Marianna Perebenesiuk Journaliste, traductrice et critique littéraire ukrainienne basée à Paris

Maya Khadra : « L’influence russe a instauré dans le monde arabe des biais cognitifs profonds »

Politique
27 mars 2026, 22:12

Maya Khadra, enseignante et journaliste franco-libanaise, spécialiste du Moyen-Orient, analyse pour Tyzhden les ressorts historiques et contemporains de l’influence informationnelle russe dans le monde arabe. Lauréate du Prix du journalisme francophone illustré en zones de conflits (2013), elle a débuté sa carrière à L’Orient-Le Jour, avant de s’installer à Paris. Elle est aujourd’hui professeure de communication à l’IPAG Business School et intervient régulièrement sur des chaînes françaises et arabes — LCI, BFM, Franceinfo, Arte, Al Arabiya ou encore Sky News — pour commenter l’actualité du Moyen-Orient.

— La propagande russe dans le monde arabe est-elle récente ou s’inscrit-elle dans une histoire plus longue ?

— La propagande russe n’est pas nouvelle dans le monde arabe. Elle remonte à l’époque de l’URSS, qui a été peu ou prou le réceptacle des idéologies communistes arabes. Dans les années cinquante et soixante, voire au-delà, l’URSS nourrissait les mouvements de gauche dans le monde arabe. Cet héritage de l’influence soviétique s’est cristallisé dans des régimes comme celui du Baas en Syrie, qui n’est tombé qu’en décembre 2024 avec la fuite de Bachar el-Assad.

En soixante-dix ans, l’influence russe a instauré dans le monde arabe des biais cognitifs profonds : rejet de l’Occident, des États-Unis et de l’OTAN, mais aussi attrait pour les théories du complot. Aujourd’hui encore, les médias russes y contribuent fortement. Leur présence reste importante à travers des plateformes comme RT en arabe. Cette chaîne de propagande, interdite en France, dispose de correspondants dans tout le Moyen-Orient et participe à entretenir ces biais en imposant une grille de lecture orientée de l’actualité.

Le résultat est visible : même dans un pays sunnite comme l’Égypte, on observe une certaine tendance (non étatique, certes) pro-iranienne, pro-russe et anti-occidentale, ce qui peut sembler intriguant si l’on ne prend pas en compte le rôle de cette propagande. Celle-ci joue sur les blessures identitaires du monde arabe — la mémoire de la colonisation, le sentiment d’oppression occidentale ou encore l’idée de « tiers-mondisation ». Le concept de « monde multipolaire », par exemple, a été largement diffusé par ces réseaux pour présenter les BRICS comme une alternative à l’Occident. Il s’agit d’une stratégie de séduction idéologique qui exploite à la fois les fragilités politiques et les frustrations historiques du monde arabe, ainsi que le sentiment de discrimination ressenti par certaines communautés musulmanes, afin d’alimenter le complotisme et le rejet de l’Occident.

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— Quel est l’impact de cette influence sur la perception de la guerre en Ukraine ?

— Dans beaucoup de pays arabes, l’Ukraine est perçue comme un pays contaminé par la « décadence occidentale », les « valeurs dissolues » ou encore le « wokisme ». Étant donné que les sociétés arabes sont largement conservatrices, ce récit trouve un écho assez large.

Pour ne rien arranger, lorsque certains analystes russes ou pro-russes ont été progressivement écartés de nombreux médias occidentaux, ils se sont repliés sur des médias arabes. Al Mayadeen, la chaîne financée par l’Iran et directement liée au Hezbollah, ou encore RT en arabe, les ont recueillis, un peu comme des orphelins médiatiques. Ils y ont trouvé une nouvelle plateforme pour diffuser leurs récits, notamment l’idée selon laquelle la Russie se battrait contre les « ukronazis » — un terme central de la propagande russe et largement repris au Moyen-Orient. Compte tenu de l’antisémitisme assez fort dans certaines sociétés arabes, cette reprise ne manque pas d’ironie.

Les éléments de langage relayés itérativement sont les classiques : « L’OTAN a encerclé la Russie », « Les sanctions occidentales contre la Russie étouffent le monde arabe » car « elles créeraient une crise alimentaire mondiale », et enfin, la fake news sur les « armes biologiques fabriquées dans des laboratoires américains en Ukraine ».

Mais tout cela n’est que la partie visible de l’iceberg. Il ne faut pas oublier que la Russie dispose toujours de leviers géopolitiques puissants au Moyen-Orient : des bases militaires en Syrie, des exportations considérables de son pétrole sanctionné vers le Liban et des refuges pour multiples oligarques russes dans certains pays du Golfe. Et c’est par la propagande que la Russie protège son champ d’influence.

— Existe-t-il des différences au sein des sociétés du Moyen-Orient ?

— L’atlantisme, par exemple, reste vivant en Israël et chez une frange des chrétiens au Liban. Il existe toutefois, dans ce dernier pays, une autre composante chrétienne, proche de l’extrême droite populiste, qui s’est alignée sur la Russie. Cette tendance est notamment incarnée par le général Michel Aoun, qui a effectué de nombreux voyages à Moscou et affirmé à plusieurs reprises que la Russie constituait un partenaire stratégique.

