Igor Stambol Historien et écrivain, chercheur sur le mouvement national ukrainien du XIXe siècle

Le mythe des « peuples frères », révélé au grand jour

Histoire
24 avril 2026, 17:23

Le mythe des « peuples frères », les Moscovites et les Ukrainiens, a profondément pénétré la conscience de nombreuses personnes. Cependant, il n’est pas resté inchangé au fil des siècles : il a évolué et, dans une certaine mesure, a été déconstruit par les Moscovites eux-mêmes.

Depuis la création du tsarat de Moscou puis de l’Empire russe, les Moscovites ont fondé leur mode de gouvernance sur une expansion massive, marquée par d’importantes conquêtes. Celles-ci se sont accompagnées de génocides et de l’assimilation des peuples conquis. Diverses stratégies hybrides ont été employées à l’encontre des groupes ethniques résistants à leur effacement, allant du mythe des « peuples frères » à l’unité prolétarienne.

Un mythe de la fraternité qui n’a rien d’original

Comme bien d’autres instruments impériaux mobilisés par le Kremlin, le mythe des « peuples frères » ne constitue nullement une invention spécifique. Il s’inscrit dans un ensemble plus vaste de constructions politiques et culturelles universelles auxquelles différentes civilisations ont eu recours pour penser à la fois les liens et les hiérarchies entre les peuples. L’Église disposait ici d’un récit fondateur : tous les hommes étaient réputés frères, issus de Noé et de ses fils. Cette idée traverse la majorité des chroniques anciennes, tandis que les monarchies, chacune à leur manière, en ont modulé et hiérarchisé la portée, en l’adaptant à leurs propres logiques de pouvoir.

En Europe, les récits de « fraternité » ont été particulièrement nombreux. Dans la République des Deux Nations, qui englobait les territoires des actuelles Pologne, Ukraine, Bélarus et Lituanie, circulait à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle la légende des frères Czech, Lech et Rus, censée attester l’origine commune des peuples slaves et voisins. La puissante dynastie ukrainienne des Ostrozky contribua à intégrer ce mythe dans le contexte local : les élites faisaient remonter leur lignée à Volodymyr le Grand, voire au mythique ancêtre « Rus ». Cette construction participa à l’élaboration du concept d’un « ancien peuple ruthène », doté d’un territoire et d’une histoire propres. La notion de « fraternité » apparaît également en Grande-Bretagne, où elle sert à penser l’union des Britanniques, des Écossais et des Irlandais, ainsi que dans l’idéologie pangermaniste diffusée au XIXe siècle par les Allemands, dans la perspective d’une alliance avec l’Autriche face à la France.

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Des conceptions analogues se retrouvent dans le monde islamique avec la notion communauté des croyants : oumma, chez les peuples turcs, ainsi que dans les traditions d’Asie de l’Est, notamment en Chine, où s’est développée la vision du tianxia « tout ce qui existe sous le Ciel », selon laquelle les peuples voisins étaient perçus comme culturellement apparentés, voire comme des « cadets » de la civilisation chinoise, appelée à occuper une position centrale. Là encore, cette parenté supposée s’inscrivait dans une hiérarchie clairement établie, où le « grand frère » fixait les normes et l’ordre. Ainsi, l’idée de fraternité ou d’origine commune servait moins à affirmer une égalité qu’à organiser et légitimer des rapports politiques.

Les fondements du mythe moscovite de la « fraternité »

Карта Павела Шафарика з виділеним ареалом проживання українців

Carte de Pavel Šafárik indiquant la zone d’habitation des Ukrainiens

La version russe du mythe des « peuples frères » s’est consolidée à partir d’une réinterprétation délibérée d’idées scientifiques à des fins politiques, autrement dit, par une série de manipulations dans les domaines religieux, culturel et historique.

Au XIXe siècle, à l’époque de l’essor de la linguistique historique et de l’ethnologie, des chercheurs européens, notamment Pavel Jozef Šafárik, ont classé les peuples slaves selon des critères linguistiques et géographiques en les répartissant en trois groupes : occidentaux, méridionaux et orientaux. L’appartenance des Ukrainiens à ce dernier groupe demeure d’ailleurs un point discuté.

