La semaine du 25 mai 2026, Paris redevient le cœur battant de la communauté ukrainienne d’il y a cent ans. Le 25 mai 1926 Symon Petlioura, journaliste engagé, chef de l’Armée et troisième président de la République populaire ukrainienne, est tué à Paris, rue Racine, il y a cent ans. Pendant une semaine, les organisateurs d’évènements autour de sujets historiques, politiques, culturels et sociétaux essaient de répondre à cette question : quel est l’héritage de la République populaire ukrainienne (1917-1923) et quel a été le rôle de l’un de ses fondateurs idéologiques et défenseurs, Symon Petlioura (1879-1926) ?
Le 25 mai 1926 : le cataclysme crucial
Le 25 mai 2026, la cérémonie commémorative au cimetière Montparnasse où l’homme d’État ukrainien est enterré rassemble la communauté ukrainienne et des représentants de l’Ukraine, du monde associatif et de la société civile ainsi que des militaires des Forces armées ukrainiennes. L’hommage à Symon Petlioura est rendu par Monsieur l’Ambassadeur d’Ukraine, Vadym Omeltchenko, le colonel Mykola Choufroun, commandant adjoint de la brigade 152 portant le nom de Symon Petlioura, le président de l’Union des Ukrainiens de France Jean-Pierre Pasternak, le vice-président du Comité représentatif de la communauté ukrainienne en France Tarass Horiszny, Jan Malicki, professeur à l’Université de Varsovie et la Présidente de l’association Bibliothèque ukrainienne Symon Petlura, organisatrice de cet événement.
Une messe œcuménique est célébrée par deux Églises : l’Église autocéphale orthodoxe ukrainienne St-Symon et l’Église gréco-catholique St-Volodymyr. Les représentants de la communauté ukrainienne venus de tous les coins de la France se recueillent sur la tombe, couverte de fleurs de toutes les couleurs dont le bleu et le jaune, parsemés de cinq roses rouges, comme les cinq balles qui ont transpercé le corps de Symon Petlioura, âgé de 47 ans.

Photo : Maryna Paliienko
Tout au long de cette semaine la question de la mémoire de Symon Petlioura est au cœur de débats passionnés d’entre les chercheurs, les journalistes et le public venu de tous les coins du monde. Ceux qui n’ont pas pu venir, envoie leur message de soutien à toute la communauté ukrainienne. Le soutien, cette communauté, éprouvé par des combats menés et à mener, en a besoin car elle se retrouve face au nouveau défi, peut-être le plus important de tout son existence.
Le projet du Panthéon à la française, si cher au gouvernement ukrainien, a trouvé un accueil ferme et déterminé de la communauté. L’idée de rapatriement en Ukraine des corps d’Ukrainiens célèbres dont Symon Petlioura, a surpris une partie de cette communauté. La position de l’Association Bibliothèque ukrainienne Symon Petlura, en charge d’entretien de la tombe a été proclamé haut et fort : tout en soutenant le débat public sur l’opportunité de créer en Ukraine un Panthéon des héros, qui ne saurait voir le jour sans une large consultation de la population, le bureau estime que la réinhumation rapide de Symon Petlioura à Kyiv, en période de guerre, n’est pas appropriée. Et de rappeler que si l’Ukraine a pu continuer d’exister c’est justement grâce à la présence de lieux de recueillement qui sont devenus de fait des lieux de la résistance.
La première Indépendance d’Ukraine (1917-1923) : une prélude tragique du retour de liberté
Le lendemain, des chercheurs venus d’Ukraine racontent au public attentif, venu au Centre culturel de l’Ambassade d’Ukraine, la naissance et l’histoire de la République populaire ukrainienne (UNR). Proclamée le 10 juin 1917, dans la volonté de sortir de l’emprise de l’empire russe mis à mal par la Première guerre mondiale et la Révolution de février, les premiers dirigeants d’un nouvel État ukrainien ont essayé de mettre en place des structures étatiques. Le 13 novembre 1918 Symon Petlioura a été nommé Otaman en chef (ministre de la Guerre) de la jeune République. La genèse de ce jeune État est racontée par Ihor Stambol, maître de conférences à l’Université national Borys Hrintchenko de Kyiv.

