Alla Lazaréva Rédactrice en chef adjointe, correspondente à Paris du journal Tyzhden

Olga Khomenko : « Il y a cent ans, la diaspora ukrainienne en Asie faisait déjà partie d’un réseau mondial »

Histoire
22 juin 2026, 18:02

L’émigration ukrainienne vers la Chine et le Japon après la défaite de la République populaire d’Ukraine reste l’un des sujets d’histoire les moins étudiés. Dans une interview accordée à Tyzhden, Olga Khomenko, historienne et orientaliste, titulaire d’un doctorat en philosophie et chercheuse à l’Oxford School of Global and Area Studies [faculté d’études mondiales et régionales de l’Université d’Oxford – ndlr], évoque la diaspora ukrainienne en Mandchourie et au Japon, les activités d’Ivan Svit, le développement de la communauté ukrainienne à Harbin, ainsi que les liens entre les centres d’émigration ukrainienne en Asie, en Europe et en Amérique du Nord.

— Pourquoi vous avez décidé de travailler sur l’émigration ukrainienne vers la Chine et le Japon de l’entre-deux-guerres ?

— J’ai fait mes études à la faculté des lettres de l’université Taras-Chevchenko de Kyiv, où j’ai étudié à la fois la culture ukrainienne et la culture japonaise. A la suite, j’ai travaillé comme diplomate au service culturel de l’ambassade d’Ukraine au Japon. Parallèlement, le travail de recherche m’attirait. Ayant obtenu une bourse du ministère japonais de l’Éducation, je me suis inscrite à l’université de Tokyo. C’est là que j’ai soutenu, en japonais, mon mémoire de master et ma thèse de doctorat en philosophie. J’ai ensuite continué à travailler au Japon. Au total, j’y ai vécu environ quatorze ans.

À l’époque, on savait peu de choses sur l’Ukraine au Japon. Les Japonais lambda savaient que l’Ukraine faisait partie de l’ancienne URSS, mais ils nous appelaient souvent « Russes » ou « Soviétiques ». Les connaissances sur l’Ukraine provenaient principalement de la langue russe et des études russes. Même dans les années 2000, alors qu’on faisait déjà la distinction entre Ukrainiens et Russes, beaucoup de gens ne savaient encore que très peu de choses sur notre histoire et notre culture.

C’est alors que m’est venue l’idée de donner aux lecteurs japonais la possibilité de découvrir par eux-mêmes l’Ukraine à travers la littérature. En 2005, en collaboration avec une collègue, la célèbre traductrice japonaise Etsuko Fujii, nous avons publié à Tokyo un recueil de littérature ukrainienne contemporaine en japonais.

De plus, j’ai participé à la réalisation d’émissions télévisées sur l’Ukraine pour la télévision japonaise. En 2014 et 2022, avant même l’invasion à grande échelle, mes livres « De l’Ukraine avec amour » et « Les Ukrainiens qui ont surmonté les frontières » ont été publiés au Japon. À travers les histoires de personnalités célèbres ou méconnues, j’ai tenté de faire découvrir l’histoire et l’expérience ukrainiennes au lecteur japonais.

Видання Ольги Хоменко, присвячені Україні та Японії.

Les ouvrages d’Olga Khomenko consacrés à l’Ukraine et au Japon.

Parallèlement, une question m’intéressait de plus en plus : y avait-il déjà eu une présence ukrainienne en Asie de l’Est avant le retour de l’indépendance ukrainienne ?

À l’époque, mon premier directeur de thèse à l’université de Tokyo, le professeur Kazuo Nakai, m’avait offert une photocopie du livre d’Ivan Svit intitulé « Histoire des relations ukraino-japonaises », publié en 1972 aux États-Unis. Je me souviens de ma réaction : « Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? Je n’en sais absolument rien. Il s’avère qu’il existait une diaspora ukrainienne en Asie ! » C’est à ce moment-là que j’ai commencé à rassembler des documents et à me plonger progressivement dans le sujet.

Malheureusement, on sait encore très peu de choses sur la diaspora ukrainienne en Asie, même parmi les ukrainistes. La Chine et le Japon sont longtemps restés pratiquement ignorés des chercheurs spécialistes de la diaspora ukrainienne, bien que des universitaires tels qu’Andriy Popok et Vyacheslav Chornomaz s’efforcent depuis plus de deux décennies d’y remédier. Le chercheur japonais Yoshihiko Okabe contribue également beaucoup à l’étude de ce sujet. De mon côté, travaillant à l’université d’Oxford, je m’efforce d’y contribuer également.

