur le recours à l’héritage médiéval de la Ruthénie dans la culture politique du Grand-Duché de Lituanie, du Royaume de Pologne et de la République des Deux Nations, du rôle de l’héritage intellectuel de l’époque princière dans le développement de l’éducation et de la culture religieuse de la fin du Moyen Âge et du début de l’époque moderne sur les terres ukrainiennes, ainsi que de la « commémoration » du passé de la Rus’ de Kiev dans la tradition cosaque des XVIIe et XVIIIe siècles.
Les participants ont réfuté l’idée selon laquelle la Rus’ (la Ruthénie) aurait cessé d’exister après l’invasion mongole. Au contraire, le nom et le concept de la Rus’ ont continué à vivre, à se répandre et à s’enraciner sur les plans social et politique. La Rus’ a perduré en tant qu’entité politique au sein du royaume de Pologne (par exemple, la voïvodie ruske ou ruthène) et en tant que communauté religieuse de la métropole de Kyiv (sous la présidence du métropolite de « toute la Rus’ »).
Par ailleurs, au début de l’époque moderne, le toponyme « Rus’ » recouvrait différentes réalités : la Rus’ au sein du Royaume de Pologne, la Rus’ lituanienne (les terres biélorusses) et la Rus’ moscovite, qui étaient clairement distinguées les unes des autres. C’est précisément au sein du Royaume de Pologne que la Rus’ a longtemps conservé le statut de province distincte (au même titre que la Grande et la Petite Pologne), et, selon le traité de Hadiach, la Principauté de Rus’ devait devenir le troisième membre de la République des Deux Nations.
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Les participants ont souligné que c’est précisément le clergé ukrainien qui, dès les XVIe et XVIIe siècles, a été le premier à établir un lien profond entre l’histoire ukrainienne de l’époque et l’héritage médiéval de Kyiv. Cela s’est fait à travers des textes intellectuels, la liturgie et la vénération des reliques des saints ruthènes.
La complexité de l’utilisation du terme « Petite Russie » remonte à l’époque moderne. Pour Bohdan Khmelnytsky, il désignait la Rus’ ancienne et centrale et n’avait aucune connotation négative. Cependant, plus tard, sous l’influence de l’Empire russe, le terme « Maloross » est devenu synonyme d’infériorité. La question se pose alors de savoir comment utiliser ce terme dans le discours muséal et académique contemporain.
Le conflit d’identités, lorsque « la Rus’ était en guerre contre la Rus’ », constitue également un sujet complexe. Au cours de la révolution cosaque, différentes forces se sont disputé le droit de porter le nom de « Rus’ » : la noblesse, qui se considérait comme la représentante du peuple russe au sein de la République des Deux Nations, et les Cosaques, qui s’étaient attribué le rôle de défenseurs de la Rus’.
Les participants ont également évoqué le mythe cosaque selon lequel les Cosaques descendraient des Khazars, par opposition au mythe sarmate de la noblesse. La question de savoir dans quelle mesure ce mythe correspondait à l’identité russe médiévale fait l’objet d’un débat.
En conclusion, les chercheurs se sont prononcés en faveur d’une approche inclusive de l’histoire de l’Ukraine prémoderne, qui engloberait les différentes conceptions (parfois concurrentes) de la Rus’ (la Ruthénie) et de la communauté ruthène dans la tradition ukrainienne.