Directeur adjoint du Musée national de l’histoire militaire d’Ukraine du ministère de la Défense, Yaroslav Tynchenko retrace la renaissance des traditions militaires de l’Armée de l’UNR au sein des Forces armées ukrainiennes modernes. Leurs présentations démontrent que cette République s’est forgée pendant des années extrêmement difficiles, à travers des combats et des tractations diplomatiques complexes. Les chercheurs prouvent, preuve à l’appui, qu’elle a survécu, en exil, et a pu assurer la passation à l’Ukraine ayant gagné son indépendance en 1991.

Pour illustrer ce combat les organisateurs invitent également le public à s’intéresser à la diplomatie culturelle de Symon Petlioura et à la vie artistique durant la guerre d’indépendance. Le maître de conférences de la Faculté des lettres à l’Université de Kharkiv Mykhaïlo Spodarets raconte, depuis Kharkiv, qui ont été ces jeunes écrivains ayant rejoint l’Armée de Symon Petlioura. Dans sa présentation des visages ouverts et déterminés regardent le public saisi d’une question : comment certains, comme le poète Volodymyr Sossioura, ont pu, après l’écrasement de l’UNR, devenir des artistes « officiels » de la République socialiste soviétique d’Ukraine ? Un vaste sujet pour un autre débat…

Comme un souffle de vent libérateur dans la salle chauffée par le soleil impitoyable du mois de mai, sonne la voix de la chercheuse de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine Tina Peresounko, qui raconte comment l’Ukraine a lutté par le chant pour son indépendance. L’histoire de la chanson Shedryk qui a servi de base à la célèbre Carol of the Bells, est poignante et si ukrainienne : riche et généreuse mais qui doit se battre pour se faire reconnaître. On entend presque le chant d’hirondelle de cette chanson…

Les documents sur l’histoire, la politique, la culture – tout cet héritage de la République populaire ukrainienne est conservé partout dans le monde et aussi en France. Dans les archives familiales, dans la mémoire de plusieurs générations, dans les livres de témoins et de chercheurs, un peu dans les archives et musées, et surtout dans un endroit unique et discret – à la Bibliothèque ukrainienne Symon Petlura, créée après son assassinat en 1926. Son histoire mouvementée est racontée par Maryna Paliienko, l’historiographe de cette institution, docteure en sciences historiques, professeure à l’Université national Taras Chevtchenko de Kyiv, chercheuse principale à la Bibliothèque nationale d’Ukraine V. I. Vernadsky. Le parcours de cette bibliothèque, long d’un siècle, donne le vertige et envie de plonger dans la lecture de son histoire.

La grande Histoire s’écrit avec des histoires personnelles, celles de communautés, de villes, de combats. Docteure en philosophie, Olga Khomenko relate celle d’une liaison méconnue entre deux pays, chacun placé à un bout du continent : la France et le Japon. Les relations entre les deux diasporas ukrainiennes sont au cœur de sa présentation. Un autre sujet, aussi méconnu, est présentée par Milana Sribnyak, jeune chercheuse au Centre ukrainien d’analyse Sahaidachnyi Security Center, – le rôle de la direction de l’UNR et de Symon Petlioura plus particulièrement dans l’organisation du rapatriement des prisonniers ukrainiens dans les années 1919-1920. Un sujet qui annonce les thèmes de la journée d’étude à l’Inalco, le lendemain.

