Alors que les Etats-Unis sont activement engagés dans la guerre au Proche-Orient Moyen-Orient, le débat s’intensifie en Ukraine : est-ce que la Russie exploite cette situation pour multiplier les attaques et provocations contre les pays baltes ? Les réseaux sociaux évoquent la fausse « République de Narva » que la Russie pourrait créer en Estonie pour reproduire le scénario de l’invasion de l’Ukraine en 2014.
Comment ce danger (et l’attention considérable que lui consacrent les journalistes et les responsables politiques ukrainiens) est-il perçu en Estonie ? Comment Tallinn lutte-t-elle contre les menaces hybrides venues de la Russie ? Et quelles conclusions les pays baltes tireront-ils des nouvelles tensions dans le Golfe Persique ?
Tyzhden a évoqué ces questions avec Meelis Oidsalu, expert estonien en matière de sécurité, ancien vice-ministre de la Défense de 2015 à 2021 et actuel rédacteur en chef du journal The Baltic Sentinel.
– Depuis quelque temps, les médias ukrainiens prêtent une grande attention à la question de la soi-disant « République populaire de Narva » et à son usage de propagande. Si je comprends bien, tout aurait commencé à partir d’une chaine Telegram qui n’avait que très peu d’abonnés. Toutefois, l’attention qui lui a été portée, ainsi qu’à cette situation dans son ensemble, semble illustrer ce que vous décrivez dans votre article pour le CEPA comme le « paradoxe de l’amplification » (« the amplification paradox »).
Les voix ukrainiennes ont été parmi les plus insistantes pour attirer l’attention sur cette question, visiblement influencées par notre expérience, car nous avions sous-estimé la menace auparavant. Pourtant, lorsque j’en ai parlé avec une collègue de Donetsk au printemps 2014, elle m’a confié : « Tu n’imagines pas à quel point ceux qui ont « créé » la soi-disant « République populaire de Donetsk » (abrégée en «RPD») étaient en réalité marginaux ».
Compte tenu de tout cela, comment évalueriez-vous les menaces hybrides de la part de la Russie contre l’Estonie ? Est-il possible de rester à la fois vigilant et prudent, sans surestimer ni sous-estimer le danger ?
– La « République populaire de Narva » est un cas particulièrement intéressant. Comme je l’ai indiqué dans mon article pour le CEPA, les activistes estoniens engagés dans la lutte contre la propagande ont en fait contribué à son renforcement. Ma critique ne consiste pas à dire qu’ils ont eu tort de révéler cette affaire : il est tout à fait légitime d’en parler. Cependant, il faut intégrer un contexte historique ou méthodologique. En particulier, il faut expliquer comment ces récits sont créés, pourquoi certains symboles sont utilisés et comment ces éléments s’inscrivent dans le vaste schéma des opérations de désinformation russe. Sans cela, il ne s’agit plus que d’une transmission d’informations sans valeur ajoutée. Et dans ce cas, ce contexte était largement absent.

Capture d’écran du média ukrainien Glavred
Comme Propastop (le site en ligne estonien, visant à dénoncer et à lutter contre la propagande russe – ndlr) dispose de canaux bien développés, cette histoire a été rapidement reprise et diffusée dans l’espace médiatique sans contexte suffisant. Mais il serait incorrect d’en attribuer entièrement la responsabilité à Propastop. Il existe également un scénario dans lequel quelqu’un intercepte ces informations, ou les transmet à quelqu’un d’autre, et que la suite soit la même.
À présent, Propastop tente d’éteindre l’incendie qu’il a provoqué. Néanmoins, cette dynamique n’a rien d’inhabituel. Elle ne nuit pas fondamentalement à l’efficacité du travail de ceux qui luttent contre la propagande, et elle reste efficace, même si des cas d’amplifications involontaires se produisent de temps à autre.
