Le Kremlin ne se contente pas de jeter les bases d’une aggravation de la crise énergétique sur le marché européen du gaz : il prépare aussi d’avance les explications, les coupables et les « solutions ».
Les explications prendraient la forme de prétendus risques d’actes de sabotage sur les gazoducs et d’instabilité du marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL). Les coupables seraient l’Ukraine, les sanctions et l’« obstination idéologique » de Bruxelles et de Berlin. Quant à la solution, elle consisterait à retomber dans le piège bien connu du gaz russe « bon marché ». C’est ainsi que Moscou prépare une revanche non seulement énergétique, mais aussi politique.
Moscou teste la volonté de l’Europe de revenir au gaz « bon marché »
Le 4 juin 2026, en marge du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (FEISP), Poutine a publiquement déclaré que la Russie était prête à reprendre ses livraisons de gaz à l’Allemagne via les gazoducs Nord Stream, soulignant qu’un des brins du projet « Nord Stream 2 », soumis à des sanctions, reste opérationnel, peut être mis en service « dès demain » et acheminer 28 milliards de mètres cubes de gaz. « Je ne plaisante pas, il suffit d’appuyer sur un bouton pour que le gaz coule à flots. Mais pour cela, il faut une décision du gouvernement fédéral à Berlin ».
Pour ancrer ce message dans la conscience de la classe politique allemande, on a eu recours au parti d’extrême droite d’opposition AfD, qui, par la voix de Markus Frohnmaier, a traduit les intérêts russes en termes de « souffrances industrielles » allemandes, de prix élevés, de compétitivité et de « pragmatisme national ». Ce haut responsable de l’AfD, porte-parole du parti au Bundestag et chargé des affaires étrangères, a rencontré, malgré les mises en garde du ministère allemand des Affaires étrangères contre un tel déplacement, le président de « Gazprom », Alexeï Miller, et le représentant spécial de Poutine pour la coopération économique et en matière d’investissements, Kirill Dmitriev. À l’issue de cette rencontre, il a déclaré : « L’Allemagne se trouve prise dans une grave spirale économique descendante, et l’un des facteurs clés de cette situation est le coût élevé de l’énergie… Il faut réexaminer toutes les options, y compris la remise en service du gazoduc « Nord Stream » et la reprise des relations commerciales avec la Russie ».
Poutine propose à Berlin d’« appuyer sur le bouton », Miller rappelle les décennies de coopération gazière, tandis que l’AfD présente cela comme une exigence de « remettre toutes les options sur la table ». Les Russes se montrent particulièrement agressifs cet été : alors que la saison de stockage du gaz dans les réservoirs européens commence, ils profitent d’un prétendu « débat sur l’énergie » pour, sous le couvert de l’extrême droite, accuser la classe politique européenne de vouloir tester la résilience de l’Europe et tentent une nouvelle fois de dissocier le gaz russe de la guerre menée par la Russie.
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L’UE a déjà officialisé sa volonté de renoncer totalement au gaz russe en adoptant un règlement prévoyant l’arrêt progressif des importations de gaz et de GNL russes par gazoduc. L’objectif stratégique du plan REPowerEU est de mettre fin à toutes les importations russes par gazoduc d’ici novembre 2027. C’est pourquoi il est logique d’interpréter les déclarations de Poutine et de l’AfD non pas simplement comme un débat sur les gazoducs soumis à des sanctions, mais comme une tentative de brouiller politiquement le caractère irréversible de cette décision.
Crise énergétique : 2022 vs 2026
La crise énergétique qui touche précisément le marché européen du gaz, liée au blocage du détroit d’Ormuz, si on l’examine rétrospectivement et qu’on la compare à la période d’août-octobre 2022, n’a pas encore pris des proportions inquiétantes (voir fig. 1), mais elle réunit toutes les conditions pour y parvenir. Les Moscovites veulent sans aucun doute tirer parti de cette situation en attisant les tensions au Proche-Orient, en fournissant à l’Iran des données de reconnaissance satellitaires et des drones « Geran » [« géranium » – ndlr] » fabriqués à Ielabouga (Russie). En 2022, la taxe sur les transactions financières (TTF) a atteint environ 300 à 311 euros/MWh, ce qui a constitué un choc systémique : perte du gaz russe acheminé par gazoduc, remplissage frénétique des stockages, risque de pénurie physique. Aujourd’hui, selon les données du marché, la TTF se situe plutôt entre 48 et 60 euros/MWh, soit plusieurs fois moins que le pic de 2022, bien qu’elle reste nettement supérieure aux niveaux « normaux » d’avant la crise.