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— Quelle était l’ampleur de l’émigration ukrainienne vers la Chine et le Japon dans les années 1920-1930 ? S’agissait-il principalement de réfugiés politiques ?

— Au Japon-même, la communauté ukrainienne était relativement peu nombreuse. En revanche, en Asie du Nord-Est, notamment en Mandchourie et dans l’Extrême-Orient, les Ukrainiens étaient très nombreux. Selon diverses estimations, à la veille des événements révolutionnaires, entre 800 000 et un million de personnes originaires des terres ukrainiennes y résidaient.

Les origines de ce phénomène remontent à la seconde moitié du XIXe siècle. Après l’abolition du servage, de nombreux paysans ukrainiens étaient mécontents de la taille des parcelles de terre qui leur avaient été attribuées. Dans le même temps, l’Empire russe venait d’étendre ses possessions en Extrême-Orient, cherchait à peupler ces nouveaux territoires de personnes loyales et encourageait activement la migration parmi les habitants des provinces méridionales de l’empire, à savoir les Ukrainiens. On proposait aux migrants des parcelles dix fois, voire plusieurs dizaines de fois plus grandes que celles qu’ils auraient pu obtenir chez eux. La seule condition était que des familles entières s’installent.

C’est ainsi qu’à partir des années 1870 et jusqu’à la révolution de 1917, de grandes communautés ukrainiennes se sont formées en Extrême-Orient. Des sources japonaises de l’époque font également état d’une part importante de population ukrainienne dans la région. Ces communautés connaissaient une certaine prospérité économique, créaient leurs propres exploitations agricoles; elles se mirent à organiser des chorales et des troupes de théâtre ukrainiennes et, peu à peu, c’est là, aux côtés d’autres peuples, Russes, Bouriates, Coréens, Chinois et autres ethnies, qu’elles commencèrent à se considérer comme une communauté nationale distincte.

Après la proclamation de la République populaire d’Ukraine, ce processus a pris une dimension politique. Entre 1917 et 1918, quatre congrès ukrainiens d’Extrême-Orient se sont tenus, au cours desquels les participants ont examiné la possibilité de s’associer au projet d’État ukrainien. À l’issue du dernier congrès, un projet de constitution des Ukrainiens d’Extrême-Orient et une déclaration adressée aux peuples du monde ont été rendus publics. Il ne s’agissait donc pas seulement d’une présence culturelle, mais aussi d’une vision politique de l’avenir.

La situation a radicalement changé après l’instauration du pouvoir soviétique en Extrême-Orient. Lorsque l’Armée rouge y fit son entrée en octobre 1922, une grande partie des personnalités ukrainiennes de la société civile et de la vie politique avait déjà été contraintes de quitter la région. Beaucoup s’étaient installées à Harbin, ville chinoise à 500 kilomètres de là. Cette ville, où vivaient déjà de nombreux Ukrainiens et où un club ukrainien existait même depuis 1906, est devenue l’un des principaux centres de la vie ukrainienne dans la région.

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Harbin était une ville particulière. Elle avait été fondée pour desservir le chemin de fer de la Chine orientale, à la construction et à la gestion duquel avaient participé de nombreuses personnes originaires d’Ukraine. Parmi elles figurait notamment le directeur de la société de chemin de fer, le général Dmytro Khorvat, originaire de la région de Poltava. Dès le début du XXe siècle, Harbin comptait des organisations associatives ukrainiennes, des clubs et des centres culturels, puis, par la suite, le Conseil régional ukrainien de Mandchourie et le consulat de la République populaire d’Ukraine.

Dans le même temps, Harbin était une ville extrêmement cosmopolite, où cohabitaient des dizaines de communautés nationales et religieuses. C’est précisément dans un tel environnement que de nombreux Ukrainiens prenaient particulièrement conscience de leur identité, car ils voyaient à leurs côtés d’autres peuples qui construisaient eux aussi leurs propres projets nationaux.

Après l’instauration du contrôle japonais sur la Mandchourie en 1932, la communauté ukrainienne s’est retrouvée confrontée à de nouveaux défis. Privés d’un État propre, et souvent dépourvus des documents nécessaires, les Ukrainiens ont été contraints de trouver des moyens de préserver leur identité culturelle et nationale.

