Nadiya Balovsiak Professeur agrégé du Département des communications médiatiques de l'Université Catholique d'Ukraine

Comment l’Ukraine perd la guerre de l’information sur Telegram

Politique
14 mai 2026, 12:59

La zone de non-droit de l’espace informationnel ukrainien : c’est ainsi que l’on pourrait qualifier la messagerie Telegram, utilisée par des millions d’Ukrainiens, adoptée par les institutions publiques, mais saturée de chaînes anonymes.

Telegram est sans doute le réseau social le plus controversé en Ukraine depuis plusieurs années. Son rôle est intensément débattu. Pendant que ces discussions se poursuivent, les Ukrainiens continuent de l’utiliser massivement : plus de 70 % d’entre eux s’informent via Telegram. Dans les débats publics sur les dangers de la plateforme, les arguments avancés concernent souvent les origines de son fondateur, Pavel Durov, l’opacité de sa structure de propriété ou l’éventuel accès des services de renseignement russes aux données des utilisateurs.

Pourtant, le véritable problème de Telegram se situe ailleurs. La plateforme fonctionne sans standards éditoriaux, sans mécanismes de vérification des sources et sans véritable responsabilité quant aux contenus qui y circulent. C’est précisément ce vide normatif qui favorise l’émergence d’un environnement où des canaux anonymes peuvent rassembler des audiences de plusieurs millions de personnes, tandis que la propagande russe y évolue avec une aisance déconcertante.

En septembre 2024, le Conseil de sécurité nationale et de défense d’Ukraine (CSND) a interdit l’usage de Telegram sur les appareils professionnels des fonctionnaires, des militaires et des employés des infrastructures critiques, au motif d’une « menace pour la sécurité nationale ». Le chef de la Direction principale du renseignement militaire ukrainien (HUR MOU), Kyrylo Boudanov, a qualifié Telegram de « polygone numérique pour les opérations informationnelles », par lequel transiterait l’essentiel de la désinformation circulant en Ukraine. De nombreux experts en cybersécurité, journalistes et personnalités publiques ont formulé des constats similaires.

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En réalité, cette plateforme a depuis longtemps cessé d’être neutre — si tant est qu’elle l’ait jamais été. Des structures russes l’utilisent de manière systématique pour diffuser de fausses informations et des récits anti-ukrainiens à travers des chaînes bénéficiant d’une audience massive en Ukraine. À l’inverse, les médias traditionnels peinent à s’y imposer, voire en sont pratiquement absents. Autrement dit, l’espace informationnel le plus fréquenté du pays n’est plus structuré par des rédactions identifiables, mais par des acteurs anonymes et des relais de propagande.

Dans ces conditions, il semblerait logique de renoncer à l’usage de cette plateforme, voire d’en envisager l’interdiction. Pourtant, près de deux ans après la déclaration du Conseil de sécurité nationale et de défense d’Ukraine (CSND), Telegram demeure l’un des principaux instruments de communication des institutions publiques. Son interdiction sur les appareils professionnels des fonctionnaires coexiste, sans contradiction apparente, avec une présence active de ces mêmes institutions sur la plateforme.

Le réseau incontournable

Essayons d’abord de comprendre comment l’État ukrainien s’est retrouvé pris au piège d’une forme de dépendance à Telegram.

Avant le début de l’invasion russe à grande échelle, Telegram était déjà connu en Ukraine, mais ne constituait pas encore un média dominant : en 2019, environ 17 % des Ukrainiens utilisaient la plateforme, tandis que Viber touchait plus de 56 % de la population. La situation a toutefois radicalement changé en février 2022.

Telegram a alors profité du vide informationnel des premiers jours de l’invasion pour s’imposer. Tandis que les sources officielles demeuraient prudentes ou tardaient à réagir, des bénévoles, des journalistes, des personnalités publiques et de simples citoyens s’y sont organisés pour diffuser en temps réel des informations cruciales : itinéraires d’évacuation, lieux de bombardements, possibilités d’aide ou consignes de sécurité.

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La plateforme s’est rapidement transformée en principale source d’information du pays. Selon une étude menée par USAID–Internews, 72 % des Ukrainiens s’informaient via Telegram en 2023 ; ils étaient déjà 73 % en 2024. Plus largement encore, plus de 80 % des Ukrainiens utilisaient la plateforme en 2024.

Dans ces conditions, renoncer à Telegram est devenu pratiquement impossible. L’État ukrainien, qui y était entré par nécessité, y est resté faute d’alternative comparable. La décision adoptée par le Conseil de sécurité nationale et de défense d’Ukraine (CSND) en 2024 comportait d’ailleurs une précision qui légitimait de facto la poursuite de son utilisation : l’interdiction ne s’appliquait pas aux cas de « nécessité de service ». Or, l’appréciation de cette nécessité a été laissée aux administrations elles-mêmes.

Si certaines institutions ont effectivement cessé d’utiliser Telegram, beaucoup ont néanmoins conservé leurs chaînes publiques sur la plateforme. La rupture complète est ainsi devenue l’exception plutôt que la règle.