La principale raison pour laquelle le marché européen du gaz (et non celui du pétrole !) n’a pas encore pleinement ressenti les conséquences du blocage du détroit d’Ormuz, qui dure depuis plusieurs mois, tient au fait qu’Ormuz est un point névralgique pour le marché mondial du pétrole et du GNL. Mais l’UE ne dépend pas autant du gaz qatari qu’elle dépendait du gaz russe acheminé par gazoduc jusqu’en 2022, année où elle a dû réorganiser d’un seul coup l’ensemble de son système d’approvisionnement.
Rappelons que la part du gaz russe (tant par gazoduc que sous forme de GNL) sur le marché européen du gaz s’élevait à 45 % en 2021, à comparer aux 12 % prévus pour 2025 ! Dans le même temps, la part du gaz qatari dans la structure globale des importations de gaz est nettement inférieure. La Commission européenne a estimé la structure des importations de gaz de l’UE en 2025 comme suit : Norvège 31 %, États-Unis 26 %, Afrique du Nord 13 %, Azerbaïdjan 4 %, Qatar 4 %.
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Le détroit d’Ormuz achemine environ un cinquième du commerce mondial de GNL, et une grande partie du gaz liquéfié du Qatar et des Émirats arabes unis ne dispose d’aucune autre voie d’accès aux marchés mondiaux. Au 9 juin 2026, la circulation des navires dans le détroit d’Ormuz est partiellement rétablie ; elle n’est pas totalement paralysée, mais reste très loin du niveau d’avant-guerre. Depuis le début de la guerre, seuls 9 méthaniers chargés ont traversé le détroit, dont cinq qatariens, alors qu’avant la guerre, 120 à 140 navires transportant diverses cargaisons transitaient par le détroit chaque jour.
La crise gazière actuelle n’est pas une répétition de celle d’août 2022. À l’époque, l’UE était confrontée à un risque de pénurie physique d’approvisionnement en gaz, tandis qu’aujourd’hui, elle fait face à un choc mondial au niveau de l’offre de GNL et à une concurrence pour les cargaisons. Cela rend la situation moins menaçante du point de vue de la sécurité physique de l’approvisionnement, mais non moins sensible en termes de volatilité des prix, de compétitivité industrielle et de stabilité politique.
Si une partie du GNL qatari venait à manquer, l’Europe pourrait compenser ce déficit, mais uniquement au prix de détourner des cargaisons américaines, africaines ou autres provenant du marché spot [prix établis par les bourses le jour J pour le lendemain -ndlr], qui auraient autrement été destinées à l’Asie. Par conséquent, plus le passage normal des méthaniers transportant du GNL qatari par le détroit d’Ormuz tardera à reprendre, plus l’effet de l’accumulation du choc d’offre sur le marché mondial du GNL se fera sentir et plus la concurrence avec l’Asie s’intensifiera. En 2022, c’est précisément cette concurrence entre l’Europe et l’Asie pour le gaz liquéfié qui a été l’un des facteurs à l’origine des prix records.
Un point important : l’UE aborde cette crise énergétique mieux préparée. En 2022, elle ne disposait pas d’une architecture de crise pleinement opérationnelle, comprenant notamment des objectifs obligatoires en matière de stockage, de nouveaux terminaux GNL, notamment en Allemagne, un réseau d’interconnexions plus étendu et des mécanismes de coordination. Aujourd’hui, cette infrastructure est en place. Le règlement relatif au remplissage des stockages a été mis en place précisément après la crise de 2022, et l’UE en a prolongé la validité jusqu’à fin 2027.