Il faut toutefois comprendre que l’émigration ukrainienne en Mandchourie pendant l’entre-deux-guerres ne doit pas être réduite aux seuls réfugiés politiques. Elle était principalement composée des descendants des migrants économiques de la fin du XIXe siècle. Après la défaite de la République populaire d’Ukraine, un groupe important d’émigrés politiques et d’anciens militaires les a rejoints, conférant à la vie communautaire un caractère national et étatique marqué.

— Ces exilés politiques étaient-ils organisés, d’une manière ou d’une autre ?

— Oui, l’exil politique ukrainien à Harbin était assez bien organisé, même s’il n’était pas uniforme. On y trouvait des représentants de différents courants politiques du mouvement ukrainien : des partisans de la République populaire d’Ukraine, des hétmanistes, des membres de l’OUN [Organisation des nationalistes ukrainiens – ndlr] et des militants d’autres courants.

Parmi les personnalités marquantes figurait notamment le professeur Viktor Kulyabko-Koretsky, ancien ministre des Postes et Télégraphes du gouvernement de l’hetman Pavlo Skoropadsky. Les partisans de la République populaire d’Ukraine étaient représentés par Ivan Svit, originaire de Kupiansk, qui avait étudié à l’université de Kharkiv. Après s’être installé à Vladivostok, il s’est directement engagé dans le mouvement national ukrainien en Extrême-Orient et est devenu par la suite l’un de ses chroniqueurs les plus importants.

Malgré leurs divergences idéologiques, les Ukrainiens de Harbin s’efforçaient de préserver leur identité nationale et d’entretenir une vie communautaire. Ils créaient des organisations culturelles, éducatives et associatives, publiaient des journaux et organisaient des manifestations publiques. C’est grâce à ces personnes, aux documents qu’elles ont emportés et aux récits qu’elles ont transmis que nous connaissons aujourd’hui la vie des Ukrainiens de Mandchourie et d’Extrême-Orient.

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La figure d’Ivan Svit occupe une place particulière dans cette histoire. Non seulement il a été un acteur important de ces événements, mais il a également laissé des témoignages extrêmement précieux sur la présence ukrainienne dans la région. Je lui ai consacré une monographie à part entière, parue en décembre 2021 et intitulée « L’odyssée d’Ivan Svit en Extrême-Orient ». Je tente d’y retracer son parcours, de l’Ukraine à la Chine, puis aux États-Unis. L’ouvrage comporte une partie distincte contenant des informations sur les noms et les destins des personnes qui constituaient le noyau de cette communauté. Et d’après ces données, on constate qu’il s’agissait principalement de personnes originaires non pas de Galicie, comme dans les diasporas américaines et canadiennes, mais d’Ukraine centrale.

— À quoi ressemblait « l’Ukraine de rêve » pour Ivan Svit ? Espérait-il le rétablissement d’une souveraineté nationale à part entière ?

— Absolument. Ivan Svit appartenait à la génération de ceux qui avaient vécu la révolution ukrainienne de 1917-1921 et qui ne considéraient pas la défaite de la République populaire d’Ukraine (RPU) comme définitive. Pour lui, l’Ukraine n’était ni un concept ethnographique, ni une autonomie culturelle au sein d’un État étranger, mais un État pleinement indépendant. Il croyait que la question ukrainienne reviendrait tôt ou tard à l’ordre du jour international. C’est pourquoi il s’efforçait de préserver la mémoire politique du mouvement de libération ukrainien et d’entretenir la conscience nationale au sein de la diaspora.

L’un des principaux outils de ce travail fut le journal « Mandchourski Vistnik », qu’il publia à Harbin entre 1932 et 1937. La publication paraissait en ukrainien et en russe, comportait également des titres en japonais et, parfois, des articles en anglais. Le journal avait pour objectif de rassembler les représentants des peuples qui, après l’effondrement de l’Empire russe, n’avaient pas accédé à la souveraineté ou l’avaient perdue. Le projet ukrainien en Extrême-Orient était considéré comme s’inscrivant dans un processus plus large d’autodétermination nationale des peuples de la région.

