Igor Stambol Historien et écrivain, chercheur sur le mouvement national ukrainien du XIXe siècle

Comment le manifeste tsariste d’il y a 120 ans a libéré « l’esprit ukrainien »

Histoire
20 novembre 2025, 14:20

La première révolution russe, en 1905, a été suivies de répressions sanglantes qui ont visé notamment les leaders du mouvement national ukrainien. Mais elle a aussi marqué le point de départ du développement d’un esprit ukrainien, avec la mise en place d’un mouvement d’éducation populaire.

L’histoire récente de l’Ukraine est faite de grandes avancées et de petits reculs. Si l’on considère les efforts déployés par les impérialistes moscovites au début du XXe siècle pour freiner notre développement, et surtout l’usage de la langue ukrainienne, on dirait que notre esprit national a été violemment réprimé par des milliers d’interdictions, mais qu’il a fini par s’imposer, brisant toutes les restrictions ethnocidaires. Après le Manifeste du 17 octobre 1905, lorsque la première révolution a secoué tout l’empire, « l’esprit ukrainien » l’a emporté, a obtenu la liberté et s’est manifesté partout. Cette époque a jeté les bases du développement de la nation.

La première révolution dans l’empire — également une réussite des Ukrainiens

Comme tous les empires, la prison des peuples moscovites a vu sa « stabilité » idéologique ébranlée par des guerres perdues. La guerre de Crimée de 1853-1856 a démontré à quel point l’ours moscovite était lourd et arriéré. Les Russes se sont alors lancés dans des réformes. Celles-ci ont été menées de manière maladroite, sans constitution, et la tentative de développer l’éducation a donné à la population un nouveau motif de révolte. Lorsque les Moscovites se sont engagés dans la guerre contre le Japon, ils ont une fois de plus démontré le caractère infondé de leur arrogance militaire et la faiblesse de leur économie. À la critique de l’absurde « autocratie », surtout après le « dimanche sanglant » (au début de 1905), se sont ajoutées les nouvelles des soldats morts en Asie, la défaite à Tsushima et d’autres pertes. C’est ainsi qu’a éclaté une révolte chaotique à grande échelle, qui aspirait à des changements : sociaux et politiques.

Outre la célèbre fusillade des manifestants à Saint-Pétersbourg, les événements les plus marquants de la première révolution dans l’Empire russe sont liés à l’Ukraine. Le cuirassé « Potemkine » (nommé en l’honneur du satrape, mais aussi amateur des Cosaques « Grigory Nechosa »), dont l’équipage, révolté par la mauvaise qualité de la viande achetée au marché « Privoz » d’Odessa, s’est mutiné dans la rade d’Odessa. Le matelot ukrainien Grigory Vakulenchuk, abattu par des officiers sur ce cuirassé, a été emmené par les insurgés pour être enterré à Odessa, où ils ont organisé des manifestations.

Les événements révolutionnaires ont également balayé la Crimée. Le capitaine Petro Schmidt, mythifié plus tard par la propagande soviétique, est né en Ukraine et a dirigé le soulèvement à bord d’un navire portant le nom d’une ville ukrainienne, Ochakiv. Bien sûr, ce symbolisme nominal n’a pas joué un rôle décisif, mais rétrospectivement, nous pouvons constater que c’est précisément l’esprit ukrainien qui a contribué à détruire l’empire.

Les idées socialistes, auquel les Ukrainiens ont activement adhéré, ont été le moteur de la révolution. Lors des rassemblements à Odessa, on pouvait notamment entendre des discours en ukrainien prononcés par des représentants connus de la communauté. Il en allait de même à Kyiv et dans d’autres grandes villes et villages d’Ukraine.

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Les partisans de la monarchie, les membres du mouvement, les « chemises noires », ne restaient pas inactifs non plus et organisaient des pogroms contre les Juifs et toutes sortes d’actions en faveur du tsar. Ils étaient soutenus par les autorités, et on ne pouvait donc compter que sur l’activisme citoyen.

Par un concours de circonstances, c’est à Loubny, près de Poltava, que les Ukrainiens ont mis en place une autodéfense locale contre les pogroms. Elle protégeait l’ordre public contre les « chemises noires ». Elle comprenait de nombreux représentants connus de l’élite ukrainienne, notamment les frères Shemet, représentants du mouvement conservateur, et Andriy Livytsky, qui deviendra plus tard le leader de la République populaire ukrainienne en exil. Un an après avoir collaboré avec ce mouvement au maintien de l’ordre, la police impériale a condamné l’autodéfense comme séparatiste pour avoir prétendument créé la « République de Loubny ».

Le tremblement de l’absolutisme moscovite

En 1905, l’empire était secoué de toutes parts. La population aspirait à un nouveau contrat social, qu’elle voyait dans une constitution. Sous la pression de ses partisans et de ses opposants, le tsar Nicolas II accepta de publier un document, le Manifeste du 17 octobre 1905. Il proclamait les « droits civils et libertés politiques » : l’intégrité physique, la liberté d’expression, de conscience, de réunion, et instituait la convocation d’un parlement, la Douma d’État, qui donnait pour la première fois aux sujets de l’empire la possibilité de participer à la gestion représentative. La plupart des révolutionnaires ont perçu ce document comme une victoire, même s’il ne faisait en réalité que déclarer les libertés sans les mettre en place et réglementer.