Cependant, dans l’Empire russe, cette classification a été prise au pied de la lettre, puis consciemment déformée. L’appartenance des Ukrainiens, des Biélorusses et des Russes au « groupe oriental » a été interprétée comme la preuve d’une prétendue unité ethnique et historique.

C’est ainsi qu’est apparue la conception de la « fraternité du Grand-Russe, du Petit-Russe et du Biélorusse », dans laquelle le rôle dominant revenait, bien entendu, au Moscovite « grand-russe ». Cette construction a ensuite évolué vers une idée quasi biblique de « peuple trinitaire », qui substituait aux critères scientifiques de parenté linguistique l’affirmation d’une identité nationale commune et d’une unité politique. L’un des principes centraux de cette doctrine consistait à nier les différences entre les peuples et à insister sur la nécessité de leur fusion en un seul ethnos.

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Un rôle déterminant dans la propagation de ce mythe a été joué par des historiens impériaux tels que Nikolaï Karamzine et Mikhaïl Pogodine, qui ont élaboré une vision d’une continuité historique ininterrompue entre la « Rus’ » et la Russie. Parallèlement, certains publicistes et hauts fonctionnaires de la Russie tsariste ont activement diffusé l’idée d’un « peuple unique », parmi lesquels Mikhaïl Katkov, qui affirmait que « les Ukrainiens n’ont jamais existé et ne peuvent exister », les considérant comme une partie égarée de l’ensemble « grand-russe ».

Ainsi, des approches se réclamant de la science ont été intégrées à l’idéologie d’État et transformées en instrument de légitimation de la politique impériale, niant l’existence même d’une identité nationale ukrainienne. La science moscovite n’a, en réalité, jamais renoncé à cet arsenal pseudo-scientifique.

Un écho jusque chez les Ukrainiens

En Ukraine, ce mythe s’est cristallisé au fil des siècles à la croisée de l’historiographie, de la théologie et de l’idéologie d’État, sous l’impulsion d’intellectuels et de divers acteurs politiques.

L’un des textes fondateurs en la matière est le Synopsis de Kyiv (1674), souvent attribué à Innokentii Gizel (rédigé dans le contexte de l’intégration progressive des terres ukrainiennes à l’espace politique et religieux moscovite, et diffusé avec le soutien des autorités ecclésiastiques — ndlr). Ce texte faisait remonter l’histoire du « peuple ruthène » aux temps bibliques et justifiait l’« unité immémoriale » des Ukrainiens, des Biélorusses et des Russes sous l’autorité d’un même tsar. Il a ainsi posé les bases d’une historiographie impériale dans laquelle le passé servait d’argument de domination politique.

Au XVIIIe siècle, cette ligne est prolongée par Feofan Prokopovitch (théologien et intellectuel d’origine ukrainienne, formé à Kyiv puis intégré aux élites de l’Empire russe, devenu proche conseiller de Pierre Ier et acteur clé de la réforme de l’Église orthodoxe — ndlr). Dans son Discours sur le pouvoir et l’honneur du tsar (1718), Prokopovitch défend l’origine divine de l’autorité monarchique et met en garde contre les dangers de la fragmentation politique. Il affirme que la force de l’État réside dans l’unité du peuple et dans la centralisation du pouvoir. Sa critique des divisions princières conduit à promouvoir l’idée d’une nécessaire union de la Petite, de la Grande et de la Blanche Rus’ au sein d’un seul État.

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Au XIXe siècle, le mythe prend une forme idéologique pleinement systématisée. Des historiens russes comme Nikolaï Oustrialov, sous le patronage du ministre de l’Éducation Sergueï Ouvarov, développent le concept de « nation russe trinitaire ». En 1833, Ouvarov formule sa célèbre triade « Orthodoxie, Autocratie, Nationalité », dans laquelle la « nationalité » est conçue comme le ciment de l’Empire : « pour que le trône et l’Église conservent leur puissance, il est nécessaire de maintenir le sentiment national qui les unit ». Il demeure difficile de savoir si ce propagandiste croyait lui-même à cette unité ou s’il poursuivait un projet d’assimilation totale.