Je pourrais comparer cela aux récents reportages diffusés dans les médias estoniens au sujet des orages sévères qui ont frappé Tenerife. Mes proches se trouvaient sur place, et ils disent que les informations sur l’intensité des tempêtes ont été quelque peu exagérées par nos médias. Ici, nous voyons une dynamique similaire. Lorsqu’un narratif provocateur fait à nouveau son apparition, en particulier lorsqu’il a été utilisé à maintes reprises contre l’Estonie et les pays baltes pendant les trois dernières décennies, il prend facilement de l’ampleur. L’idée d’une « République populaire de Narva » n’est pas nouvelle ; il y a eu au moins cinq tentatives semblables par le passé.
Lire aussi: Maya Khadra : « L’influence russe a instauré dans le monde arabe des biais cognitifs profonds »
Comme l’a fait remarquer Mark Galeotti dans son podcast (In Moscow’s Shadows – ndlr), de telles « projets » sont parfois initiées par des marginaux locaux qui cherchent à se rendre visibles ou à envoyer un signal à Moscou dans l’espoir d’obtenir des ressources, des financements ou un certain statut au sein de leur communauté. Le fait de paraître dangereux est une des façons d’attirer l’attention.
Pour des raisons évidentes, ce genre de discours attire généralement l’attention. Il est vrai que, dans ce cas précis, l’histoire a été amplifiée. Toutefois, le contexte plus large de la guerre hybride menée par la Russie contre l’Estonie est bien réelle, et il existe de nombreux exemples qui le démontrent.

Capture d’écran du média allemand DW
L’un d’entre eux est illustré par les prix de l’énergie en Estonie, qui ont connu des augmentations périodiques en raison de la détérioration d’un câble sous-marin. Les services de renseignement, tant en Finlande qu’en Estonie, sont divisés quant au caractère intentionnel ou non de ces incidents. Cependant, les données ouvertes montrent que ce type d’évènement n’a commencé à se produire sous cette forme, et avec des conséquences aussi graves, qu’à partir de 2022.
Dans ce contexte, il ne fait guère de doute que la situation sécuritaire dans la région de la mer Baltique s’est sensiblement détériorée.
Parallèlement, certains signes laissent supposer des tentatives de soutien à certains partis politiques en Estonie. Le parti « KOOS » (« Ensemble »), fondé en 2022, en est un exemple. A cette heure, ce parti n’a aucun membre car l’un de ses dirigeants est en prison pour trahison. Le parti « KOOS » a été en mesure d’obtenir une part importante des voix (2,4 %) lors des élections législatives de 2023, mais n’a pas réussi à entrer au Parlement.
Lors des précédentes élections municipales de 2025, une autre alliance politique pro-russe a été formée. Elle a été baptisée « Plan B ». Cette alliance a participé aux élections municipales de 2025 et a fait son entrée au conseil municipal de Narva. À l’heure actuelle, ils y disposent de cinq sièges et mènent des négociations en vue d’intégrer l’administration municipale. L’information à propos de la « République populaire de Narva » a émergé dès le début de ces négociations.
Les services secrets russes exercent également une pression considérable. Selon les statistiques concernant le nombre de personnes expulsées par les services de sécurité intérieure estoniens pour collaboration avec les services de renseignement russes, il est évident qu’une campagne de recrutement agressive est menée depuis plusieurs années. Il semble toutefois que ces activités n’ont pour l’instant pas eu de conséquences graves. Il convient toutefois de rappeler que certains cas de recrutements n’ont pas été détectés par les services de sécurité intérieure.
Lire aussi: Serhiy Syngaïvsky : « En Afrique, la Russie se fait passer pour le leader des anciens peuples opprimés »
L’Estonie est championne d’Europe de démasquage des traitres. Nous prenons cette question beaucoup plus au sérieux que les autres pays. Selon un rapport récent de l’Agence suédoise de recherche sur la défense (Swedish Defence Research Agency (FOI), depuis 2008, environ vingt espions liés à la Russie ont été condamnés en Estonie. C’est plus du double qu’en Allemagne (huit), bien que la population allemande soit environ soixante fois plus nombreuse.