La journée du 26 mars 2026 s’achève sur une projection du film « Le Journal secret de Symon Petlioura », précédée par la présentation vibrante de son réalisateur Oles Yantchuk qui, par liaison vidéo, rend hommage à toutes les personnes en France l‘ayant aidé dans le travail préparatoire au film, notamment la précédente présidente de la Bibliothèque ukrainienne Symon Petlura, Jaroslava Josypyszyn.
1926-2026 : cent ans de la présence ukrainienne en France, la présence discrète mais efficace
La journée du mercredi 27 mars 2026 se déroule à l’Institut national des Langues et Civilisations Orientales. Organisée par le Centre de Recherche Europes-Eurasie (CREE) et animé par Iryna Dmytrychyn, historienne, traductrice et maître de conférences, la journée d’étude « Sans territoire : la vie d’une communauté ukrainienne en exil » reprend le fil conducteur de la veille et réussit à présenter un panorama de la présence ukrainienne dans la France du siècle dernier. Tout d’abord, l’historien Iaroslav Lebedynsky se penche sur les conséquence du revers de cette première indépendance et l’organisation de l’émigration politique ukrainienne en France.
Alisa Menchykova, chercheuse au CERCEC, raconte la constitution de la communauté ukrainienne en France dans l’entre-deux-guerres à travers ses recherches dans différentes archives. La question de l’identité, de l’exil et de la formation de différents groupes de la diaspora ukrainienne sont au cœur de sa réflexion. Jean-Bernard Dupont Melnyczenko, Doyen honoraire de l’Académie d’Amiens a longtemps étudié cette communauté : en étudiant et regroupant des mémoires personnelles éparpillées, il décortique le processus de la construction d’une mémoire collective des exilés. Yaroslav Tynchenko fait un focus sur la vie des représentants du corps militaire de l’UNR qui se sont retrouvés en France.

Des trajectoires personnelles et l’engagement de personnalités de la diaspora ukrainienne sont au cœur du panel suivant. Fabian Baumann (Heidelberg University) met en lumière la figure d’Oleksandre Choulguine, ministre des Affaires étrangères de l’UNR en exil de 1926 à 1936. Iryna Dmytrychyn décrits les actions de la communauté ukrainienne dans la diffusion de l’information en France sur Holodomor et ses appels à agir face à cette catastrophe humanitaire.
Dans la séquence « Conserver les traces » Maryna Paliienko et Alla Lazaréva reviennent sur le passé et le présent de la Bibliothèque ukrainienne Symon Petlura. Des traces des activités de la communauté ukrainienne sont également conservées à la bibliothèque universitaire des langues et civilisations de l’Inalco (BULAC) dont la genèse et le développement sont relatés par Iryna Sobchenko, chargée du traitement des périodiques PGP EBCO à la BULLAC.
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Pendant cette journée d’études, la culture est également mise en avant comme espace de préservation des traces de la communautés ukrainienne. Tetyana Kilesso Contant, docteure en études slaves, fait découvrir au public le destin de Valentina Marcadé et sa contribution à l’étude de l’avant-garde ukrainienne en France. Les cloches du cœur d’Olexandre Kochyts retentissent de nouveau sous la houlette de Tina Peresounko.

