L’intelligence artificielle a non seulement permis d’automatiser la création de fausses informations, mais aussi de produire des « sources primaires » falsifiées. La Russie utilise activement cette technique de désinformation. De nouvelles formes de diffusion médiatique via des chatbots basés sur l’IA et l’évolution des principes de fonctionnement du moteur de recherche Google aident les propagandistes.
Fin juin 2026, l’agence Bloomberg a publié une étude basée sur la fuite de 73 documents internes de l’agence moscovite Social Design Agency (SDA). Les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’UE ont depuis longtemps ajouté cette organisation sur leurs listes de sanctions pour coordination d’opérations d’information pro-russes. Des documents décrivant le programme « Project 2026 » ont fait partie de cette fuite. L’objectif de ce programme n’est pas simplement de diffuser de la désinformation sur les réseaux sociaux, mais de créer un écosystème informationnel similaire visant à influencer les résultats des recherches en ligne et les réponses générées par les systèmes d’intelligence artificielle.
« Cette histoire révèle non seulement l’ampleur et la créativité des opérations d’information russes, mais aussi une nouvelle tendance plus générale. L’intelligence artificielle permet de modifier la perception qu’ont les gens de la réalité, tout en mobilisant un minimum de ressources. Une certaine quantité de contenu généré artificiellement et diffusé en ligne est capable de convaincre les algorithmes des services en ligne d’une vérité qui n’existe pas. Ces derniers, à leur tour, vont partager ce mensonge à leurs lecteurs ».
Clones de ‘Wikipédia’ et fabrique d’opinions
Les journalistes de Bloomberg ont découvert trois sites web de type ‘Wikipédia’ créés début 2026 puis bloqués par leur hébergeur. L’un des projets portait sur l’Arménie. Selon les métadonnées, le site a été créé deux mois avant les élections législatives dans ce pays. Un autre projet, de plus grande ampleur, concernait l’Allemagne. Selon l’intention des auteurs, la base de contenu de ce site web devait dépasser les 200 000 pages. Il était prévu de les mettre à jour chaque mois pour améliorer leur visibilité dans les résultats de recherche et l’ « entrainement » de six plateformes d’IA différentes.
« Ces sites ont été conçus dans un but bien précis : il s’agit d’une méthode utilisée par la machine de propagande russe pour pénétrer dans les chatbots et les moteurs de recherches les plus populaires. Les experts précisent que les modèles anglophones sont mieux à même de gérer ce type d’influences, connues sous le nom de «empoisonnement de données» (data poisoning ou LLM grooming) ».
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Les modèles basés sur des langues moins répandues sont nettement moins bien protégés contre ce type d’influences, car les équipes des services en ligne concernés manquent souvent de spécialistes capables d’identifier et d’écarter les sources manipulatrices qui ne sont pas publiées en anglais.
Bloomberg a également examiné comment l’agence SDA évalue l’efficacité de ses propres campagnes. L’un des exemples est une fausse information selon laquelle la mère du président Volodymyr Zelensky aurait acheté deux appartements dans le célèbre gratte-ciel «Burj Khalifa» à Dubai. Selon les informations internes de la société, cette histoire a enregistré environ 86 millions de vues, dont 10 millions générées par dix-neuf « partenaires » du projet, connu sous le nom de Storm-1516. Un autre cas a concerné le Premier ministre arménien Nilola Pashinyan. Il s’agit d’une fausse information selon laquelle il aurait acheté une villa en France, vue 10,6 millions de fois. Le Premier ministre s dû la démentir publiquement.
Un autre projet de l’agence Social Design Agency s’appelle Ruwiki. C’est un clone russophone de ‘Wikipédia’, lancé dès 2023. Son contenu reprend la position du Kremlin sur la guerre contre l’Ukraine. Dans les documents qui ont fait l’objet d’une fuite sont mentionnés de pseudo-centres d’analyse qui devaient convaincre tant les algorithmes que les utilisateurs non seulement de leur fiabilité, mais aussi de la réalité de leurs recherches et de leurs conclusions. En réalité, ces centres n’existent pas. Le pseudo « Centre mondial de recherches stratégiques » a publié des articles repris d’instituts de recherche crédibles, en transformant leurs conclusions. Exemple : à la fin de textes tout à fait neutres, figuraient des conclusions sur une « crise politique et économique profonde » en Europe ou sur la question des migrants.