Dans l’ensemble, cela laisse penser à une guerre hybride de longue durée, dépassant les frontières de l’Estonie pour se propager dans toute la région de la mer Baltique. Il est possible de qualifier ce que nous observons en mer Baltique de conflit « latent ». Cela comprend les activités de ce qu’on appelle la « flotte fantôme russe », et des mesures visant probablement à dissuader les pays de la région de la mer Baltique de nuire à ses activités – telles que la présence de drones dans les aéroports et d’autres formes de déstabilisation.
Lire aussi: L’Ukraine sanctionne la flotte fantôme russe avec ses drones
En ce sens, la Russie semble adopter une tactique similaire à celle de l’Iran dans le golfe Persique (mais sous une forme bien plus modérée), en démontrant à la fois sa volonté et sa capacité à mener des actions nuisibles, telles que des attaques de type « déni de service » (ou attaques DoS) ou d’autres opérations asymétriques, si cela s’avère nécessaire.
À certains égards, cette approche s’est montrée relativement efficace. Si nous regardons la manière dont les pays de la mer Baltique traitent les pétroliers de la « flotte fantôme », nous constatons que leurs interventions effectives ont été assez limitées. Lorsque ces dernières ont lieu, les médias en font souvent largement état. Les forces spéciales montent à bord d’un navire, et les images sont visuellement impressionnantes. Mais cela reste davantage un événement médiatique plutôt qu’une réaction politique cohérente ou efficace. Le 26 mars, les pays membres de l’alliance régionale (« Forces expéditionnaires unifiées ») se sont rencontrés à Helsinki et se sont engagés à intensifier leurs efforts. À voir si cela se traduira dans les statistiques relatives aux interceptions de navires de la « flotte fantôme ».
Pendant ce temps, selon certaines informations, la Russie a lancé une opération militaire visant à protéger ces navires. En ce sens, il est possible de parler d’une sorte de conflit « latent » dans la mer Baltique depuis 2022. Surtout après le sabotage commis sur les gazoducs « Nord Stream ».
– Dans quelle mesure la Russie est-elle capable de menacer la sécurité maritime en mer Baltique ?
– L’une des principales leçons tirées du conflit avec l’Iran, et ce qui s’observe également en mer Noire, c’est l’efficacité des méthodes asymétriques pour faire obstacle à la présence de forces navales. La mer Baltique, comme le détroit d’Ormuz, est relativement étroite, ce qui la rend particulièrement sensible à ce type de tactiques. Les drones lancés depuis des navires ou d’autres plateformes peuvent représenter une menace réelle, même en l’absence d’une importante flotte conventionnelle.
De plus, une partie très conséquente de la flotte russe de la Baltique a souffert de pertes significatives en mer Noire, principalement en raison des activités de l’Ukraine. Cela a également soulevé des débats, notamment en Estonie, sur la rationalité des investissements dans les drones maritimes et la construction, en temps de guerre, de navires de guerre traditionnels pouvant devenir des cibles coûteuses.
Cependant, les forces navales des pays de la mer Baltique restent jusqu’à présent relativement conservatrices dans leurs approches. Les événements dans le détroit d’Ormuz, ainsi que les récents entrainements en Allemagne, au cours desquels des opérateurs de drones maritimes ukrainiens ont réussi à organiser une embuscade à la marine allemande, sont alarmants.
Lire aussi: Andriy Klymenko : « La « flotte fantôme russe » est un mythe inventé par commodité »
Les pays de l’OTAN tardent à s’adapter. Cela à nouveau été confirmé lors d’incidents survenus cette semaine (quand les drones de combats ukrainiens se sont écrasés dans les trois États baltes). Je présume que cela s’explique probablement par le fait que la culture de l’adaptation rapide reste un concept nouveau pour nos forces militaires. Pour l’Ukraine, cette adaptation s’est imposée par une nécessité existentielle. En l’absence de menace extérieure, les forces armées ont souvent du mal à s’adapter assez vite aux nouvelles réalités.
Toutefois, en ce qui concerne les narrations, il convient de souligner un autre aspect. En Estonie, certaines critiques ont été soulevées concernant les vagues de spéculations qui ont agité les réseaux sociaux ukrainiens au sujet d’une inévitable menace russe pour les pays baltes. De mon point de vue, ce phénomène existe depuis plusieurs années et se produit par vagues.