Parallèlement à ces visites, il se rendait auprès du régime de Bachar el-Assad, accompagné de Gebran Bassil, alors ministre de l’Énergie au Liban. Sous son impulsion, des sociétés russes ont pu s’implanter dans le pays et, dans certains cas, des sociétés écrans ont également été mises en place, notamment à des fins de blanchiment d’argent et de trafic illégal de blé et de pétrole comme CTEX Exchange.

Une partie de ces milieux chrétiens reprend ainsi des éléments de langage comparables à ceux du Rassemblement national en France, en particulier sur les questions migratoires. Il faut comprendre que le Liban est aujourd’hui submergé par les réfugiés syriens. Mais, au lieu d’adopter un discours d’État ou une approche institutionnelle sur cette question, certains responsables ont tenu des propos discriminatoires, parfois ouvertement racistes, à l’égard de ces populations. Ils ont également diffusé l’idée selon laquelle la Russie serait la protectrice naturelle des chrétiens d’Orient.

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De l’autre côté du spectre, il existe des chrétiens alliés d’Israël, majoritairement maronites, c’est-à-dire catholiques. Ils entretiennent depuis longtemps des liens étroits avec l’Europe, et notamment avec la France. Historiquement, ils ont choisi de se rattacher au Vatican plutôt qu’à l’Église orientale orthodoxe, ce qui a contribué à ancrer chez eux une orientation clairement pro-occidentale.

Pendant la guerre civile libanaise, ils se sont alliés à Israël contre les groupes palestiniens. En 1975, la société libanaise était profondément divisée autour de la question de la cause palestinienne. Des réfugiés palestiniens installés au Liban avaient pris les armes et entendaient mener la guerre de libération de la Palestine à partir du territoire d’un État souverain, le Liban.

Or, le Liban est un pays composé de dix-huit confessions religieuses. Dans ce contexte, une grande partie des musulmans libanais s’est alliée aux Palestiniens, la cause palestinienne étant perçue comme une cause également musulmane. Les chrétiens, à quelques exceptions près, s’y sont opposés.

Ainsi, les chrétiens qui se sont engagés à l’époque pour défendre la souveraineté libanaise contre les groupes palestiniens — eux-mêmes armés par l’URSS et dont les camps d’entraînement étaient encadrés par des agents du KGB — sont aujourd’hui ceux qui se montrent les plus critiques à l’égard de l’agression russe contre l’Ukraine et qui expriment le plus clairement leur solidarité avec les Ukrainiens vu leur aversion historique contre l’URSS, et aujourd’hui la Russie.

— Quelles sont les causes profondes de cette solidarité ?

 Lors de l’invasion de l’Ukraine, ils ont ressenti une forme d’identification très forte. D’abord face à la souffrance d’un peuple qui se retrouve seul face à une puissance beaucoup plus grande : un pays attaqué par les forces russes, qui bombardent des infrastructures civiles, des quartiers résidentiels, tuent des enfants et commettent des crimes de guerre, allant du viol à la déportation d’enfants.

Cette solidarité s’explique aussi par une expérience commune : le sentiment d’abandon. L’idée d’être seuls face à une puissance hostile a créé un lien à la fois émotionnel et politique. L’Ukraine représente aujourd’hui, à leurs yeux, un combat entre deux visions du monde : d’un côté les valeurs démocratiques et libérales associées à l’Occident, de l’autre des valeurs autoritaires et rétrogrades incarnées par la Russie.

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Ils ont également ressenti une forte empathie parce qu’ils ont eux-mêmes connu, pendant la guerre civile, une forme de diabolisation comparable. Dans une partie du monde arabe, les Ukrainiens ont été assimilés à des « ukronazis » ou présentés comme les représentants d’une société décadente. De la même manière, la résistance chrétienne libanaise a longtemps été diabolisée parce qu’elle était perçue comme pro-occidentale et opposée au projet du panarabisme. Diabolisation absurde d’autant plus qu’une des figures de proue de cette résistance était Charles Malik, philosophe formé à Harvard qui a élaboré la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et a présidé la Commission des droits de l’Homme. L’injustice de la guerre rapproche donc cette catégorie du peuple Libanais du peuple ukrainien. Tous deux ont été agressés, tous deux on leur a fait porter, à tous deux, l’habit de la honte comme s’ils n’étaient pas les véritables victimes mais les bourreaux.

Comment ces divisions se reflètent-elles dans le paysage médiatique libanais ?

— Le paysage médiatique au Liban répond très directement au paysage social et communautaire du pays. Entre la télévision communautaire chiite, gérée par le Hezbollah — al-Manar — et une chaîne comme MTV, qui est davantage pro-occidentale, on voit bien qu’il existe un fossé, et même un fossé énorme. La MTV, par exemple, avait comme ligne éditoriale de défendre le point de vue ukrainien. Il n’y a donc jamais eu d’arbitre russe sur ses plateaux, il n’y avait aucune contribution au récit russe. En revanche, la télévision al-Manar, mais aussi al-Mayadeen, ou encore RT en arabe et Sputnik, ont, eux, adopté beaucoup plus clairement le récit russe. On se retrouve donc face à un véritable schisme.

