L’Indonésie est le pays musulman le plus peuplé au monde et l’une des voix des pays du « Sud global ». Que sait-on là-bas de l’Ukraine ? Quelle est l’influence des discours russes et comment pourrait-on contribuer à établir des ponts de coopération entre Kiev et Jakarta ? C’est sur tous ces sujets que Tyzhden s’est entretenu avec Radityo Dharmaputra, chercheur indonésien et directeur du Centre d’études européennes et eurasiennes de l’université Airlangga à Surabaya, où l’on peut désormais suivre, pour la première fois en Indonésie, un cours sur la politique ukrainienne.
« La Russie est à peu près au même niveau de popularité que la France »
— Il y a quelques mois, je travaillais sur un article consacré aux influences russes en matière d’information en Asie du Sud et du Sud-Est, et parmi les grands événements organisés par la Russie à Jakarta l’année dernière ayant retenu mon attention figurait la RT Academy (ateliers animés par des propagandistes de la chaîne de télévision russe RT à l’intention des jeunes des pays de l’ASEAN — NDLR). Vous étudiez depuis un certain temps déjà la propagande russe en Indonésie. Avez-vous remarqué des changements dans les « activités d’information » russes au cours des deux ou trois dernières années dans votre pays ?
— Oui. Dans mon travail de recherche, je recense tous les articles et chroniques consacrés à la Russie et à l’Ukraine depuis 2022, non seulement ceux rédigés par des diplomates russes, mais aussi ceux écrits par des Indonésiens traitant de la Russie et de l’Ukraine. Une chose est sûre : l’ambassade russe en Indonésie est devenue nettement plus active. L’un des canaux par lesquels elle diffuse sa propagande et sa désinformation sont les tribunes et les articles rédigés par l’ambassadeur et les diplomates russes dans les médias indonésiens, qui commentent et réagissent constamment à tout article qui les critique ou qui mentionne simplement la Russie. Cela dure depuis deux ans déjà, depuis l’arrivée du nouvel ambassadeur. Lui-même est également très actif.
Les Russes se montrent plus actifs également dans la mise en place de partenariats avec des universités et des médias indonésiens. L’ambassadeur russe s’est rendu dans plusieurs villes en dehors de Jakarta, notamment à Surabaya, ma ville natale, où il a proposé des partenariats avec des universités.
Récemment, un collègue d’une autre université de Surabaya m’a confié qu’ils allaient conclure un partenariat avec une université russe, et là encore, c’est l’ambassade qui s’en charge. Je considère cela comme s’inscrivant dans une tendance plus large, parallèlement aux partenariats que les Russes ont déjà noués avec plusieurs médias. La Russie prévoit également d’ouvrir un bureau de l’agence de presse Spoutnik à Jakarta, probablement cette année.
— Ce qui m’a frappée en regardant la vidéo de la RT Academy à Jakarta, c’est la participation annoncée par les organisateurs de cinq cents influenceurs de la région. Dans quelle mesure la Russie est-elle réellement populaire auprès des influenceurs ? Le chercheur Ian Storey, dans son ouvrage récent intitulé « La Russie de Poutine et l’Asie du Sud-Est : le pivot du Kremlin vers l’Asie et l’impact de la guerre russo-ukrainienne » (« Putin’s Russia and Southeast Asia: The Kremlin’s Pivot to Asia and the Impact of the Russia-Ukraine War », 2025), affirme que bien que la Russie soit un acteur dans la région, elle ne jouit pas d’une confiance comparable à celle de l’UE ou du Japon…
— Je pense qu’il y a deux facettes à cette histoire. Je conviens que la Russie n’a pas autant d’influence, surtout si l’on se base sur le point de vue de Ian Storey. Mais il faut replacer ses propos dans leur contexte : il vit à Singapour et ne maîtrise pas les langues de la région. Je comprends pourquoi il dit que la Russie n’est pas si importante : ce sont les investissements russes dans les pays de la région qui ne le sont pas, Moscou ne pouvant pas leur offrir le même soutien que d’autres pays. Donc oui, dans ce sens, elle n’est pas si populaire. Mais dire qu’elle est moins populaire que l’UE, et encore moins que les États-Unis, c’est, à mon avis, inexact. Si l’on observe les influenceurs indonésiens sur TikTok ou Instagram, la Russie est en réalité assez populaire. Elle joue sur les sentiments anti-occidentaux en Indonésie pour faire avancer ses intérêts.
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La manière dont la Russie se présente diffère considérablement de celle de l’UE. En effet, la Russie se présente comme un ami de longue date de l’Indonésie, à savoir depuis l’époque de la Guerre froide. La dimension islamique joue également un rôle ici : chaque fois qu’elle l’utilise en déclarant « nous soutenons les communautés islamiques, nous condamnons les États-Unis », sa popularité de augmente.