L’apogée du mythe : les 300 ans de la Rada de Pereïaslav

L’idéologie communiste ajoute de nouveaux ressorts au mythe, substituant à la religion l’internationalisme prolétarien, une fraternité de classe. Apparaissent alors des notions telles que « amitié entre les peuples », « peuple soviétique » ou « patriotisme soviétique ». La propagande n’hésite pas à mêler concepts politiques et métaphores familiales : « l’Union soviétique, famille des peuples frères », « le parti communiste, père de la nation », ou encore « Staline, petit père des peuples ».

Sous Staline, le concept de la fraternité des trois peuples slaves orientaux devient un axe central des sciences humaines soviétiques. Après sa mort, mais conformément à des orientations définies de son vivant, se déroule la plus vaste célébration de la « réunification » de l’Ukraine et de la Russie.

En 1954, la campagne du tricentenaire de la Rada de Pereïaslav (assemblée conclue en 1654 entre le hetman cosaque Bohdan Khmelnytsky et le tsarat de Moscou, dans le contexte d’une guerre contre la République des Deux Nations, et ultérieurement réinterprétée par l’historiographie impériale puis soviétique comme un acte de « réunification » — ndlr), marque l’apogée du mythe du « peuple trinitaire ». Dans les thèses adoptées par le Comité central du PCUS, cet accord est présenté comme l’expression « naturelle » et « séculaire » de la volonté du peuple ukrainien de s’unir à la Russie.

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La complexité historique et le contexte politique sont ainsi réduits à un schéma simplifié : d’une « origine commune » à une « réunification inévitable », puis à la formation de l’URSS comme « forme suprême de fraternité ». Cette interprétation reposait sur une erreur logique manifeste, mais elle a été répétée de manière systématique et durable.

À travers la propagande, la littérature et les travaux scientifiques, cette représentation s’est imposée comme une métaphore « familiale » séduisante, tout en remplissant une fonction coloniale : justifier la subordination de l’Ukraine et nier son identité propre.

Le film Frère 2 : l’autodécontraction du mythe ?

La vision de domination du monde en Russie contemporaine reproduit souvent les motifs propagandistes apparus dans le film Frère 2, qui a rencontré un immense succès à la fin des années 1990, notamment l’idée que « la force est dans la vérité », reprise publiquement par Poutine dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine. Toutefois, en ce qui concerne le mythe de la fraternité avec les Ukrainiens, ce film apparaît comme un moment de rupture.

Les Ukrainiens y sont représentés comme « les autres », voire comme des ennemis. Les répliques telles que « tu n’es pas mon frère » ou les appels à « venger Sébastopol » traduisent une volonté de revanche, déjà éloignée de toute idée d’unité.

L’émergence d’un tel discours dans la culture populaire témoigne du fait qu’après la guerre froide, la Russie ne nourrissait déjà plus de sentiment réel de fraternité. À la lumière des événements postérieurs à 2014 et de l’invasion à grande échelle de 2022, Frère 2 apparaît comme une première remise en cause culturelle du mythe lui-même.

La Russie de Poutine : un visage génocidaire sans masque

Poutine a décidé de renoncer entièrement au masque de la « fraternité ». Son discours vise à nier toute existence autonome de l’Ukraine, y compris sous la forme fédérale que ses prédécesseurs pouvaient encore envisager. Il ne s’agit plus de coexistence entre « frères », mais d’absorption pure et simple, une forme de « cannibalisme politique ».

Dans son article publié en 2021, « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », Vladimir Poutine résume l’évolution du mythe en une formule : « Nous sommes un seul peuple ». Cette affirmation implique la négation totale de la subjectivité ukrainienne.

L’invasion à grande échelle de 2022 a montré que la rhétorique de la fraternité n’était désormais plus nécessaire pour justifier la politique du Kremlin. Les violences, les crimes de masse contre les civils et les tentatives d’effacement de l’identité ukrainienne ont révélé la nature véritable de cette idéologie : la « fraternité » n’a jamais été une valeur, mais un simple instrument.

Ainsi, le mythe des « peuples frères » a aujourd’hui épuisé sa fonction. Il ne dissimule plus le projet impérial, mais met en lumière la manière dont des récits historiques peuvent se transformer en une idéologie ouvertement agressive.