À l’heure actuelle, la situation sur le marché européen du gaz, bien que moins préoccupante du point de vue de la sécurité physique de l’approvisionnement, n’en reste pas moins délicate.
Dans le rapport monumental de Mario Draghi intitulé « The future of European competitiveness », la question du gaz en Europe est décrite comme un facteur structurel de la perte de compétitivité en raison de sa forte corrélation avec l’électricité : « …Le gaz naturel a été un facteur déterminant pour le prix [de l’électricité – ndlr] dans 63 % des cas en 2022, alors que sa part dans la composition de l’électricité n’était que de 20 %… Bien que le gaz n’ait d’impact direct que sur une partie limitée de l’économie (les secteurs industriels grands consommateurs de gaz représentent environ 4 % du PIB total de l’UE), son rôle dans la production d’électricité signifie que la hausse des prix du gaz naturel peut avoir des répercussions sur l’ensemble de l’économie ».
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La conclusion de Mario Draghi selon laquelle l’UE, en tant que premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié, dépend excessivement des prix au comptant et reste donc vulnérable à la volatilité, reste d’actualité. L’intérêt de la Russie est de transformer la faiblesse structurelle du marché européen de l’énergie, décrite par Draghi, en argument contre la politique des sanctions.
C’est précisément cette vulnérabilité que Moscou tente actuellement d’exploiter pour ramener la question du gaz au cœur de la politique européenne, en créant une demande politique pour du « gaz bon marché », présenté comme une condition préalable au rétablissement de la compétitivité de l’UE. La logique de la stratégie russe consiste à déplacer le débat du domaine de la sécurité et des sanctions vers celui de la rationalité économique. En d’autres termes, si le GNL est coûteux, la volatilité des marchés spot et les prix élevés de l’électricité sapent l’industrie européenne, le retour au gaz acheminé par gazoduc depuis la Russie ne devrait pas être considéré comme une concession politique faite au Kremlin, mais comme un outil « pragmatique » permettant de réduire les coûts pour les entreprises et les ménages européens.
Face à toute nouvelle flambée de la TTF, aux perturbations sur le marché mondial du GNL – et la Russie fera tout son possible pour que le blocage du détroit d’Ormuz se prolonge le plus longtemps possible – et à l’intensification de la concurrence pour les cargaisons en provenance d’Asie, Moscou avance déjà l’argument selon lequel l’Europe, en renonçant au gaz russe acheminé par gazoduc, s’est elle-même condamnée à une énergie plus chère, à une baisse de la compétitivité de son industrie et à une diminution de son niveau de vie. Un tel argument est manipulateur, car il ignore le coût en termes de sécurité de la dépendance vis-à-vis de la Russie et de l’utilisation du gaz comme instrument de chantage, tout en créant le risque d’une érosion progressive du consensus sur les sanctions. Il peut toutefois s’avérer politiquement séduisant pour une partie des lobbies industriels européens, des partis populistes et des forces qui prônent une « normalisation » des relations avec Moscou.
Le gaz russe, un test pour la mémoire politique de l’Europe
Il ne faut pas oublier le comportement adopté par les Russes lors de la précédente crise gazière de 2022. Au moment où le marché européen était le plus vulnérable, alors que l’UE devait, cet été-là, accélérer le remplissage de ses stocks de gaz en prévision de l’hiver, « Gazprom » a commencé à réduire progressivement ses livraisons. D’abord en exigeant des paiements en roubles et en interrompant les livraisons à certains acheteurs, puis en réduisant le débit de « Nord Stream 1 » sous prétexte de problèmes de turbines et de maintenance.
Formellement, ces mesures ont été justifiées par des réparations prévues ou imprévues, des problèmes avec les turbines Siemens, des obstacles liés aux sanctions ou des exigences réglementaires. Cependant, leur effet sur le marché était évident : la réduction de l’offre s’est produite précisément au moment où l’Europe était contrainte d’acheter du gaz à n’importe quel prix pour atteindre ses objectifs de remplissage des stocks.