Les Russes octroient également de nombreuses bourses, non seulement aux chercheurs, mais aussi à la jeunesse en général, dans le cadre d’une collaboration avec des organisations de jeunesse et des influenceurs. Et ils le font de manière plus active que les autres pays.
Les États-Unis se sont pour l’instant largement retirés de ce domaine et n’accordent pratiquement aucune attention aux organisations de jeunesse. L’UE tente de faire quelque chose, mais cela est plus difficile à mettre en œuvre. En tant que bloc, elle n’est pas perçue de la même manière. Si l’on compare avec certains pays de l’UE, la Russie se situe à peu près au même niveau de popularité que la France, mais peut-être pas que le Royaume-Uni, pour d’autres raisons culturelles. La Russie conserve encore un certain attrait exotique pour de nombreux Indonésiens en raison de sa langue, de son histoire et de sa culture. Beaucoup souhaitent étudier le russe.

« L’UE n’a pas de stratégie très efficace vis-à-vis des influenceurs »
– En ce qui concerne les influenceurs, l’UE ne sait pas vraiment comment s’y prendre avec eux. Les Européens n’utilisent généralement pas TikTok, tandis que les Russes s’en servent sans cesse, invitant des influenceurs à leurs événements. L’année dernière, deux journalistes indonésiens ont participé à un voyage de presse organisé par la Russie dans les territoires occupés de la région de Zaporijjia. Ils ont produit du contenu depuis ces lieux, ce qui a marqué au moins une partie du public indonésien. Même aujourd’hui, certains membres de l’élite et du monde universitaire se contentent de relayer les thèses russes dans les groupes WhatsApp indonésiens.
C’est quelque chose que, selon moi, Ian Storey ne peut pas pleinement percevoir, puisqu’il se trouve à Singapour et utilise l’anglais dans son travail. Cette limite concerne de nombreux chercheurs étrangers, car dès que l’on s’immerge dans la société locale, on se rend compte à quel point la Russie utilise efficacement ces influenceurs.
— Et, si j’ai bien compris, les Russes maîtrisent la langue indonésienne ?
– — Oui, ceux qui travaillent ici la maîtrisent bien. La plupart d’entre eux parlent mieux l’indonésien que la plupart des autres diplomates européens en poste ici, qui ont tendance à utiliser l’anglais, tandis que les Russes utilisent l’indonésien. Les articles des diplomates russes que j’ai mentionnés plus tôt n’ont pas été publiés, par exemple, dans le Jakarta Post — le plus grand journal anglophone —, mais dans des publications en indonésien de deuxième et troisième rang, qui sont en réalité lues par davantage de personnes.
— Que savent les Indonésiens de l’Ukraine ? Comment la perçoivent-ils ? Comment ce niveau de connaissance a-t-il évolué depuis le début de l’invasion à grande échelle ?
— Le problème avec l’Ukraine, c’est que peu de gens la connaissent vraiment. Chaque fois qu’on évoque l’Ukraine, c’est presque toujours en lien avec l’histoire de l’Union soviétique, ce qui ne joue absolument pas en faveur de l’Ukraine, car pour de nombreux Indonésiens, l’Union soviétique, c’est en substance la Russie.
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La délégation de l’UE, le Royaume-Uni et plusieurs autres pays ont tenté de contribuer à améliorer cette situation par le biais de projections de films et d’autres actions de diplomatie culturelle similaires, ne serait-ce que pour faire découvrir l’Ukraine au grand public. Mais là encore, ces événements ne rassemblent qu’un public restreint.
Même le souvenir de l’année 2022 ou des attaques de grande envergure dont l’Ukraine est actuellement victime n’occupe pas une place très importante dans le débat public ici.
– Comment susciter l’intérêt des Indonésiens pour l’Ukraine ?
– Se concentrer sur ce que l’Ukraine peut réellement développer à l’avenir, par exemple la coopération militaire, plutôt que de revenir sur l’histoire, car la dimension historique a déjà été accaparée par la Russie. Il serait extrêmement difficile de se battre pour la récupérer sans disposer de ressources comparables.
Il existe une autre complication liée à l’histoire. Le gouvernement indonésien actuel a lui-même tendance à utiliser et à manipuler certains aspects de sa propre histoire à des fins politiques, allant même jusqu’à en effacer certaines parties. Il n’est donc peut-être pas très judicieux, pour l’instant, de se fier aux récits historiques, d’autant plus que le gouvernement est actuellement plus proche de la Russie que de l’Ukraine.
— Le président Prabowo Subianto s’est déjà rendu plusieurs fois en Russie depuis le début de l’invasion à grande échelle. S’agit-il d’un rapprochement politique délibéré avec Moscou ou plutôt d’une nécessité ? Si je comprends bien, la guerre dans le golfe Persique a contraint les pays de votre région à rechercher des sources d’énergie moins coûteuses…
— Bien sûr, c’est une nécessité. Mais cette nécessité, à mon sens, ne justifie pas cinq visites, il aurait pu s’en sortir à bien moins.