Sources primaires de synthèse : une vulnérabilité liée à l’IA
Le projet de SDA et la création de contenus synthétiques sous couvert de sources primaires est une conséquence directe de la manière dont les gens consomment des informations. Le rapport annuel Digital News Report de l’Institut Reuters d’Oxford sur la consommation médiatique, publiée en juin 2026, a révélé que, pour la première fois, les réseaux sociaux ont dépassé toutes les autres sources d’information, notamment les médias traditionnels. Ils sont devenus la principale source d’information pour 54% des personnes interrogées.
Les assistants virtuels n’ont pas encore remplacé les médias traditionnels, car seul 1% des personnes interrogées ont indiqué que ces outils d’IA constituaient leur principale source d’informations.
Toutefois, ils gagnent rapidement en popularité en tant qu’outil complémentaire de consommation de médias: l’utilisation hebdomadaire des chatbots pour les actualités est passée de 7% en 2025 à 10% en 2026. Il ne s’agit pas seulement de lire les titres : 42% posent des questions complémentaires et 35% cherchent les dernières actualités.
Le principal problème lié à l’évolution des pratiques de consommation des médias n’est pas tant le fait d’utiliser l’IA, mais ce qui se passe après l’obtention d’une réponse. Seuls 4 % des utilisateurs d’assistants virtuels suivent régulièrement le lien menant à la source d’origine, alors que ce chiffre s’élève à 19% pour les moteurs de recherche et à 17% pour les réseaux sociaux. Avec la réponse toute faite du chatbot, l’utilisateur peut éviter de se rendre sur le site de la publication et ne pas vérifier la source de l’information.
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Anatomie d’un faux automatique
L’intelligence artificielle réduit la production de fausses informations à deux étapes. Voici une vue détaillée de ce processus.
– Première étape: le faux est moins cher à produire
Avec l’intelligence artificielle, la production de désinformation est devenue plus simple et moins chère. NewsGuard, une start-up états-unienne qui enregistre depuis 2023 les « sites d’informations douteuses générées par l’IA » (Unreliable AI-Generated News – UAIN), a fait état d’une progression rapide de ces ressources ces dernières années: 49 au printemps 2023, plus de 700 début 2024, 2 089 à l’automne 2025, plus de 3 700 en juin 2026,
Une partie de ce réseau est ouvertement propagandiste. Les chercheurs de NewsGuard ont notamment dévoilé un réseau de 167 sites liés à la Russie. Ils se faisaient passer pour des médias d’information locaux et diffusaient de fausses informations sur la guerre en Ukraine.
En outre, NewsGuard vérifie régulièrement les onze chatbots IA les plus populaires, parmi lesquels ChatGPT, Gemini, Copilot, Grok, Claude et Perplexity. Des experts leur soumettent dix affirmations fausses qui circulent largement à ce moment-là dans les médias. Les résultats de ces vérifications montrent que les modèles reproposent ces faux dans plus de 25% des cas. Cela signifie que la désinformation qui s’est déjà répandue dans l’espace médiatique peut se propager non seulement via les réseaux sociaux ou les sites web, mais aussi par les réponses des chatbots basés sur l’IA.
Il est à noter que la première vague de la diffusion des sites proposant du contenu généré par l’intelligence artificielle était principalement motivés par des considérations économiques. En 2024, NewsGuard a montré qu’il était possible de créer un site d’actualités complètement automatisé pour environ 105 dollars, et que sa monétisation reposait souvent sur des publicités diffusées par l’intermédiare de grands réseaux publicitaires. Au cours des années 2025-2026, la nature d’une partie de ces sites a commencé à évoluer. Ils sont souvent créés non seulement pour attirer un audience humaine, mais aussi pour que leur contenu soit indexé par les moteurs de recherche et les modèles linguistiques. Cela influence les informations qu’ils reproduisent plus tard dans leurs réponses.