Cette tendance est également présente dans les déclarations de Volodymyr Zelensky. Si nous analysons le moment choisi pour leurs parution, alors nous observons que certains discours sont accentués à des moments précis. Cela soulève la question de savoir si nous ne sommes pas témoins d’une manipulation de l’information ou de communications coordonnées de la part de Kyiv également. Certes, il est possible qu’il s’agisse de la tendance des médias à dramatiser certains discours alarmistes. Il existe dans les médias un phénomène pouvant être qualifié de « pornographie de la violence » – une course effrénée aux clics par la diffusion de récits non vérifiés. Parfois, il semble que non seulement la Russie, mais aussi, dans une moindre mesure, l’Ukraine, fabriquent ces discours pour atteindre leurs objectifs.
Lire aussi: L’Estonie souhaiterait bénéficier du parapluie nucléaire britannique
Il faut néanmoins se demander pourquoi cela se produit. En Estonie, nous devons être justes dans notre analyse. Nous avons aussi connu une tendance, que nous avons pu constater avec Volodymyr Zelensky jusqu’au 24 février 2022 : celle de minimiser les risques afin d’éviter de provoquer la panique parmi la population. À mon avis, c’est une approche erronée. Il faut prendre conscience de nos points faibles et nettement accélérer notre rythme de développement actuel. Alors, nous pourrons affirmer avec certitude que la menace russe n’est qu’un coup de publicité.
Si nous examinons les « decomptes » fondamentales de la guerre, y compris les divergences en matière de capacités, par exemple dans le cadre de la guerre de drones, il y a lieu de se préoccuper. Même si la menace n’est pas imminente, le problème de la dissuasion demeure. Selon certaines informations, l’OTAN est passée d’une stratégie de retenue par la dissuasion à une stratégie de retenue par l’impossibilité de mener des actions dans les pays baltes.
Il convient de se demander si ces changements se reflètent également dans l’évolution de la posture des alliés dans la région. En 2025, l’OTAN a annoncé deux opérations de sécurité renforcée dans la région de la mer Baltique. Il s’agit notamment de l’opération « Baltic Sentry » pour la protection des infrastructures critiques et de l’opération « Eastern Sentry » pour la protection de l’espace aérien (après la pénétration de 20 drones russes dans l’espace aérien polonais). Difficile de savoir, s’il s’agit d’opérations réellement efficaces ou simplement d’une tentative de communication stratégique. De plus, les Etats-Unis dépensent actuellement d’importantes ressources au Proche-Orient, ce qui renforce l’incertitude.
– C’est justement ce que je voudrais vous demander. Il est probable que les Etats-Unis se concentrent sur le Moyen-Orient et cela provoque une éventuelle escalade de l’agression russe contre les pays baltes et l’Ukraine. La Russie pourrait-elle profiter de cette occasion ?
– Les Etats-Unis ont encore des réserves et ne vont pas épuiser toutes leurs capacités au Moyen-Orient. Ce ne serait pas une décision rationnelle, car un pays doit toujours prévoir des réserves en cas d’autres événements imprévus. Cependant, des rapports montrent que certaines réserves critiques sont en train de se réduire. L’ampleur de la guerre en Iran se distingue quelque peu des opérations menées en Irak et en Afghanistan après le 11 septembre. Ce changement de priorité a toutefois suscité un débat en Estonie aussi. Par exemple, notre ministre des Affaires étrangères, Margus Tsahkna, a indiqué que l’Estonie est prête à soutenir les Etats-Unis dans le détroit d’Ormuz et il a même évoqué le déploiement de navires de défense contre les mines.
L’ancien commandant de la marine l’a corrigé et a précisé que ces navires pourront être déployés dans environ deux ans, compte tenu de la nécessité d’une adaptation technique et d’une préparation logistique. Cela a provoqué des inquiétudes plus générales quant à un certain opportunisme de la part du ministère des Affaires étrangères estonien. Surtout, lorsque des engagements sont pris publiquement alors qu’ils nécessitent l’approbation du Parlement.
