Aline Le Bail-Kremer Journaliste à la revue La Règle du Jeu, Tyzhden, LCI et co-fondatrice du collectif européen Stand With Ukraine

Kolas Yotaka : « Pour Taïwan, le président Trump est devenu une source d’incertitude »

Politique
29 mai 2026, 16:52

Kolas Yotaka est une auteure et chercheuse taïwanaise, rattachée à l’Institut de recherche mondial de l’université Keio (KGRI), et une ancienne porte-parole de la présidence de Tsai Ing-wen et du gouvernement taiwanais et ancienne députée du parlement taïwanais.

Auparavant, elle a exercé le métier de journaliste pour la télévision et pour la presse écrite, avant de se lancer dans la politique. Elle anime aujourd’hui un podcast hebdomadaire consacré aux questions de démocratie, sécurité et de désinformation. Nous nous sommes rencontrées en Ukraine, dans le cadre d’un forum des médias à Lviv. Dans le même temps, le sommet sino-américain à Pékin a eu lieu.

– Quels sont les principaux points à retenir de cette dernière rencontre entre les États-Unis et la Chine ? Si Donald Trump a tenu des propos vagues et ambigus, plusieurs responsables américains – dont Mike Johnson ou encore le représentant américain au Commerce Jamieson Greer – ont depuis déclaré que la position des États-Unis sur Taïwan restait inchangée. Que pensez-vous de tout cela ?

– À la suite de ce sommet américano-chinois, la principale préoccupation pour Taïwan est l’accroissement de l’incertitude. Les déclarations publiques du président Trump laissent tout de même entrevoir un changement de position des États-Unis concernant Taïwan. Taïwan est un pays souverain et indépendant, avec ses propres élections, président, armée, drapeau national et un territoire sous son contrôle effectif. Cependant, depuis le fameux « Trump 2.0 », le président Trump a non seulement déclaré publiquement que Taïwan avait « volé » des puces électroniques américaines, mais il s’est également montré réticent à désigner publiquement Taïwan comme un pays et il a également retardé les ventes d’armes à Taïwan. Pour Taïwan, le président Trump est devenu un président source d’incertitude.

– Vous étiez à Kyiv il y a encore quelques jours, s’agissait-il de votre première visite en Ukraine ?

– Oui, c’était la première.

– Aviez-vous une raison particulière de vous rendre en Ukraine ?

– Je suis venue pour des raisons professionnelles. En tant que chercheuse, je mène des études dans le domaine de la sécurité nationale ; je me suis rendue en Ukraine pour y rencontrer des experts en la matière.

– Quelles sont vos impressions après ce premier séjour ? Pouvez-vous partager avec nous vos réflexions sur l’Ukraine, sur cette guerre ?

– La nuit du 24 mai, lorsque la Russie a bombardé massivement Kyiv, je me trouvais en plein cœur de la capitale. Le bâtiment du ministère des Affaires étrangères, situé à seulement 400 mètres de moi, a été endommagé, et les fenêtres de l’étage où je me trouvais ont été brisées par le souffle de l’explosion. J’ai entendu les forces ukrainiennes intercepter les drones et les missiles balistiques russes, et j’ai vu les éclairs déchirer le ciel. C’est une véritable guerre, et des gens y perdent la vie. J’espère que rien de tout cela n’arrivera jamais à Taïwan. Mais j’ai été témoin de la résilience et du courage du peuple ukrainien. Dès le lendemain des frappes, la vie devait tout simplement continuer. Je suis convaincue que la guerre est impitoyable, mais lorsque l’on y est confronté, il faut y faire face avec encore plus de force, et toujours se préparer au pire.

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– Les « six assurances » envers Taiwan, accordées par Reagan en 1982, complétant la loi sur les relations avec Taïwan de 1979, le « Taiwan Relations Act », obligeant les USA à soutenir l’effort de défense de l’île contre la menace chinoise, sont censées garantir la sécurité de Taïwan. Ces deux piliers sont-ils mis à l’épreuve, font-ils partie d’une tactique de négociation de Donald Trump ou encore de son penchant pour la provocation ?

– En vertu de la loi sur les relations avec Taïwan et des six garanties, les États-Unis ont non seulement la responsabilité de fournir des armes à Taïwan, mais il leur est également interdit de consulter Pékin avant de procéder à de telles ventes d’armes. Cependant, ce statu quo semble désormais menacé. L’administration Trump semble traiter les activités militaires comme une simple transaction, ce qui constituerait sa plus grave erreur de calcul, car Taïwan se trouve en première ligne, assurant la défense des États-Unis et des démocraties de la région. En raison des pressions continues exercées par le PCC ces derniers jours, l’administration Trump a reporté son propre programme de vente d’armes d’une valeur de 14 milliards de dollars, pourtant déjà approuvé. Or, la réalité est qu’en 2025, le PCC a déjà envoyé des avions de combat pour menacer Taïwan plus de 5 000 fois. Taïwan a besoin d’une aide militaire sûre et résolue de la part des États-Unis pour maintenir le fonctionnement normal de sa démocratie ; les États-Unis ne devraient pas abandonner si facilement leurs principes de longue date.

– Quels sont les narratifs chinois les plus dangereux pour l’indépendance de Taïwan disséminés dans l’espace informationnel ?

– La Chine présente systématiquement Taïwan comme faisant partie intégrante de la Chine et qualifie l’indépendance de Taïwan de « séparatisme », ce qui constitue une désinformation totale. La menace de la Chine d’attaquer Taïwan par la force militaire en représailles de son indépendance relève de la pure agression, et constitue une violation du droit à l’autodétermination de 23 millions de Taïwanais. Taïwan n’a jamais été gouvernée par la Chine. Hormis durant « l’ère maritime », durant laquelle les Néerlandais, les Espagnols et la dynastie Qing ont brièvement occupé certaines parties du territoire taiwanais, la seule nation à avoir gouverné Taïwan entre 1895 et 1945 est le Japon. Taïwan n’a jamais été une société appartenant à la Chine. Au-delà du concept de Chinois “de souche”, la population taïwanaise est surtout composée de peuples autochtones, d’immigrants d’Asie du Sud-Est et de leurs descendants. Bien que des immigrants chinois soient arrivés à Taïwan il y a 400 ans, et que de nombreuses personnes aient des ancêtres originaires de Chine, dans la pratique, Taïwan est un pays totalement distinct de la Chine sur les plans politique, social, culturel et économique. La Chine devrait cesser de prétendre que Taïwan fait partie de la Chine et reconnaître Taïwan plutôt comme un pays devant être traité sur un pied d’égalité.