Qui domine réellement Telegram en Ukraine ?

Si l’État dominait réellement l’espace ukrainien de Telegram, l’écart entre les discours officiels et les pratiques pourrait au moins se justifier d’un point de vue pragmatique : les institutions resteraient présentes sur la plateforme afin de toucher une large audience, en tentant de concurrencer l’adversaire sur son propre terrain.

Or, la réalité est tout autre. Les données disponibles — notamment les classements des chaînes Telegram les plus populaires — dessinent un paysage bien différent.

L’analyse des chaînes les plus suivies en Ukraine, fondée sur les statistiques des services Telemetrio et TGStat, montre que les chaînes officielles et celles des médias traditionnels ne suscitent qu’un intérêt limité dans l’écosystème ukrainien de Telegram.

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Le seul classement dans lequel les chaînes publiques parviennent à rivaliser avec les canaux non officiels — tels que « Trukha », « Lachen écrit » ou « Nikolaevski Vanek » — ainsi qu’avec des chaînes anonymes (« Times of Ukraine », « Insider UA ») ou ouvertement propagandistes (« Le monde aujourd’hui avec Youri Podoliaka » ou la chaîne d’Anatoli Charii) est celui de TGStat fondé sur le nombre de citations.

Autrement dit, les chaînes officielles sont citées, tandis que les chaînes anonymes et semi-anonymes sont, elles, effectivement lues.

L’étude montre que les chaînes anonymes figuraient dans le top 10 de Telemetrio dans 59,3 % des cas. Si l’on y ajoute les chaînes semi-anonymes, plus des deux tiers des canaux les plus populaires relevaient de cette catégorie. Une tendance comparable ressort des statistiques de TGStat portant sur le nombre d’abonnés.

Un autre constat apparaît particulièrement préoccupant : aucun média traditionnel n’a intégré les classements observés durant les quatre mois d’analyse.

Tout indique ainsi que la domination des chaînes anonymes ne relève pas d’un phénomène conjoncturel, mais constitue une caractéristique structurelle de l’espace Telegram ukrainien. Parmi les chaînes restées dans le top 10 de Telemetrio pendant quatorze semaines consécutives figurent notamment : « Guerre réelle », « Kyiv réel », « Ukraine Sech », « Insider UA », « Times of Ukraine » ou encore « Trukha Ukraine » — toutes des plateformes anonymes.

Dans le classement de portée de TGStat, deux chaînes de propagande — « Le monde aujourd’hui avec Youri Podoliaka » et la chaîne d’Anatoli Charii — figuraient également parmi les plus stables, relayant ouvertement des récits pro-russes.

Autre signal particulièrement alarmant : les chaînes propagandistes occupaient la deuxième place des classements de portée, avec une part de 19,3 %. Plus révélateur encore, leur position moyenne dans le top 10 s’élevait à 2,2, ce qui signifie qu’elles se situaient régulièrement à la deuxième ou à la troisième place des classements.

« Le monde aujourd’hui avec Youri Podoliaka » et la chaîne de Charii ont figuré dans les classements durant l’ensemble des quatorze semaines d’observation. Autrement dit, Telegram fonctionne bel et bien comme un vecteur de diffusion des récits ennemis.

L’État, complice involontaire

À la lumière de ce qui précède, la position de l’État apparaît profondément paradoxale.
Alors même qu’il est établi que les Ukrainiens s’informent massivement auprès de sources anonymes, souvent contaminées par la propagande ennemie, l’appareil d’État ne quitte pas la plateforme — bien au contraire, il continue d’y investir des ressources considérables.

Une étude consacrée aux pratiques de communication de vingt-neuf institutions de l’administration centrale et territoriale a montré que seules cinq d’entre elles ne disposaient pas de chaîne Telegram : le ministère des Affaires étrangères, le ministère des Anciens combattants, le ministère des Industries stratégiques, le Gouvernement et les Forces armées ukrainiennes — même si certains commandants militaires disposent, à titre personnel, de leurs propres chaînes.

Toutes les autres structures étatiques sont non seulement présentes sur la plateforme, mais y déploient une activité soutenue. Le ministère de la Défense et le Parlement publient en moyenne une vingtaine de messages par jour, le ministère du Développement régional dix-huit, et le ministère de l’Intérieur quinze. Toutes institutions confondues, la fréquence moyenne atteint 7,7 publications quotidiennes.

Certaines administrations utilisent également des bots Telegram — des outils d’interaction avec les citoyens — à l’instar du Bureau du président, du renseignement militaire ukrainien (HUR MOU), du Service de sécurité d’Ukraine (SBU) ou encore du ministère de la Transformation numérique.
Or, certains de ces bots ne disposent d’aucune certification officielle et ne sont même pas mentionnés sur les sites institutionnels correspondants. Une simple recherche du terme « SBU » sur Telegram fait apparaître plusieurs bots différents, sans qu’il soit immédiatement possible d’identifier lequel est authentique.