Ivan Svit était lui-même un personnage extrêmement intéressant. Il est né à Kupiansk, dans la région de Kharkiv, au sein d’une famille de prêtres orthodoxes. Il a perdu son père très jeune. Il a étudié à l’université de Kharkiv, l’un des principaux centres intellectuels de l’Ukraine de l’époque, étroitement lié à l’émergence de la pensée politique ukrainienne moderne. C’est précisément là que se sont formés les acteurs qui allaient devenir par la suite les fondateurs du mouvement national ukrainien.

La Première Guerre mondiale et la révolution l’ont empêché de terminer ses études universitaires. En mars 1918, il s’est rendu en Extrême-Orient, dans l’espoir de rejoindre ensuite les États-Unis. Mais le destin en a décidé autrement. Arrivé à Vladivostok précisément à une période de développement fulgurant du mouvement ukrainien, entre le deuxième et le troisième congrès ukrainien d’Extrême-Orient, il s’est engagé dans la vie associative et a trouvé sa vocation dans le journalisme.
Par la suite, c’est Ivan Svit qui deviendra l’un des historiens les plus importants de la présence ukrainienne en Extrême-Orient.

— Ivan Svit était-il un homme doté d’une identité ukrainienne bien affirmée ?

— Je dirais même qu’Ivan Svit n’est pas devenu ukrainien en exil : il est arrivé en Extrême-Orient en tant qu’Ukrainien à part entière. Aujourd’hui, on entend souvent dire que Kupiansk ou Kharkiv auraient toujours été sous une influence russe déterminante. Or, les sources historiques témoignent d’une réalité bien plus complexe. Si l’on se réfère aux recensements de population de l’Empire russe, on constate notamment qu’à Kupiansk, la majorité des habitants parlait ukrainien. La région de Kharkiv était le cœur de l’Ukraine slobodienne, l’une des régions-clés de l’Ukraine cosaque historique.

Le milieu dans lequel il a fait ses études a également joué un rôle important. L’université de Kharkiv était l’un des centres de formation de la pensée nationale ukrainienne moderne. C’est précisément là que travaillaient et étudiaient les personnes qui se trouvaient aux origines du mouvement politique ukrainien, notamment les membres de la Confrérie des Tarasivtsi. Ivan Svit a donc grandi dans un milieu où la culture ukrainienne et l’idée nationale faisaient partie intégrante de la vie intellectuelle.

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En Extrême-Orient, cette identité n’a fait que se renforcer. Arrivé à Vladivostok en pleine révolution ukrainienne et au cœur du renouveau national ukrainien, il s’est rapidement engagé dans la vie associative et a définitivement affermi son attachement aux idées de la République populaire d’Ukraine (RPU). Il est révélateur que ce soit précisément à cette époque qu’il ait raccourci son nom de famille, passant de Svitlanov à Svit. Cette démarche, apparemment formelle, était en réalité un geste symbolique d’auto-identification et de distanciation vis-à-vis de tout ce qui était russe.
Après s’être installé à Harbin en 1922, Svit continua à exercer le métier de journaliste. Il collabora avec le journal « Gunbao », publié en russe, où il rédigeait la rubrique « La vie ukrainienne », consacrée à la vie de la communauté ukrainienne de Mandchourie. Son objectif principal était toutefois de créer un véritable journal ukrainien.

Paradoxalement, ce rêve a pu être en partie réalisé après l’instauration du contrôle japonais sur la Mandchourie. L’administration japonaise prônait le concept de coexistence entre les différents peuples de la région, même si, officiellement, celui-ci concernait avant tout les Japonais, les Chinois, les Mandchous, les Coréens et les Mongols. Les Ukrainiens ne figuraient pas sur cette liste, mais la particularité de Harbin résidait dans son caractère extrêmement multiethnique, et Svit réussit à convaincre les Japonais que les Ukrainiens avaient besoin d’un journal.

C’était une ville où cohabitaient diverses communautés nationales, politiques et religieuses. Des organisations ukrainiennes, géorgiennes, tatares et polonaises y étaient très actives, tout comme d’anciens militaires de la Légion tchèque, des associations d’émigrés russes et bien d’autres communautés. C’est précisément dans un tel environnement que les Ukrainiens pouvaient entretenir leur propre vie culturelle et associative, et qu’Ivan Svit a eu l’occasion de mener à bien ses projets journalistiques et civiques.