La présentation d’Olga Khomenko, docteur en philosophie, est consacrée à la figure de Stepan Levynsky, voyageur, journaliste et orientaliste galicien, dont la vie a fait le lien entre Lviv, Paris et Harbin. À travers sa biographie, la chercheuse retrace comment les intellectuels ukrainiens de l’entre-deux-guerres s’inscrivaient dans des réseaux mondiaux reliant l’Europe et l’Asie. Elle accorde une attention particulière à la période parisienne de Levynsky, durant laquelle il a étudié à l’Institut des langues orientales (INALCO) et résidé à la Madison du Japon — un lieu où se croisaient la diplomatie culturelle japonaise, les mouvements anticolonialistes et le milieu de l’émigration politique. À travers l’exemple de Levynsky, cette communication montre que l’histoire ukrainienne du XXe siècle n’est pas seulement une histoire européenne, mais aussi une histoire mondiale de contacts, de mobilité et d’échanges intellectuels.
Halyna Dranenko, professeure des universités en littérature et culture ukrainiennes de Sorbonne Université, met en lumière la personnalité de Sophie Jablonska – une écrivaine, voyageuse et photographe dont l’héritage commence à être de plus en plus connu.
La journée d’études à l’Inalco s’achève sur une discussion plus intime entre deux petites-filles d’émigrés ukrainiens. Marie-France Clerc et Nadine Kobylko évoquent la mémoire de leurs grands-pères – l’un Zinovij Jamkovij, officier de Symon Petlioura et l’autre, Ivan Kobylko, qui, à vingt-cinq ans a été nommé responsable des chemins de fer du sud-est de l’Ukraine en proie à une violence qui abîme tout le monde, qui s’enlise partout. Marie-France évoque les non-dits qui ont marqué la vie d’exil de ses grands-parents et la fidélité que Zinovij Jamkovij, devenu ouvrier d’usine, a toujours gardée à l’UNR.
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Cette journée d’études montre comment, à travers des recherches scientifiques, qui s’entrecroisent et se complètent, et des recherches personnelles, une communauté ukrainienne sans son territoire propre a su laisser des traces et les garder.
Le procès de l’assassinat de Symon Petlioura à la lumière de dernières révélations
Le jeudi 28 mai les participants de la semaine commémorative se penchent sur le procès de Samuel Schwarzbard, assassin de Symon Petlioura, acquitté lors de son procès en 1927. Les tenants et aboutissants de ce procès sont présentés par deux avocats – Stéphane Dunikowski et Gilles Antonowicz (auteur de l’ouvrage Le Dossier Petlioura. L’Ukraine, une affaire française, 1917-1926). Le choix de deux avocats français, n’est pas anodin car chacun, grâce à son tempérament, ont un analyse complémentaire de cette erreur judicaire que certains qualifier le verdict d’acquittement de l’assassin.

Chacun répond à la dernière question venue de la salle : mais qui a été responsable des pogromes juifs sur le territoires d’Ukraine le temps de la guerre de l’Indépendance ? Stéphane Dunikowski répondra avec la fugue, la passion et les convictions qui ont fait de son travail sur ce sujet une série d’arguments de la défense de la mémoire de cet homme d’État que rien ni personne ne pouvait protégé. Gilles Antonowicz donnera une réponse lapidaire : « La Russie ». Et face à un certain étonnement, il développe sa réponse et rappelle l’essentiel : toutes les horreurs de guerre (celle des années 1920 et celle d’aujourd’hui) sont une conséquence de l’agression russe. Cette conclusion sonne comme un rappel aux Ukrainiens, si souvent à la recherche des responsables des mauvaises décisions prises : n’oubliez pas qui est le vrai responsable.
Le temps d’analyses et de recueillement
La semaine de conférences et de rencontres s’achève sur une journée à la Bibliothèque ukrainienne qui ouvre, exceptionnellement, ses portes pour une visite guidée et la présentation de nouveaux ouvrages consacrés à Symon Petlioura et à sa famille. Tetiana Dobko, docteure en sciences de la communication sociale, chercheuse principale à la Bibliothèque nationale d’Ukraine V. I. Vernadsky présente son travail sur cet homme d’État dans la bibliographie. Maitre de conférences, également chercheuse à la Bibliothèque nationale d’Ukraine, Natalia Marchenko propose, depuis Kyïv, le fruit de ses réflexions sur le travail de décolonisation de la mémoire à travers son livre Mon père Petlioura. Le texte de l’exposé « Olha Petlioura dans l’histoire de l’Ukraine et sans sa mémoire culturelle » de Taisiya Kivshar, historienne et professeure, est lu par Tetiana Dobko, sa collègue. La bibliothèque propose également aux visiteurs des expositions de livres et d’objets consacrés à l’UNR, à Symon Petlioura et à l’histoire de la Bibliothèque.
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Le dernier jour de la semaine commémorative, le 31 mai 2026, les représentants de la communauté ukrainienne se retrouvent au cimetière Montparnasse autour de la tombe de Symon Petlioura. Des Ukrainiens de France et d’autres venus d’Ukraine, de Grande-Bretagne et d’Italie ont pu se recueillir sur la tombe, évoquer son héritage. Cette semaine s’achève sur le chant des oiseaux – peut-être des hirondelles qui annoncent une nouvelle vie, de nouveaux projets, de nouveaux combats.