Lire aussi: Comment la Pologne se prépare à une guerre probable
En ce qui concerne une éventuelle opportunité pour la Russie, cela dépendra en grande partie de l’évolution de la situation en Ukraine. Cela reste la priorité absolue de Vladimir Poutine. L’opinion dominante est que, tant que la guerre en Ukraine est dans sa phase active, une intensification à grande échelle du conflit dans d’autres régions est peu probable.
Parmi les responsables des ministères de la Défense des pays de la région de la Baltique, il existe l’hypothèse que la Russie puisse mener des actions limitées à caractère démonstratif, comme s’emparer d’une petite île ou provoquer un incident en deçà du critère d’application de l’article 5 de l’OTAN. Une démarche de ce type pourrait servir de monnaie d’échange ou de démonstration de force. Créer par exemple une certaine instabilité, puis y mettre fin, tout en signalant que l’Occident n’est pas en mesure d’y faire face efficacement.
La bonne nouvelle pour l’Estonie est que le slogan « Narva est la prochaine » n’est pas le seul scénario envisageable dans le cadre des points d’étranglement stratégiques, compte tenu de l’opportunisme russe dans sa confrontation avec l’OTAN. Les Norvégiens pensent à l’archipel de Svalbard et soulignent que le nord de la Norvège peut devenir l’une des premières cibles en raison de sa proximité avec les installations nucléaires stratégiques russes. Le commandant en chef des forces armées suédoises (Michael Claesson – ndlr) a déclaré qu’il s’inquiétait que les îles de la mer Baltique ne soient utilisées comme le terrain de démonstrations militaires certes limitées mais démonstratives de la part de la Russie.
Les Suédois se préoccupent depuis longtemps de la faille de sécurité de l’île de Gotland, et ont également renforcé sa défense lors des exercices navals menés par la Russie en mer Baltique. Le Danemark poursuit la remilitarisation de l’île de Bornholm, qui a été occupée par les Soviétiques pendant un an après la Seconde Guerre mondiale. Les pays bordant la mer Baltique doivent créer un ensemble d’îles bien défendu, sur le modèle américain des chapelets d’îles dans l’océan Pacifique. Il ne s’agit pas simplement de protéger les îles, mais aussi de démontrer de la puissance en mer Baltique, et de limiter la mobilité de la Russie en cas de signes d’escalade.
Lire aussi: La Suède et la Finlande se préparent à résister à la Russie, même sans les Américains
Narva relève donc du mème géopolitique que d’un point faible particulier de l’OTAN. Les citoyens de la ville de Narva voient ce qui se passe au-delà de la rivière, dans la ville russe d’Ivangorod. Ils ne souhaitent pas que leur ville, moderne, rénovée et plus propre que certaines autres villes estoniennes, devienne un autre Ivangorod.
Un autre débat se poursuit. Comme l’affirme notamment Kaja Kallas – une victoire de la Russie en Ukraine augmente considérablement les risques pour les pays baltes. En réalité, peu importe si la Russie l’emporte ou non en Ukraine. Si la Russie est forcée de réduire ou de geler son offensive en Ukraine après avoir subi des pertes considérables, sa motivation à faire preuve de force dans d’autres régions risque d’augmenter, afin de compenser une réputation ternie. Je pense donc que les discours sur la menace potentielle de la Russie pour les pays baltes n’est pas une pure invention. Mais certains propos sont aujourd’hui manifestement exagérés, en particulier dans les médias ukrainiens.
Lire aussi: Pauline Maufrais : « Le Kremlin détourne des outils journalistiques pour les mettre à son service »
D’anciens analystes du renseignement extérieur affirment au public que la Russie n’attaquera pas l’OTAN, etc. C’est juste tiré par les cheveux. Ces déclarations ne constituent en réalité pas des évaluations basées sur des renseignements, mais sur des projections de l’ordre psychologiques de la situation actuelle dans le futur, à des fins de communication stratégique et d’apaisement des inquiétudes.
Pendant ce temps, examinons l’actualité au sein de l’OTAN. Donald Trump, découragé par la participation limitée des alliés à l’opération dans le détroit d’Ormuz, a de nouveau soulevé la question du Groenland. La question de la ville de Narva est bien moins sensible que celle du Groenland.