Pour lui, la cause ukrainienne ne s’est jamais limitée à une simple activité culturelle. Il raisonnait en termes de souveraineté et était convaincu que, même en exil, les Ukrainiens devaient préserver la mémoire de leur propre État et se préparer au moment où la question de l’indépendance ukrainienne serait à nouveau à l’ordre du jour.

— Vous avez évoqué, dans l’une de vos interventions, le caractère global des réseaux ukrainiens à l’étranger qui se sont constitués après la Première Guerre mondiale, dans les années 1920-1930. Vous avez notamment parlé des liens entre les exilés politiques de Harbin et ceux de Paris.

— Je travaille actuellement sur ce sujet. En réalité, je suis de plus en plus impressionnée par l’ampleur mondiale qu’avaient déjà les réseaux ukrainiens pendant l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, nous avons l’habitude de parler de mondialisation dans le contexte d’Internet et des communications modernes. Mais les Ukrainiens faisaient partie des réseaux d’information mondiaux bien avant l’avènement de l’ère numérique. À l’époque, ni Internet ni les réseaux sociaux n’existaient. En revanche, on échangeait une correspondance intense.

Les communautés ukrainiennes de Harbin entretenaient des contacts réguliers avec les centres d’émigration de Paris, Londres, Prague, Varsovie, ainsi qu’en Amérique du Nord, notamment à New York. Elles échangeaient des journaux, des livres, des idées et des nouvelles. Grâce à ces liens, les Ukrainiens d’Asie ne se sentaient pas coupés de la vie ukrainienne en général.

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Par exemple, le « Mandchourski Vistnik » d’Ivan Svit a commencé à paraître en 1932, précisément à l’époque où l’Ukraine traversait l’une des périodes les plus tragiques de son histoire. Malgré l’éloignement géographique de sa patrie, Svit déployait d’énormes efforts pour obtenir des informations sur les événements qui se déroulaient en Ukraine soviétique. Il utilisait des sources japonaises, allemandes et d’autres sources étrangères, suivait la presse internationale et analysait les bulletins diffusés par les stations de radio. De ce fait, les Ukrainiens de Mandchourie étaient souvent aussi bien informés des événements en Ukraine que leurs compatriotes dans d’autres parties du monde. Ils étaient également bien informés de l’Holodomor [famine organisée par le régime soviétique dans les années 30 – ndlr] .

Lorsque Svit s’est retrouvé aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, il a été l’un de ceux qui ont fait connaître à la communauté ukrainienne occidentale le vécu des Ukrainiens en Chine et en Mandchourie. C’est en grande partie grâce à ses travaux que l’histoire de l’émigration vers l’Extrême-Orient a cessé de n’être qu’un sujet d’intérêt local.

Nous avons souvent tendance à considérer l’émigration ukrainienne comme un ensemble de communautés distinctes, dispersées à travers le monde. En réalité, il existait des contacts permanents entre elles. Les Ukrainiens de Paris étaient au courant des événements à Harbin, tandis que les Ukrainiens de Harbin suivaient ce qui se passait à Paris ou à New York. Autrement dit, la diaspora ukrainienne formait déjà un réseau mondial il y a cent ans… mais ce n’est qu’aujourd’hui que nous commençons à prendre pleinement conscience de l’ampleur de ces liens.

— Vous avez raconté un jour que les Ukrainiens qui se trouvaient en Chine avaient soutenu Olga Petlioura après l’assassinat de son mari…

— Oui. C’est là un autre exemple très révélateur des liens étroits qui unissaient les communautés ukrainiennes à travers le monde. Les auteurs et les contributeurs du « Mandchourski Vistnik » entretenaient des contacts avec la rédaction du « Tryzub » de Paris, l’une des publications les plus importantes de l’émigration politique ukrainienne. Ils échangeaient régulièrement des informations et reprenaient certains articles.

C’est précisément grâce à ces contacts que les Ukrainiens de Harbin ont eu connaissance de la situation de la famille de Symon Petlioura après l’assassinat de ce dernier à Paris. J’ai trouvé dans les archives des témoignages indiquant qu’ils avaient tenté d’aider Olga Petlioura, sa femme, de manière tout à fait concrète : ils lui envoyaient de l’argent, du thé et divers articles de première nécessité. Pour des personnes qui vivaient elles-mêmes en exil et connaissaient souvent des difficultés matérielles, c’était un geste de solidarité très éloquent.