Le tsar a rusé : il a fait croire à la population qu’il allait lui donner la constitution tant attendue et souhaitée, mais aussitôt après il l’a cachée. Bien que des élections à la Douma aient été organisées et que de nombreux Ukrainiens dignes d’intérêt y aient été élus, le tsar avait le droit de la dissoudre et de ne pas tenir compte de ses décisions.

L’euphorie générale dans l’empire face à ces libertés fut de courte durée. Quelques semaines plus tard, dans les grandes villes industrielles, notamment à Saint-Pétersbourg, Moscou, Kyiv, Kharkiv et Katerynoslav (aujourd’hui Dnipro), les dirigeants des organisations ouvrières commencèrent à être arrêtés, ce en dépit du fait que le Manifeste du 17 octobre garantissait l’amnistie aux insurgés. En réponse, des soulèvements armés éclatèrent : les sociaux-démocrates moscovites se révoltèrent, soutenus par les ouvriers de nombreuses villes, notamment ukrainiennes. L’Empire n’avait pas l’intention de céder : les soulèvements furent réprimés avec brutalité par les troupes, et des milliers d’ouvriers insurgés se retrouvèrent en prison ou en déportation en Sibérie.

Le combat pour la langue ukrainienne

Pour l’intelligentsia ukrainienne, outre les avantages sociaux, il était important de libérer « l’esprit ukrainien », à savoir la langue. Avant même le Manifeste, en janvier 1905, les juristes Illia Shrag et Mykola Dmitriev, le linguiste Volodymyr Naumenko et la célèbre militante et écrivain Olena Pchilka se sont rendus à Saint-Pétersbourg pour demander au chef du gouvernement Sergueï Witte de lever l’interdiction de la langue ukrainienne et d’autoriser son utilisation dans l’éducation, la presse et la vie publique. Ils n’ont pas obtenu cette autorisation immédiatement, mais les demandes ont continué à affluer de la part de nombreux Ukrainiens de différentes villes, et grâce au Manifeste, la possibilité d’imprimer en ukrainien a finalement vu le jour.

En conséquence, l’espace ukrainien « explose » avec des centaines de nouvelles publications et, surtout, des périodiques en ukrainien. C’était extrêmement important, car on avait trop longtemps fait croire aux Ukrainiens de l’époque que la langue ukrainienne ne pouvait pas être une langue de culture, d’éducation et de science.

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Les journaux en ukrainien « Khliborob », « Hromadska dumka », « Rada », « Narodna sprava », « Ridny kraj », « Visti », « Shershen », « Slobozhanshchyna » et plusieurs dizaines d’autres publications ont complètement réfuté ces absurdités propagandistes.

La liberté de créer des communautés et des organisations est devenue tout aussi importante. Plus d’une dizaine de filiales de « Prosvita » (éducation en ukrainien ; l’organisation ukrainienne culturelle apparue en 1868 – ndlr) ont vu le jour, principalement dans les centres provinciaux. Elles comptaient des centaines d’Ukrainiens parmi leurs membres et étaient dirigées par les figures les plus emblématiques du mouvement ukrainien dans la région. Les « Prosvita » ont développé des activités éducatives, éditoriales et entrepreneuriales et sont devenues le fondement des organisations suivantes. Parallèlement, des dizaines de partis politiques ukrainiens se sont développés.

Les pertes du mouvement ukrainien

Comme à d’autres périodes, les Moscovites se montraient extrêmement cruels dans leur vengeance envers ceux qui avaient cru à leurs promesses. Les avancées démocratiques dans les villes ukrainiennes ont été remplacées par des répressions, qualifiées dans la littérature tsariste de « réaction ». La Caponnière oblique de la forteresse de Kyiv, cette partie des fortifications, est entrée dans l’histoire comme symbole des répressions impériales en Ukraine. Ses casemates étaient remplies de révolutionnaires et les conditions de détention étaient inhumaines. C’est sous les murs de cette caponnière que les révolutionnaires les plus radicaux étaient fusillés. La prison de Lukyanivska n’était pas moins effrayante pour les détenus. L’histoire de l’inscription laissée par Anastasia Grintchenko, fille du président de l’association « Prosvita » de Kyiv, sur le mur de sa cellule, sans savoir si elle en sortirait vivante, est particulièrement dramatique : son père, Boris Grintchenko, a reconnu l’écriture de sa fille lorsqu’il a été enfermé plus tard dans la même cellule.

Même si la première révolution dans l’empire a ouvert la voie à la langue ukrainienne et à l’activité publique, qui n’ont plus jamais cessé de se développer, la réaction qui s’en est suivie a porté un coup dur à l’intelligentsia. Après cela, les Ukrainiens ont perdu beaucoup de leurs leaders. Les arrestations, les persécutions, le chantage et la perte des acquis révolutionnaires ont, d’une manière ou d’une autre, miné la santé et nous ont enlevé trois leaders des « Prosvita » : Boris Grintchenko (sa fille n’a pas non plus résisté aux répressions), celui de Kyiv, Mykhaïlo Komarov, celui d’Odessa, et Mykhaïlo Kotsyubinsky, celui de Tchernigiv. Une grande poétesse Lessia Oukrainka, qui s’est beaucoup préoccupée de la bibliothèque populaire « Prosvita » fermée par le gouvernement, a également disparu en 1913… Cependant, la libération de l’esprit ukrainien, à laquelle les Moscovites eux-mêmes contribuèrent par leur Manifeste en période de leur faiblesse, était déjà irréversible. Il y a 100 ans, comme aujourd’hui.