Alla Lazaréva Rédactrice en chef adjointe, correspondente à Paris du journal Tyzhden

Pauline Maufrais : « Le Kremlin détourne des outils journalistiques pour les mettre à son service »

Politique
9 janvier 2026, 13:15

Pauline Maufrais est chargée de la zone Ukraine pour Reporters sans frontières. Dans cette interview elle explique comment la Russie organise son réseau d’influence à l’étranger et ce sert des certains occidentaux.

– Un des rapports récent de RSF explique comment Moscou fait l’usage de faux médias et faux journalistes, pour mener ses guerres d’information. Dans quelle mesure cet outil de propagande est une nouveauté? A-t-il une influence réelle sur les sociétés occidentales ?

– Reporters sans frontières suit la propagande russe afin de comprendre son système et ses stratégies dans différents pays du monde. Nous avons réalisé des enquêtes journalistiques qui ont été rassemblées dans un rapport Propaganda Monitor, The Russian Edition, publié en septembre 2025. Dans ce rapport RSF enquête sur différentes figures de la propagande russe reliées au Kremlin qui diffusent la désinformation ou alors qui la financent. C’est important de montrer que les stratégies du Kremlin sont adaptées selon les régions du monde. Il n’opère pas de la même façon, il n’utilise pas les mêmes narratifs, pour diffuser sa désinformation auprès d’un public ouest-européen par exemple, ou auprès d’un public en Afrique de l’Ouest ou encore en Amérique latine.

Nous suivons aussi la situation en Ukraine et comment la propagande russe essaie de diffuser ses narratifs, ou à l’international pour justifier son invasion à grande échelle. Car la Russie s’adresse à des publics internationaux – italien, français, néerlandais, américain, canadien. Enfin, nous suivons les conséquences de l’invasion en territoires occupés qui sont des laboratoires de désinformation pour le Kremlin depuis 2014, pour développer ses propres canaux de propagande. En 2014 la Russie a parfois récupéré des médias ukrainiens locaux existant pour les transformer et diffuser son narratif. En faisant ça, elle a utilisé des marques préexistantes et en a fait des relais.

– Et comment le Kremlin opère en Occident ?

– Il va par exemple utiliser des représentants de ces pays, c’est-à-dire des blogueurs, des personnes qui se disent être dans le secteur de l’information, mais de l’information qui n’est pas fiable, pour publier dans différentes langues. Ce sont des personnes qui souvent se sont rendus dans les territoires occupés d’Ukraine après 2014, légitiment le discours russe sur l’occupation, en passant complètement sous silences les crimes commis. Et l’objectif est de parler aux publics étrangers, hors de la Russie. Les Français vont parler aux francophones, les Anglais aux anglophones etc… L’objectif est d’adapter le discours en fonction des publics. Et ce travail est très souvent financé par le Kremlin.

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– Pourrais-tu donner des exemples ?

– J’ai enquêté spécifiquement sur un site multilingue qui s’appelle International Reporters. C’est un site russe avec un nom anglais ce qui permet de semer la confusion tout le temps auprès d’un public général non averti car c’est difficile de savoir qui se cache derrière, de prime abord. Ce site rassemble des collaborateurs qui viennent de Russie, de France, d’Italie, de Pays-Bas, qui sont connues pour être dans les réseaux de désinformation depuis 2014, pour avoir travaillé dans le Donbass occupé, pour avoir accompagné l’armée russe dans son invasion à grande échelle en 2022, pour avoir pu couvrir de façon extrêmement positive les actions de la Russie. En enquêtant sur eux, on s’est rendu compte qu’ils étaient financés par une organisation qui s’appelle Dialog, une organisation russe dirigée par Vladimir Tabak, un proche du Kremlin et un ancien de l’administration présidentielle russe. Cette organisation est sous sanction dans l’Union européenne.

International Reporters s’adresse à une audience dans différents pays et ce site n’est absolument pas indépendant parce que financé par les cercles du Kremlin et car justifie l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, il omet de parler de tout crime de guerre commis par la Russie, or ils sont massifs. C’est l’un des exemples d’enquête qu’on fait.

– Est-ce que ces sites de confusion ont une grande couverture, est-ce qu’elles arrivent à influencer la publique européenne, en particulier française, au sujet de la guerre en Ukraine, par exemple ?

– Quand on a mené cette enquête, en début d’année 2025, leur portée n’était pas si forte. Ils étaient beaucoup sur les réseaux sociaux : X (anciennement Twitter), Telegram, Facebook, VK pour la Russie. Mais l’audience était quand même assez limitée, on parlait de quelques dizaines de milliers d’abonnés. Même si ce n’est pas une audience qui est massive, chacune des personnes qui contribuent à ce site ont leur propre audience et sont très établis dans les réseaux de désinformation russe à l’étranger.

– Est-ce que vous avez identifié des Français qui travaillent pour ce faux média ? Est-ce qu’ils embauchent plutôt des étrangers ? Comment est-ce que vous apprenez qui sont leurs collaborateurs ?