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Ce qui me frappe particulièrement dans cette histoire, c’est à quel point elle fait écho à notre réalité actuelle. On y retrouve les mêmes mécanismes de solidarité que ceux que l’on observe au sein des communautés ukrainiennes depuis 2022. Souvent, les gens ne se connaissent même pas personnellement, mais ils se sentent responsables d’une cause commune et sont prêts à apporter leur aide là où c’est nécessaire.

C’est peut-être l’une des caractéristiques de la société ukrainienne. En période de crise, les Ukrainiens sont capables de s’organiser très rapidement, de créer des réseaux horizontaux de soutien et d’agir sans hiérarchies rigides. C’était déjà le cas il y a cent ans, et c’est encore largement le cas aujourd’hui.

J’explore cette particularité dans mon livre en anglais intitulé « Ukrainians Beyond Borders », où je présente, à travers dix récits biographiques, l’expérience ukrainienne hors des frontières de l’Ukraine. Trois chapitres sont consacrés à des personnalités ayant eu des liens avec l’Asie : l’historien et journaliste Ivan Svit, le diplomate et écrivain Stepan Levynskyi, ainsi que l’écrivaine et artiste Sofia Yablonska. L’une des conclusions est que les Ukrainiens savent se serrer les coudes avec une efficacité particulière lors des périodes de grandes épreuves. Lorsque la menace s’éloigne, la société revient à des stratégies de vie plus individuelles. Mais cette capacité même à s’auto-organiser rapidement ne disparaît pas pour autant : elle reste un élément important de l’expérience historique ukrainienne.

— Pour en revenir au réseau ukrainien mondial d’il y a un siècle, peut-on dire qu’il reposait sur la volonté des Ukrainiens de ne pas se fondre dans les autres communautés et États plus puissants au sein desquels ils devaient vivre ?

— Je dirais même que la principale caractéristique de ces personnes n’était pas tant de se défendre contre l’assimilation que leur volonté obstinée de rester ukrainiens quelles que soient les circonstances. Ils savaient s’adapter aux nouvelles réalités politiques, mais ne renonçaient pas pour autant à leur propre identité.

Si l’on examine l’histoire de la Mandchourie de la première moitié du XXe siècle, on constate que les régimes et les frontières nationales y changeaient sans cesse. De nombreux Ukrainiens s’y étaient installés avec des passeports de l’Empire russe ou de la République populaire d’Ukraine, qui ont par la suite perdu leur validité. Ils ont ensuite vécu avec des documents chinois, puis avec des titres de séjour japonais. Il fallait les renouveler régulièrement. Parallèlement, Harbin était une ville multilingue comptant une importante communauté d’émigrés russes, avec des écoles, des églises et une presse russes, et même un consulat soviétique. On pourrait penser que, dans de telles conditions, il aurait été facile pour les Ukrainiens de se fondre dans le milieu russe. Mais cela ne s’est pas produit.

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L’un des outils les plus importants pour préserver l’identité fut la presse. Les Ukrainiens publiaient des journaux, des livres, des ouvrages de référence et entretenaient leur propre espace d’information. L’exemple de la carte de l’Ukraine verte, publiée en 1937 par un groupe de personnalités dirigé par Ivan Svit, est très révélateur. Elle consignait en effet la présence ukrainienne en Extrême-Orient et l’inscrivait symboliquement dans le cadre plus large de l’histoire ukrainienne.

J’ai réussi à retrouver ce document dans les archives américaines et je l’ai intégré à ma monographie sur Ivan Svit. La carte mentionne non seulement les Ukrainiens, mais aussi d’autres peuples et communautés régionales : les Koryaks, les Bouriates, et même les cosaques de Transbaïkalie en tant que groupe ethnoculturel distinct. Le simple fait de sa parution a suscité le mécontentement du consulat soviétique, qui a tenté d’empêcher sa publication. Finalement, la publication a pu avoir lieu après de longues négociations avec l’administration japonaise.

Un autre exemple intéressant est celui du dictionnaire ukraino-japonais publié en 1944. Le simple fait de sa parution témoigne que la communauté ukrainienne restait suffisamment nombreuse et active pour qu’un tel ouvrage soit nécessaire.

