Viktor Taran Responsable du Centre de formation des opérateurs de drones Kruk

États et désinformation : les attaques d’aujourd’hui

Politique
22 mai 2026, 14:41

La désinformation moderne utilise une nouvelle forme d’arme combinée appelée « deepfake ». Il s’agit de contrefaçons numériques que les pirates informatiques publient sur des sites piratés.

Le 16 mars 2022, soit trois semaines après le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, une vidéo apparaît sur le site de la chaîne ukrainienne Ukraina 24. À l’écran, le président ukrainien Volodymyr Zelensky se tient derrière un pupitre et s’adresse à la nation : « J’ai décidé de rendre le Donbass. Nos efforts ont échoué. Mon conseil : que chacun dépose les armes et rentre auprès de sa famille ».

En réalité, Zelensky n’a jamais prononcé ces mots. La vidéo est un deepfake, un faux numérique sophistiqué diffusé par des hackers après le piratage du site de la chaîne ukrainienne. En quelques heures, elle devient virale sur les réseaux sociaux. Facebook finit par la supprimer après plusieurs signalements, mais le mal est déjà fait : elle a accumulé des centaines de milliers de vues.

Zelensky réagit sans tarder. Dans une vidéo filmée dans une rue de Kyiv, vêtu d’un uniforme militaire, il répond sans détour : « Nous défendons notre terre, nos enfants, nos familles ». Mais, pour les chercheurs de l’organisation Witness, spécialisée dans le repérage des contenus falsifiés, le danger dépasse largement ce cas précis. « Le problème spécifique des deepfakes réside dans ce qu’on appelle le dividende du menteur : lorsqu’une vidéo authentique peut facilement être déclarée fausse, et que la charge de la preuve se trouve transférée à ceux qui soutiennent qu’elle est bien réelle », explique Sam Gregory, directeur exécutif de Witness.

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Cet épisode ne relevait pas d’une expérimentation isolée, mais d’une démonstration publique d’un nouveau type d’arme hybride, le premier test grandeur nature révélant jusqu’où la Russie était prête à pousser sa guerre informationnelle contre l’Ukraine.

L’opération Doppelganger : comment le Kremlin clone la réalité

Alors que les combats faisaient rage en Ukraine, une autre offensive se déployait en parallèle, plus vaste, plus sophistiquée, et pensée non seulement pour le public ukrainien, mais pour l’ensemble de l’espace informationnel occidental. Son nom : Doppelganger, littéralement « double » ou « sosie ». Le principe est d’une redoutable simplicité : reproduire à l’identique les sites de médias reconnus, tel Fox News, The Washington Post, Der Spiegel, Le Monde, la BBC, avant d’y publier de faux contenus. Le lecteur reconnaît un logo familier, une typographie crédible, une mise en page parfaitement imitée, sans remarquer que l’adresse du site diffère à peine de l’original. Ainsi, washingtonpost.com devient washingtonpost.pm ; fox-news.com, fox-news.top, etc.

L’opération débute en mai 2022 et est révélée dès septembre de la même année par l’organisation EU DisinfoLab. Pourtant, malgré cette exposition publique, elle ne s’interrompt pas, elle s’adapte.
Selon des documents rendus publics par le ministère américain de la Justice en 2024, l’opération était pilotée par deux sociétés russes, Social Design Agency et Structura, agissant sur instruction directe du Kremlin. La vice-procureure générale des États-Unis, Lisa Monaco, résume le mécanisme en des termes sans ambiguïté : « Sur instruction de Poutine, les sociétés SDA, Structura et ANO Dialog ont utilisé le cybersquattage de domaines, de faux influenceurs et des profils fictifs afin de promouvoir clandestinement, sur les réseaux sociaux, des narratifs mensongers générés par intelligence artificielle ».

Les clones de Fox News ou du Washington Post publiaient ainsi des contenus affirmant que l’endettement américain explosait sous le poids de l’aide accordée à Kyiv, que le président ukrainien Volodymyr Zelensky était corrompu, ou encore que les États-Unis devraient cesser de financer des crises extérieures pour se concentrer sur leurs propres difficultés. L’un des documents internes de planification de Social Design Agency, cité dans l’acte d’accusation américain, expose d’ailleurs explicitement l’objectif poursuivi : « Influencer l’opinion publique aux États-Unis afin que les Américains considèrent que leur pays doit se concentrer sur ses problèmes intérieurs plutôt que de dépenser de l’argent pour l’Ukraine et d’autres régions problématiques ».