– Les rapports de chercheurs dans le domaine de la défense et de la sécurité insistent sur le renforcement de la résilience sociale. À mon avis, les pays d’Europe du Nord et de la Baltique sont sans doute les plus performants en termes de résilience sociale. Comment renforcez-vous et développez-vous cette résilience sociale en Estonie, notamment depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie ?
– Je n’en suis pas si sûr. En matière de résilience sociale, les pays baltes sont encore dans une situation relativement médiocre. Ce concept existe depuis de plusieurs années, depuis les années 2010, lorsque nous avons introduit l’idée d’une stratégie de défense « à grande échelle », mais il s’agit encore davantage d’un slogan politique que d’une réforme pleinement mise en œuvre.
Mais il existe certains signes évidents de progrès. Par exemple, nous disposons désormais de sirènes d’alerte aérienne. C’est une mesure élémentaire, mais il nous a fallu la leçon de l’Ukraine pour les mettre en place. Il existe également des projets liés à la sécurité alimentaire, mais ces derniers sont irréalistes et n’ont pas été testés en conditions réelles, comme l’a récemment déclaré notre Administration publique.
On en parle beaucoup, mais… Tout récemment, je me suis rendu dans une école à Tallinn pour discuter avec les élèves de la guerre, de la peur qu’elle suscite et de la réaction à adopter. J’ai demandé combien d’entre eux abordaient réellement la question de la préparation aux situations de crise au sein de leur famille. Parmi quatre cents élèves, seuls cinq ou sept ont levé la main. C’est assez révélateur.
Lire aussi: Сomment la Lituanie s’organise pour résister à une éventuelle attaque russe
À mon avis, il faut bien souvent un véritable choc pour provoquer des changements significatifs. Certaines mesures ont déjà été prises, alors que les autorités estoniennes ont commencé à prendre plus au sérieux la préparation aux situations de crise. Cependant, la préparation générale est encore limitée. C’est frappant dans le domaine de la protection des infrastructures critiques. Elle est l’un des principaux maillons faibles des pays baltes, surtout au regard de ce que la Russie a commis en Ukraine ou l’Iran au Moyen-Orient.
Nos capacités militaires sont modestes et insuffisantes pour protéger efficacement des infrastructures telles que le réseau électrique. En particulier face à l’émergence de nouvelles menaces telles que les drones, où le décalage de capacités est évident. Le réseau électrique estonien a été mis en place dans l’esprit de la « fin de l’histoire » de Fukuyama. Dans nos sous-stations électriques, des lettres de la taille d’un homme indiquent qu’il s’agit d’une sous-station électrique.
L’opérateur estonien du réseau électrique Elering a pris l’initiative d’investir plus de deux cents millions d’euros dans la défense passive et active des éléments d’infrastructures critiques. De plus, il a reçu des financements de l’UE, tout comme les opérateurs des autres pays baltes et de la Pologne. Ainsi, cette mentalité de « fin de l’histoire » dans la conception de nos infrastructures critiques disparaitra aussi, mais ce changement prendra des années.
Il y a d’autres avancées positives au niveau régional. Les pays baltes intensifient leur coopération dans le domaine de la préparation civile et s’efforcent de coordonner leurs plans d’évacuation, y compris dans le cadre de scénarios frontaliers. Selon les médias, il s’agit de préparatifs en vue d’une guerre. Mais non, il s’agit simplement d’une planification d’urgence, que nous avons ignoré après la fin de la Guerre froide. La Finlande est une exception, car elle a été motivée par sa traditionnelle neutralité en tant que pays voisin de la Russie.
Cependant, en réalité, ce n’est pas ce que l’on appelle un succès significatif, surtout s’il est comparé à des pays comme l’Ukraine ou Israël. Ce n’est qu’une partie de la politique de communication en matière de sécurité et de dissuasion, fondée sur des slogans. Nous avons besoins de nous réveiller. Les menaces sont réelles, et elles exigent des mesures concrètes et efficaces sur le plan économique, qui seraient applicables beaucoup plus rapidement qu’actuellement.