Dans le même temps, il serait erroné d’idéaliser les relations entre la communauté ukrainienne et les autorités japonaises. L’administration japonaise a sans aucun doute tenté d’utiliser les différents groupes d’émigrés à ses propres fins politiques. Les archives conservent un rapport japonais datant de 1936 dans lequel les Ukrainiens de Mandchourie sont classés en plusieurs catégories socio-économiques. On distinguait d’une part les anciens cheminots et les propriétaires fonciers aisés, d’autre part les salariés, et enfin ce que les auteurs du document appelaient « l’intelligentsia malheureuse ». Il s’agissait avant tout d’émigrés politiques, arrivés après la défaite de la lutte de libération ukrainienne et vivant souvent dans des conditions très précaires.

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C’est précisément envers ce dernier groupe que les autorités japonaises faisaient preuve d’une prudence particulière. Aujourd’hui, dans des conférences, on entend parfois, de la part de chercheurs occidentaux et, fait intéressant, principalement allemands, des analyses simplistes selon lesquelles les personnalités ukrainiennes en Mandchourie auraient été des collaborateurs. À mon avis, une telle approche ne tient pas compte de la complexité de la situation. Nous parlons ici de personnes apatrides qui se sont retrouvées prises entre plusieurs empires et qui ont tenté de préserver leur communauté et leur autonomie politique. C’est pourquoi ces sujets nécessitent une étude très attentive et impartiale, et non des jugements hâtifs.

— A-t-on conservé le contact avec les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants des émigrés ukrainiens de l’époque en Mandchourie ? Sont-ils restés vivre en Chine ? J’ai vu qu’une partie d’entre eux était partie en Amérique latine après la Seconde Guerre mondiale, et qu’Ivan Svit les avait aidés à émigrer…

— C’est précisément là que réside le caractère unique de cette diaspora. Contrairement aux communautés ukrainiennes du Canada, des États-Unis ou du Brésil, la diaspora ukrainienne d’Extrême-Orient a en fait complètement disparu en tant que communauté locale. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus aucun de ses descendants directs en Chine.

Après la fin de l’occupation japonaise en 1945 et l’arrivée des troupes soviétiques, la situation des Ukrainiens a radicalement changé. En Chine même, un conflit a éclaté entre le Kuomintang et les communistes, qui s’est soldé par la victoire du Parti communiste chinois. Pour la plupart des émigrés ukrainiens, il est devenu évident qu’ils n’avaient aucun avenir en Chine.

Certaines personnes avaient quitté Harbin plus tôt. Ivan Svit s’était installé à Shanghai, qui n’était pas encore occupée par les Japonais, en 1941. Après la guerre, c’est là-bas qu’il joua un rôle extrêmement important dans le destin de centaines de réfugiés ukrainiens.

Le problème était que, pour pouvoir émigrer, il fallait attester officiellement de son origine ethnique. Beaucoup de gens ne voulaient pas retourner en Union soviétique, mais pour cela, ils devaient prouver qu’ils n’étaient pas russes. Dans ces conditions, Ivan Svit relança les activités du Comité national ukrainien à Shanghai et commença à délivrer aux Ukrainiens des certificats attestant leur appartenance à la communauté ukrainienne.

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Il est intéressant de noter que les premiers documents de ce type se présentaient sous la forme de petits livrets arborant un trident sur la couverture. Ils ressemblent de manière frappante aux passeports ukrainiens actuels. L’ambassade soviétique a immédiatement protesté, affirmant que le comité délivrait des documents au nom d’un État qui n’existait pas. L’organisation ukrainienne fut alors réenregistrée en tant qu’association culturelle, et les certificats adoptèrent une forme plus simple. Cependant, l’objectif principal avait été atteint : les personnes recevaient des documents qui leur permettaient d’obtenir les fameux « passeports Nansen » et de quitter la Chine.

Le processus d’émigration lui-même était extrêmement complexe. Il fallait trouver les moyens de financer le voyage, obtenir les autorisations nécessaires et trouver un pays prêt à accueillir les émigrants. La communauté ukrainienne d’Argentine a joué un rôle important en acceptant d’accueillir un grand groupe de personnes venues de Chine. D’autres partaient pour les États-Unis, le Canada, l’Australie ou des pays d’Europe, où vivaient déjà des membres de leur famille.