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Doppelganger modulait ses récits selon les publics ciblés. À destination de la communauté LGBT américaine, elle relayait des articles dénonçant de prétendues persécutions visant les « jeunes transgenres » en Ukraine. Pour les publics germanophones, elle amplifiait des contenus critiques à l’égard du gouvernement allemand et du soutien militaire à Kyiv. Quant aux lecteurs francophones, ils étaient exposés à des récits présentant la France comme un simple « vassal » de Washington, tandis que l’OTAN était décrite comme agissant contre les intérêts nationaux français.

L’architecture technique de l’opération, elle aussi, avait été conçue avec une précision remarquable. Les noms de domaine étaient enregistrés via les registraires américains Namecheap, NameSilo et GoDaddy, tandis que les paiements transitaient par des intermédiaires installés aux États-Unis. Quant aux adresses IP utilisées, plusieurs avaient déjà été associées à des activités cybercriminelles. Pour contourner les mécanismes de modération des plateformes, les opérateurs avaient également recours à un système sophistiqué de cloaking, baptisé Kehr, capable d’afficher un contenu différent selon l’identité du visiteur : un utilisateur ordinaire voyait le faux article, tandis qu’un modérateur chargé de vérifier le lien pouvait être redirigé vers une page inoffensive. Ainsi, les services de renseignement territoriaux bavarois ont recensé 7 983 campagnes et 828 842 clics, générés à partir de seulement deux serveurs entre mai 2023 et juillet 2024.

En parallèle, un autre dispositif venait renforcer l’opération : un réseau de faux profils, surnommés les « Odette », chargés de relayer systématiquement les contenus de Doppelganger dans les commentaires de pages Facebook à forte audience. Tous ces comptes arboraient ce prénom féminin et affirmaient travailler chez Netflix. En août 2024, Meta a annoncé avoir identifié plus de 6 000 signalements et supprimé plus de 5 000 profils et pages liés au réseau.

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De son côté, le Federal Bureau of Investigation (FBI) a saisi des dizaines de noms de domaine, parmi lesquels ribunalukraine.info, waronfakes.com, fox-news.top, washingtonpost.pm ou encore spiegel.agency.

Pourtant, chaque fois qu’une plateforme ou un gouvernement parvenait à neutraliser un maillon du dispositif, de nouveaux relais apparaissaient presque aussitôt pour le remplacer.

L’IA au service de la propagande

Par le passé, une opération de l’ampleur de Doppelganger aurait été pratiquement impossible, du moins à une telle échelle. Produire des dizaines de milliers de contenus dans différentes langues, adaptés à des publics distincts et calibrés pour des audiences spécifiques, aurait nécessité une véritable armée de traducteurs, de rédacteurs et d’analystes. Aujourd’hui, une grande partie de ce travail est assurée par l’intelligence artificielle. En 2024, le réseau Pravda, l’un des plus vastes écosystèmes prorusses de désinformation, aurait publié près de 3,5 millions d’articles générés par IA. L’objectif ne consistait pas uniquement à diffuser des récits de propagande, mais aussi à « empoisonner » les bases de données informationnelles elles-mêmes. Car lorsqu’une quantité suffisante de contenus falsifiés envahit Internet, les générations suivantes de modèles d’intelligence artificielle finissent, à leur tour, par être entraînées sur une représentation déformée du réel.

L’opération Storm-1679 a ainsi eu recours à l’IA pour imiter la voix d’un acteur américain célèbre dans un faux documentaire attribué à Netflix et dirigé contre le Comité international olympique. Les spectateurs entendaient une voix familière, reconnaissaient un logo connu et accordaient spontanément leur confiance à ce qu’ils avaient sous les yeux. En août 2025, ce même réseau est parvenu, grâce à des deepfakes, à reproduire avec un degré de vraisemblance saisissant les codes visuels et éditoriaux d’ABC News, de la BBC et de POLITICO, au point que certains de ses contenus ont été relayés par Donald Trump Jr. et Elon Musk.