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En d’autres termes, la Russie a utilisé non seulement le gaz lui-même comme moyen de pression, mais aussi le calendrier de la sécurité énergétique européenne, compte tenu des conditions suivantes:
• obligation de remplissage des stockages (en 2022, l’UE a fixé un objectif de remplissage à 80 % avant le 1er novembre de la même année) ;
• saison estivale de stockage ;
• crainte d’une pénurie hivernale ;
• corrélation entre le prix de l’électricité et celui du gaz.
C’est précisément cette expérience qui est importante aujourd’hui ! Tout retour au débat sur le « gaz russe bon marché » ne doit pas être évalué isolément, sous l’angle de la seule conjoncture des prix, mais à la lumière de la capacité déjà démontrée de Moscou à manipuler les volumes, les travaux de maintenance et les prétextes médiatiques pour exercer une influence politique sur l’Europe.
Un signe particulier indiquant que Moscou se prépare à une nouvelle phase de chantage gazier est l’intensification de la rhétorique autour d’une prétendue menace d’actes de sabotage sur le « Turkish Stream », dernier itinéraire par lequel le gaz russe acheminé par gazoduc parvient en Europe.
En février-mars 2026, de hauts responsables russes ont commencé, de manière coordonnée, à aborder ce sujet sur la scène publique.
Dans un premier temps, lors d’une réunion du FSB, Poutine a évoqué une prétendue « explosion potentielle » des gazoducs russes « Turkish Stream » et « Blue Stream » au fond de la mer Noire en établissant un lien avec des tentatives visant à faire échouer le processus de négociation. Quelques jours plus tard, cette thèse a été développée : Poutine a déclaré que Kiev préparerait des attentats à la bombe avec le soutien des services secrets occidentaux.
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En mars, des déclarations de Dimitri Peskov, porte-parole du gouvernement et Maria Zakharova, cheffe du service de presse du ministère des Affaires étrangères, sont venues s’y ajouter, évoquant de prétendues attaques contre les stations de compression assurant le fonctionnement des gazoducs de la mer Noire, en mettant directement l’accent sur la menace pesant sur les « voies énergétiques internationales » et les marchés énergétiques mondiaux.
Cette rhétorique n’est pas seulement importante en tant qu’attaque informationnelle contre l’Ukraine. Elle offre à la Russie un cadre politique commode : toute réduction ou interruption future des livraisons via la mer Noire pourra être justifiée par une « menace de sabotage », la « nécessité de protéger les infrastructures » ou des « raisons de sécurité ». C’est exactement ainsi que la Russie a agi en 2022, lorsque les réductions des livraisons via le gazoduc Nord Stream ont été justifiées par des problèmes techniques, des travaux de réparation et des pannes de turbines, alors que l’effet sur le marché consistait à accentuer la pression sur les prix en Europe pendant la période de stockage du gaz. Les déclarations actuelles concernant d’éventuels actes de sabotage sur le « Turkish Stream » ne doivent pas être considérées isolément, mais comme une justification potentielle préalable visant à faire pression pour un assouplissement des sanctions et le retour du gaz russe, notamment via la branche opérationnelle de « Nord Stream 2 » soumis aux sanctions, car il suffirait simplement d’« appuyer sur un bouton ».
Dès à présent, la Russie mène de fait, en collaboration avec une partie des forces d’extrême droite européennes, une opération coordonnée visant à redorer le blason du gaz russe dans le discours politique européen. Le Kremlin propose un appât bien connu : du gaz « bon marché » acheminé par gazoduc, tandis que les responsables politiques de l’UE proches de Moscou présentent cette offre sous le prétexte de protéger les consommateurs contre des factures élevées et de préserver la compétitivité de l’industrie. Mais la faiblesse de cette opération réside dans le fait que l’Europe ne peut plus feindre de ne pas comprendre le coût réel de ce « prix bas ». Chaque mètre cube de gaz russe permet non seulement de produire des mégawattheures d’électricité à moindre coût, mais aussi de générer des recettes en devises pour le Kremlin, qui servent à financer non seulement la fabrication de missiles visant les civils ukrainiens, mais aussi celle de drones qui, depuis peu, prennent pour cible des civils dans l’UE.