Ivan Svit s’est lui-même installé aux États-Unis, où vivaient des proches de son épouse. Là-bas, il s’est donné une nouvelle mission : préserver la mémoire des Ukrainiens d’Asie. Dès l’interdiction du « Mandchourski Vistnik » en 1937, il a commencé à rassembler des documents, des témoignages et des biographies des acteurs du mouvement ukrainien en Extrême-Orient. Il en résulta un ouvrage manuscrit intitulé « Brève histoire du mouvement ukrainien en Asie », qui ne fut jamais publié de son vivant, bien qu’il ait été rédigé en 1937 à Harbin.

J’ai réussi à retrouver ce manuscrit dans les archives et à en publier une partie dans ma monographie. Il s’agit d’une source extrêmement précieuse, car Svit n’était pas seulement un historien, mais aussi un acteur direct des événements qu’il décrit.

— Ivan Svit a-t-il laissé des enfants ou des parents directs ?

— Malheureusement, non. Ivan Svit n’avait pas de descendance. Il lui fut toutefois donné de mener une très longue vie, qui a couvert la quasi-totalité du XXe siècle, si mouvementé. Il est né en 1897 et est décédé en 1989.

À ses côtés toute sa vie se trouvait son épouse Maria, une Ukrainienne, comédienne de théâtre, qui avait été emmenée en Extrême-Orient alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Ensemble, ils ont traversé les révolutions, l’émigration, la guerre, la perte de leur patrie et de nombreux déménagements entre différents pays et continents.

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Ivan Svit a passé les dernières années de sa vie aux États-Unis. Il est décédé à Seattle. Il est symbolique qu’un homme qui a consacré la majeure partie de sa vie à préserver la mémoire des Ukrainiens d’Extrême-Orient ait lui-même achevé son parcours sur l’autre rive de l’océan Pacifique.

— Y a-t-il une continuité entre le réseau ukrainien mondial qui s’est formé après la chute de la République populaire d’Ukraine et celui qui existe aujourd’hui ?

— Malgré toutes les différences entre ces époques, je constate de très nombreux processus similaires. Tout d’abord parce que la société ukrainienne présente, d’un point de vue historique, un caractère résolument horizontal. Cette tradition remonte en grande partie à l’époque des Cosaques et se manifeste encore aujourd’hui sous diverses formes.

Dans les années 1920-1930, les Ukrainiens étaient dispersés aux quatre coins du monde, de Paris et Prague à Harbin, Shanghai et New York. Ils ne disposaient ni de réseaux sociaux, ni de courrier électronique, ni de moyens de communication instantanés, mais ils n’ont pas pour autant perdu le contact. De nombreuses initiatives ont vu le jour non pas grâce aux structures étatiques, mais à l’auto-organisation des personnes elles-mêmes. C’est ainsi que fonctionnait le réseau mondial ukrainien de l’entre-deux-guerres.

Aujourd’hui, nous observons une logique très similaire. Après 2014, et surtout après 2022, les Ukrainiens du monde entier ont recommencé à s’organiser de manière autonome. Les initiatives bénévoles, les collectes caritatives de fonds, les projets culturels et les campagnes de sensibilisation en faveur de l’Ukraine naissent souvent de la base, sans directives ni coordination de la part de l’État. Les gens se retrouvent d’eux-mêmes, s’unissent et assument la responsabilité d’une cause commune.

Nous l’avons constaté lors de la Révolution de la dignité, et nous le constatons aujourd’hui dans le contexte de la guerre actuelle. Les Ukrainiens vivant dans différents pays du monde ne se contentent pas d’aider leur pays, ils en deviennent en fait les représentants informels.

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Il existe bien sûr une différence fondamentale entre ces deux époques. Les Ukrainiens de l’entre-deux-guerres formaient un peuple sans État. Ils étaient contraints de préserver leur identité et leur mémoire politique dans des conditions d’exil, sans disposer de leurs propres structures étatiques. Aujourd’hui, en revanche, nous disposons d’un État indépendant qui constitue un pôle d’attraction majeur pour la diaspora ukrainienne à travers le monde.

C’est peut-être là l’une des caractéristiques les plus durables de la société ukrainienne au cours des cent dernières années. Aujourd’hui, on appelle cela la résilience. Pour ma part, je la considère comme une capacité, forgée au fil de l’histoire, qu’ont les Ukrainiens à s’auto-organiser, à se soutenir mutuellement et à ne pas perdre leur voix ni leur autonomie, même dans les circonstances les plus difficiles.