– Les collaborateurs sont publics. L’une qui est très connue, c’est Christelle Néant. Elle diffuse la désinformation russe depuis 10 ans, elle vit dans le Donbass occupé. Elle est cofondatrice de ce site et elle a été reçue par Vladimir Poutine en 2023 et lui a présenté ce projet d’International Reporters. Le président russe l’a soutenue dans cette idée. D’autres français, italiens, travaillent pour ce site et sont en Russie. Certains ont reçu la nationalité russe. En réalité, ce sont souvent des profils qui sont assez similaires, des personnes qui ont aussi couvert la Syrie en ayant un point de vue pro-Assad, niant les crimes de guerre commis par Assad contre sa population, ou par la Russie contre la population syrienne. Ces gens reprennent le fameux narratif de « décadence de l’Occident », récurrent dans le narratif russe etc.

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– Est-ce que ils ont les réseaux aussi dans les systèmes de ONG ? Est-ce que ils arrivent à entraîner dans leur démarche de désinformation des structures initialement neutres qui ne réalisent pas le but de ces faux médias ?

– Le Kremlin détourne des outils journalistiques indépendants pour les mettre au service de son narratif. La Russie a lancé en 2025 son propre réseau de fact checking, le Global Fact Checking Network, comme une réponse – selon lui – aux organisations établies et indépendantes comme l’International Fact Checking Network. Le Global Fact Checking Network, est un réseau qui n’est pas du tout indépendant, promu par le ministère des Affaires étrangères russes lui-même, ses ambassades à l’étranger. Dans le réseau des fact checkeurs indépendants il n’y a pas de doute sur ce qu’est le Global Fact Checking Network. Et il est important d’enquêter sur eux aussi pour le public plus général afin qu’il soit averti de qui ils sont.

En creusant leurs publications, on se rend compte qu’ils distordent les chiffres, les sortent de leur contexte, et ils publient toujours des informations favorables à la Russie. Il n’y a pas de fact checking sur ce que fait la Russie, c’est toujours du fact checking sur d’autres pays comme l’Ukraine, la Roumanie, la France. Par exemple, il y avait un article qui était assez parlant pour montrer que les réfugiés ukrainiens n’étaient pas acceptés dans l’Union européenne. En réalité, l’article distordait complètement les chiffres en les sortant du contexte. Alors il a fallu faire du fact-checking de leur travail en leur demandant des informations sur l’origine de ces chiffres. Après des échanges avec eux ils ont modifié leur article mais sans jamais le mentionner et en gardant des chiffres non contextualisés. La déontologie journalistique indépendante c’est aussi d’admettre quand on fait des erreurs et avoir des modifications apparentes.

Il faut aussi rappeler le rôle joué par les organisations ukrainiennes qui en connaissent tous les rouages de la désinformation russe. Je pense notamment à Detector Media ou Stop Fake, qui suivent la désinformation russe depuis des années et la décortiquent aussi pour des publics internationaux.

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– Est-ce que vous avez repéré et identifié les blogueurs qui sont populaires et qui peuvent faire aussi le relais de propagande russe, volontairement ou par naïveté ?

– Je me suis concentré sur le rôle de certaines voix du Kremlin qui ont une grande communauté et qui sont au départ était assez méconnu à l’international. Le cas de Diana Panchenko est très spécifique.
C’est une Ukrainienne, qui est devenue un des relais du Kremlin grâce à sa chaîne YouTube où elle relaie le narratif russe. Notre enquête permettait de retracer son parcours et de faire son portrait.
C’est un vrai travail qu’il faut vraiment continuer à mener et à porter pour comprendre qui sont les gens derrière ces chaînes qui diffusent assez régulièrement des fausses informations en faveur du Kremlin.

– Mais comment obtenir cette transparence au sujet de financement, de soutien politique dont bénéficient des blogueurs engagés pour soutenir Moscou ? Et comment faire pour que des médias, et surtout les TV, ne reprennent pas toute cette propagande russe ?

– Le premier, c’est un niveau journalistique: publier, enquêter, en parler publiquement. Le deuxième niveau, c’est le plaidoyer. RSF a déjà porté plainte contre X, parce que nous avons été victime de désinformation russe, avec des fausses vidéos sur les réseaux sociaux.

– Avez-vous l’occasion de discuter avec Pavel Durov, le créateur et le propriétaire de Telegram qui a la nationalité française, mais n’est pas si claire au sujet de ces collaborations avec le Kremlin ?

– Non pas à mon niveau. Il a la nationalité française, la justice française même une enquête sur lui. Je pense important d’enquêter sur les rouages de Telegram. En Ukraine c’est la souvent première source d’information et de désinformation.

– Le fact checking prend souvent beaucoup de temps. Avant que le démenti arrive, beaucoup de gens puissent être « intoxiqués » par les fosses nouvelles. Qu’est-ce qu’il faut faire pour protéger la population, la société, l’opinion publique contre cette fausse information qui arrive en avalanche depuis la Russie, mais aussi des tant d’autres pays ?

– C’est un grand défi, et je pense que ça passe par l’éducation média et la mise en valeur des médias indépendants et fiables. RSF a lancé la Journalism Trust Initiative en 2019. Les médias peuvent s’auto-évaluer dans un premier temps, dans un processus de transparence sur comment ils fonctionnent, la transparence des propriétaires. Et ensuite, ils peuvent être audités par des auditeurs nationaux dans leur pays et recevoir cette certification. En Ukraine, de nombreux médias sont dans le processus, et plusieurs ont reçu la certification, dont Detector media. La Liste blanche des médias ukrainiens est une autre réponse pour le paysage médiatique nationale.