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Si la première étape consiste à produire en masse des affirmations mensongères, la seconde passe par la création des sources prétendument fiables pour les fonder. Les modèles linguistiques et les moteurs de recherche ont été formés pour faire confiance à des ressources proposant du contenu structuré, qui s’apparente souvent à celui des encyclopédies numériques. C’est notamment pour cette raison que les propagandistes russes ont cherché à créer des clones de «Wikipédia», de pseudo-centres d’analyse scientifique ou d’un réseau de 200 000 pages prétendument « locales ». Ces ressources ne sont pas destinées aux lecteurs, mais visent à influencer les moteurs de recherche et les outils d’IA qui utilisent des données ouvertes en temps réel.
Optimisation des moteurs de recherche à l’ère de l’intelligence artificielle
Il n’y a pas si longtemps, le secteur de l’optimisation des sites pour les moteurs de recherche (Search Engine Optimization – SEO) cherchait à permettre aux sites d’apparaitre le plus haut possible dans les résultats de recherche Google. A présent, « Project 2026 » a montré que la logique d’optimisation utilisée par les propagandistes consiste non pas à figurer en première position, mais dans les réponses générées par l’intelligence artificielle. Ainsi, les propagandistes travaillent à «cultiver» de manière ciblée de vastes quantités de contenu, destinées non pas aux utilisateurs, mais aux modèles linguistiques. L’objectif est que, lors de la formation de la réponse ou de la recherche en temps réel, l’IA retienne les formulations appropriées et les reproduise comme des informations fiables.
– Deuxième étape : le faux obtient sa « source primaire »
« La propagande classique cherchait à convaincre la personne qui consommait le contenu. A présent, c’est l’écosystème informationnel entier, dans lequel l’intelligence artificielle cherche ses connaissances, qui devient la cible de la propagande. Ce faisant, cette tactique sape le journalisme professionnel et fiable ».
A cette fin, l’agence SDA met en place un vaste réseau de sites qui se réfèrent mutuellement, se font passer pour des médias indépendants, des instituts de recherche ou de ressources encyclopédiques, et donnent l’illusion d’un grand nombre de confirmations indépendantes. Cela signifie que le modèle linguistique risque de percevoir un discours créé artificiellement comme le reflet de la réalité. Il ne s’agit plus d’une lutte pour une place dans les résultats de recherche, mais d’une tentative de modifier les fondements informationnels sur lesquels se basent les réponses des systèmes d’intelligence artificielle.
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Le moteur de recherche Google est désormais un outil indirect des propagandistes dans ce processus. En mai 2026, une mise à jour du moteur de recherche a été annoncée – il s’agissait d’une fonctionnalité « AI Overviews », qui permet de générer de courtes réponses, qui s’affichent au-dessus des résultats de recherche classiques. En d’autres termes, Google ne propose désormais plus une source d’information, mais une réponse directe. Comme le montrent les études, la plupart des utilisateurs ne vérifient pas la source des informations. Ainsi, la recherche traditionnelle distance de plus en plus les lecteurs des sources originales, ce qui les rend pratiquement invisibles.
Cette situation est particulièrement dangereuse, car si l’espace informationnel est systématiquement pollué de réseaux de ressources pseudo-scientifiques telles que «Project 2026 », il sera de plus en plus difficile pour une personne de différencier un récit authentique d’un récit fabriqué de toutes pièces. En fait, il s’agit d’une tentative destinée à influencer non seulement ce que les gens lisent actuellement, mais aussi ce que les systèmes d’intelligence artificielle détermineront comme vrai demain.
Conséquences pour l’espace médiatique ukrainien
Les experts mettent en garde contre les difficultés rencontrées par les utilisateurs qui ne parlent pas anglais, et ces problèmes sont particulièrement d’actualité en Ukraine. La partie ukrainophone du web est nettement plus petite que la partie anglophone. Par conséquent, chaque source prend davantage de place dans la génération des réponses des modèles linguistiques.