On n’a pas, comme en France par exemple avec France Télévisions, un espace médiatique relativement commun, proposant une information qui, malgré les débats, reste globalement partagée par l’ensemble du public. Au Liban, au contraire, le paysage médiatique est profondément clivé : l’accès à l’information lui-même est marqué par ces divisions, au point que le droit à l’information devient, en pratique, un droit biaisé.

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— Et qu’en est-il du reste du monde arabe, notamment des pays du Golfe ?

— Là, on a vraiment tout vu. Certains pays du Golfe ont cherché à jouer un rôle de médiation dans le conflit ukrainien, à l’instar de l’Arabie saoudite, qui tenait également à préserver ses relations avec les États-Unis et l’Europe. Dans ce contexte, on ménageait un peu la chèvre et le chou : on invitait des journalistes pro-ukrainiens, tout en restant relativement mesurés dans les critiques adressées à la Russie.

En revanche, le biais était beaucoup plus marqué dans les médias émiratis. Sur les plateaux de leurs chaînes de télévision, c’était presque le bal des diplomates russes tous les soirs. Certains présentateurs — et cela m’a d’autant plus surprise que j’étais moi-même invitée dans ces émissions — adoptaient une grille de lecture très clairement pro-russe. Par moments, cela pouvait même frôler l’agressivité au point où il devient extrêmement difficile de mener un débat sérieux. Dans les médias égyptiens aussi, on observe un tropisme pro-russe assez marqué.

Au final, on se trouve face à un paysage médiatique certes hétérogène, mais qui reste, à mes yeux, fondamentalement bipolaire : entre des positions pro-ukrainiennes et anti-ukrainiennes, ou, plus largement, entre des lectures pro-russes et anti-russes du conflit.

Même les acteurs qui cherchent à adopter une position plus nuancée — notamment dans certains pays du Golfe soucieux de conserver une certaine distance — demeurent liés à la Russie par des intérêts communs. Ils appartiennent à la même organisation internationale, l’OPEP+, et partagent des intérêts énergétiques et économiques. Ces intérêts finissent parfois par se refléter dans la manière dont l’information est présentée et traitée.

— L’Europe ou l’Ukraine tentent-elles de rééquilibrer cette situation informationnelle ?

— Il y a quelques ONG européennes, par exemple au Liban, qui sont assez présentes dans la vie civile et auprès des jeunes. Je pense notamment à la Konrad Adenauer Stiftung. Évidemment, elles sont pro-ukrainiennes et elles ont organisé des événements pour soutenir le peuple ukrainien. L’ambassade d’Ukraine au Liban a également organisé, avec les ambassades de Norvège et de Finlande, des conférences pour sensibiliser les gens et leurs contacts dans les pays du Moyen-Orient au danger russe.

Mais il n’y a pas vraiment eu, je dirais, de véritable mission informationnelle européenne. D’ailleurs, l’Europe n’a exercé aucune pression sur les pays du Moyen-Orient pour qu’ils condamnent l’agression russe contre l’Ukraine. La plupart de ces pays se sont soit opposés à la condamnation de la Russie, soit abstenus. Il n’y a pas vraiment eu de pays de la région qui ait soutenu clairement l’Ukraine lors des votes de l’Assemblée Générale de l’ONU.

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— Vous avez évoqué vos interventions au début de l’invasion. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ? Continuez-vous d’intervenir dans les médias du Moyen-Orient sur ces sujets ?

— L’Ukraine est passée à une place très marginale depuis le 7 octobre : la guerre à Gaza, la chute du régime syrien et, plus largement, tout ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient ont relégué ce sujet à un plan très secondaire.

Ce n’est donc plus une priorité pour les médias arabes. Mais lorsqu’ils en parlaient davantage — surtout en 2022 et en 2023 — il était nécessaire, indispensable même, de porter la voix du peuple ukrainien, car il n’y avait pas beaucoup d’arabophones pour défendre ce point de vue. Personnellement, je me faisais un point d’honneur à le faire.

Parfois, cela impliquait une forte charge émotionnelle. Par exemple, lorsque j’intervenais en visioconférence depuis un studio parisien face à un diplomate russe présent dans un studio en Russie, les débats devenaient très tendus. On en arrivait parfois presque aux griffes. Certains quittaient même le plateau ou bien le ton montait. Dans ces moments-là, il fallait rester constante dans sa défense. Et le plus grand défi était de ne pas se laisser intimider, d’autant plus que ce sont souvent des hommes qui occupent ces positions.

Je ne veux pas transformer cela en conflit entre les genres, mais il y a tout de même quelque chose de profondément machiste dans le discours russe. Une femme qui défend l’Ukraine est facilement réduite à une hystérique, comme si elle défendait une forme de décadence ou de wokisme.