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Une telle situation contribue, de facto, à légitimer Telegram aux yeux des citoyens. Lorsque le président, le gouvernement et les services de sécurité publient quotidiennement des dizaines de messages sur cette plateforme, le signal envoyé est sans ambiguïté : Telegram est perçu comme un canal officiel, fiable et sûr.

Dans ce contexte, son interdiction sur les appareils professionnels apparaît avant tout comme une mesure largement symbolique, voire comme une simple formalité administrative.

Une zone de non-droit

La popularité des chaînes anonymes ne s’explique pas uniquement par l’absence de modération. Elles ont surtout appris à parler le langage émotionnel qui domine en temps de guerre : celui de l’anxiété.
Là où les chaînes officielles s’expriment dans le langage des institutions, les chaînes anonymes adoptent celui d’individus ordinaires — de personnes qui ont peur, doutent, s’inquiètent, comme leurs lecteurs.

Telegram ne fait qu’accentuer cette dynamique. La plateforme fonctionne sans filtres éditoriaux, sans procédures de validation, sans responsabilité quant à la fiabilité des contenus et, surtout, sans mécanismes de hiérarchisation de l’information.

Un canal anonyme diffuse une « exclusivité » non vérifiée cinq minutes après un événement — et le lecteur, qui recherche moins l’exactitude qu’un sentiment de maîtrise face au chaos, se tourne vers cette source. Les institutions officielles et les médias traditionnels, avec leurs standards de vérification et leurs processus éditoriaux, ne sont tout simplement pas conçus pour rivaliser avec une telle immédiateté.

C’est précisément cette logique que la propagande russe exploite avec efficacité. Des chaînes comme « Le monde aujourd’hui avec Youri Podoliaka » ou les ressources liées à Anatoli Charii obéissent aux mêmes codes que les chaînes anonymes ukrainiennes — mais avec des objectifs clairement définis et, manifestement, des moyens importants.

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Elles ne cherchent pas à se présenter comme des sources officielles. Au contraire, elles cultivent l’image de voix « proches », simples, accessibles et supposément sincères — des interlocuteurs qui « parlent vrai ».

Mais la menace informationnelle n’est qu’une facette du problème. L’absence de règles sur Telegram a également un coût humain, parfois tragique.

Une enquête du Kyiv Independent, publiée en avril 2026, décrit le programme de soutien au mouvement de résistance « Ruban jaune » dans les territoires occupés, dont le recrutement s’effectuait par l’intermédiaire d’un bot Telegram non chiffré. Celui-ci se contentait de fournir des consignes générales de sécurité, sans assumer aucune responsabilité quant aux conséquences potentielles de cette activité.

Or, ces échanges avaient lieu sur Telegram — une plateforme que plusieurs services de renseignement occidentaux soupçonnent depuis longtemps d’entretenir des liens étroits avec le FSB russe.
Données personnelles, métadonnées des échanges, informations de géolocalisation : autant d’éléments susceptibles de devenir accessibles à ceux-là mêmes contre lesquels ces résistants étaient engagés.

Selon l’enquête, certains participants au mouvement ont été arrêtés, torturés, voire tués.
L’affaire du bot de recrutement ne constitue ni une anomalie ni une erreur isolée. Elle apparaît plutôt comme la conséquence logique d’un environnement qui pénalise systématiquement ceux qui tentent d’y agir selon les règles étrangères à ce réseau.

Les médias traditionnels arrivent sur Telegram avec leurs principaux atouts — fiabilité, vérification, responsabilité éditoriale — pour découvrir qu’aucune de ces qualités n’y a de côte. Une chaîne anonyme, dépourvue de rédaction identifiée et de responsabilité publique, peut y rassembler plus rapidement une audience de plusieurs millions d’abonnés qu’un média fort de vingt années d’existence.

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Les médias vérifiés ont besoin non seulement d’un soutien financier, mais également de mécanismes structurels capables de rendre les contenus fiables compétitifs dans un environnement qui, par sa logique même, favorise la vitesse, l’émotion et l’anonymat plutôt que la vérification. Une telle approche devrait relever pleinement de la politique publique à l’égard de Telegram, et non dépendre de financements ponctuels ou d’initiatives isolées.

Une autre étape essentielle consisterait à mieux encadrer les médias présents sur la plateforme. Des chaînes anonymes rassemblant plusieurs millions d’abonnés ne devraient pas pouvoir évoluer totalement en dehors de toute forme de régulation. En temps de guerre, il est essentiel de savoir qui possède un média, qui le finance et selon quelle ligne éditoriale il fonctionne — autant d’exigences considérées comme normales pour n’importe quel autre média, mais auxquelles Telegram permet aujourd’hui largement d’échapper.

L’Ukraine mène désormais une guerre de l’information sur un terrain dont les règles sont, pour une large part, définies par l’adversaire. Tant que l’État continuera à légitimer cette plateforme par sa présence, sans exiger en retour davantage de transparence de Telegram — ni davantage de cohérence vis-à-vis de ses propres principes —, les chaînes anonymes et les relais de propagande continueront d’imposer leur temporalité et leurs récits à l’espace informationnel ukrainien.