Je pense qu’il est attiré par les rencontres avec des présidents charismatiques, et Poutine fait partie de ces personnalités. Je n’appellerais pas cela une position politique, mais plutôt une inclination personnelle : rencontrer Poutine, être invité en Russie, ressentir le prestige d’une grande puissance. C’est manifestement quelque chose qui trouve un écho chez lui et dans son entourage.
Si l’on examine ses déplacements, mis à part les pays du Golfe comme les Émirats arabes unis dans le cadre d’investissements, la plupart de ses visites ont eu lieu en Russie, en France et au Royaume-Uni. Ce sont d’anciennes grandes puissances. Il est révélateur qu’il n’ait même pas rencontré le Premier ministre britannique, mais qu’il ait en revanche rencontré le roi. Cela en dit long : il souhaite être vu aux côtés de tels dirigeants. La politique étrangère de l’Indonésie est actuellement assez difficile à manœuvrer, et ma thèse est que ce modèle reflète davantage ses jugements et ses intérêts personnels que les intérêts stratégiques du pays. Le besoin de pétrole, comme vous l’avez mentionné, est compréhensible. Mais à part cela, nous n’obtenons pas grand-chose, aucun grand projet de la part de la Russie.

« Les politiciens indonésiens partagent un scepticisme commun à l’égard des grandes puissances »
— La majorité des groupes politiques en Indonésie partagent-ils ces discours anti-occidentaux ?
— La plupart des groupes partagent plus ou moins cette position, bien que pour des raisons différentes. Les groupes islamistes, en règle générale, partagent cette position en raison de la question palestinienne et des invasions américaines en Irak et en Afghanistan. Les groupes nationalistes, en revanche, invoquent l’histoire du colonialisme et dirigent leurs critiques principalement contre les Européens, ce qui complique également l’approfondissement de la coopération pour de nombreux pays européens, car l’Indonésie fait toujours preuve d’une certaine réserve. Sur le plan économique, la coopération est normale : l’Indonésie est prête à travailler avec pratiquement n’importe quel pays, y compris Israël. Mais sur le plan politique, la plupart des groupes partagent un scepticisme commun à l’égard des grandes puissances, principalement occidentales, qui viennent en Indonésie pour lui dicter sa conduite.
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Ainsi, lorsque les Ukrainiens soulignent qu’ils font partie de l’alliance européenne, de nombreux Indonésiens l’interprètent ainsi : « Maintenant, vous nous regardez de haut, ici en Asie ».
— Au début de la guerre à grande échelle, la Russie a avancé l’argument selon lequel elle ne combattait pas l’Ukraine, mais l’OTAN. Les Indonésiens l’ont-ils crue ?
— Je pense que ce discours sur l’OTAN est encore très présent, et je crois que beaucoup d’Indonésiens perçoivent cette guerre exactement de cette manière.
Les Russes utilisent différents discours en fonction du public et de la situation. S’ils s’adressent à des chercheurs indonésiens spécialisés en relations internationales ou à des politologues, ils s’appuient sur le discours relatif à l’OTAN. S’ils s’adressent à des écoles islamiques, ils mettent en avant la dimension islamique. Et à présent, on y ajoute également le discours selon lequel les Européens viennent en aide à l’Ukraine.
— La Russie se présente comme la défenseure de l’islam auprès de nombreux pays musulmans d’Asie. Étant donné que l’Ukraine compte une communauté tatare en Crimée, cela pourrait-il l’aider à expliquer aux Indonésiens que la question de l’islam est importante pour elle aussi, et à servir en quelque sorte de pont entre nos deux pays ?
— Je pense que cela peut jouer un rôle important, et que c’est déjà le cas dans une certaine mesure. Au cours des quatre dernières années, nous avons accueilli plusieurs visites de dirigeants musulmans ukrainiens en Indonésie. Un aspect qui pourrait être mieux développé concerne la destination exacte de leurs voyages. En général, ils se rendent à Jakarta, mais Jakarta n’est en réalité pas le centre de la communauté musulmane indonésienne. J’ai soulevé cette question auprès de mes collègues du Conseil islamique : pourquoi ne pas emmener les dirigeants musulmans ukrainiens dans des centres islamiques plus importants, comme ceux de Java oriental ou central ?
À chaque fois que les Tatars de Crimée se rendaient en Indonésie, ils faisaient forte impression, en partie, je pense, parce que les dirigeants musulmans ukrainiens, contrairement aux Russes, parlent l’arabe. Les Russes se rendent eux aussi en Indonésie et rencontrent les dirigeants musulmans indonésiens, mais ils ont du mal à communiquer à ce niveau là.