Le problème est aggravé par le fait qu’à la cinquième année d’une guerre à grande échelle, Google continue d’afficher du contenu en russe pour les utilisateurs ukrainiens. A cela s’ajoute le développement ciblé par la Russie de réseaux de pseudo-sites fiables tels que « Projet 2026 », ce qui présente un risque qui ne se limite pas au fait que l’internaute puisse tomber sur de la désinformation mais, bien plus dangereux, au fait que les discours russes risquent de s’intégrer davantage dans l’environnement informationnel à partir duquel les systèmes génératifs d’intelligence artificielle formulent leurs réponses.
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Concrètement, il s’agit d’un nouveau niveau de guerre de l’information. L’objectif n’est désormais plus simplement de convaincre un lecteur précis, mais de modifier progressivement l’écosystème numérique de manière à ce que les interpétations russes des événements apparaissent pour les algorithmes aussi légitimes que les sources indépendantes vérifiées. Pour l’Ukraine, cela signifie que la lutte pour la sécurité de l’information se tourne de plus en plus vers une lutte pour la qualité et la visibilité de son propre espace d’information numérique.
Médias de confiance en tant que dernière étape de vérification
Dans un monde où les faux sont créées en quelques minutes et où l’IA générative est capable de leur donner un aspect convaincant et même d’imiter une «source primaire», le rôle des médias professionnels, qui vérifient les faits, déterminent l’origine des informations et recherche ses sources, devient alors d’une importance cruciale. Les systèmes automatisés qui agrègent du contenu provenant d’Internet ne disposent pas d’un moyen fiable capable de détecter un journalisme responsable d’une fausse encyclopédie ou d’un réseau de sites créés pour manipuler les algorithmes.
Cette fonction est encore effectuée par un humain qui vérifie les sources, détermine l’auteur et contacte les parties concernées.
Il est révélateur que l’agence Bloomberg ait identifié le réseau SDA en s’appuyant sur des fuites de documents et sur une vérification indépendante des données provenant de plus de 40 sites web, c’est-à-dire, à l’aide d’un travail classique de journalisme d’investigation, et non à une analyse automatisée.
« C’est là réside le paradoxe de l’ère de l’IA générative: plus l’espace informationnel s’automatise, plus les institutions capables de vérifier les faits et de dévoiler les manipulations prennent de l’importance ».
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D’une part, les chatbots IA offrent aux utilisateurs la rapidité et la simplicité d’explication qui manque souvent aux médias traditionnels, de l’autre, les outils basés sur l’IA héritent des forces et des faiblesses de l’environnement dans lequel ils sont formés. L’histoire du «Projcet 2026 » montre que la lutte dans l’espace informationnel ne repose plus seulement sur l’attention du lecteur, mais aussi sur la confiance des algorithmes qui plus tard répondront aux besoins de millions de personnes.
Les parties se trouvent a priori dans des conditions inégales. La création d’un réseau de 200 000 pages de fausse encyclopédie coûte à SDA des dizaines ou des centaines de milliers de dollars. De plus, cela nécessite quelques mois de travail de la part de fournisseurs externes. La vérification de chaque information que ce réseau tente de promouvoir dans un chatbot ou dans les résultats de recherche est un travail bien plus lent et cher. Seule une rédaction composée de journalistes, disposant de sources fiables et d’une réputation solide est capable de mener cette tâche à bien. Il n’y a pas assez de journalistes pour un tel volume de vérification, car les rédactions n’ont tout simplement pas le temps de vérifier chaque nouveau clone de «Wikipédia» ou chaque pseudo-centre d’analyses avant qu’il ne soit indexé par un moteur de recherche ou récupéré par un modèle linguistique.
Par conséquent, la lutte contre ce type de réseaux doit s’effectuer non seulement au niveau des publications individuelles, mais aussi au niveau des institutions, plateformes, organismes de régulation et de vérification des faits capables de les détecter et de les bloquer de manière systématique.