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Février 2026 apporte un nouvel exemple documenté. Pendant les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina, les équipes de vérification de la BBC (BBC Verify) mettent au jour une vaste opération orchestrée par le réseau « Matriochka », visant les sportifs et les supporters ukrainiens. Dans l’une des vidéos diffusées, les spectateurs voient d’abord une véritable conférence de presse de la présidente du CIO, Kirsty Coventry ; mais, quelques secondes plus tard, sa voix authentique est remplacée par un clone généré par intelligence artificielle. Le réseau « Matriochka » lui fait alors « déclarer » que les athlètes ukrainiens seraient venus à Milan « dans le seul but d’assurer un coup de publicité politique » et qu’elle « n’avait jamais rencontré des gens aussi désagréables ». En réalité, Coventry n’a jamais tenu de tels propos. Selon BBC Verify, à la fin du mois de février 2026, au moins 35 vidéos imitant les marques de médias et d’organisations gouvernementales liées aux Jeux olympiques avaient déjà été piratées, dont l’une a dépassé le million de vues.

Des campagnes de deepfakes visant spécifiquement l’Ukraine ont été déployées dès les premiers mois de l’invasion russe à grande échelle. La Russie a notamment diffusé un deepfake de la présidente moldave Maia Sandu, lui attribuant de prétendues déclarations sur sa position à l’égard de Moscou, ainsi qu’un faux enregistrement audio du responsable politique slovaque Michal Šimečka.

Selon le Centre de lutte contre la désinformation d’Ukraine, 191 opérations informationnelles russes utilisant des contenus générés par intelligence artificielle ont été recensées depuis le début de l’année 2025, pour une audience cumulée d’au moins 84,5 millions de vues. La chercheuse Desirée Vins, qui a étudié cette question pour la Heinrich Böll Foundation, met en lumière un mécanisme particulièrement préoccupant : « Même des copies manifestement artificielles peuvent influencer la mémoire, les convictions et la prise de décision ; les opinions des individus peuvent évoluer sous l’effet d’une interaction avec une copie numérique, même lorsqu’ils savent qu’ils n’ont pas affaire à une personne réelle », explique-t-elle.

Bots, profils « vivants » et « blanchiment de désinformation »

La production de faux contenus ne constitue que la première étape de l’opération. Le second levier, tout aussi essentiel, réside dans leur diffusion ciblée auprès des audiences visées. Et c’est précisément sur ce terrain que la Russie a appris à retourner l’architecture même des réseaux sociaux contre leurs propres utilisateurs. Repérer les bots « traditionnels » demeure relativement simple : ils publient des messages standardisés, ne possèdent aucun historique personnel crédible et présentent une activité d’une régularité suspecte, jour et nuit. Mais les techniques ont évolué.

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Les profils « vivants » contemporains, que les chercheurs qualifient aussi de comptes « dormants » ou d’« imposteurs », peuvent, pendant des années, donner l’illusion d’utilisateurs parfaitement authentiques. Ils publient des photographies de vacances, commentent l’actualité locale, réagissent à des événements sportifs ou échangent des recettes de cuisine. Puis, au moment opportun, sur commande, ils « s’éveillent » simultanément et se mettent à diffuser massivement un récit précis. Les plateformes peinent alors à réagir : au moment de leur activation, ces profils disposent déjà de plusieurs mois, voire de plusieurs années d’historique organique apparemment irréprochable.

L’opération Doppelganger reposait également sur un autre procédé, que les chercheurs qualifient de « blanchiment de désinformation ». Dans un premier temps, un contenu était publié sur un site prorusse peu connu. Un réseau de bots et de comptes « dormants » relayait ensuite massivement la publication, gonflant artificiellement le nombre de likes, de partages et de commentaires.

L’algorithme de la plateforme interprétait cette activité comme un signal d’intérêt légitime et commençait à recommander le contenu à une audience plus large. Des utilisateurs bien réels poursuivaient alors sa diffusion, souvent sans même soupçonner que la source initiale entretenait des liens avec le Kremlin.

Doppelganger suivait par ailleurs plus de 2 800 influenceurs américains réels, identifiés comme de potentiels relais d’influence. L’un des documents internes de la Social Design Agency (SDA) mentionnait explicitement la possibilité de les mobiliser afin d’attiser des « tensions internes » au sein des pays alliés de l’Ukraine. Ces influenceurs ignoraient probablement qu’ils figuraient déjà dans le champ d’action de la machine d’influence du Kremlin.

Lors des élections en Allemagne, entre décembre 2024 et janvier 2025, l’organisation CeMAS a recensé plus de 600 publications prorusses originales, chacune relayée des centaines de fois. Leur audience cumulée a atteint 2,8 millions de vues. Une partie de ces contenus a même trouvé un relais dans les comptes officiels de candidats issus de différents partis politiques : certains ont partagé des publications affirmant que les Verts allemands et des responsables ukrainiens recruteraient des migrants afin de commettre des crimes, contribuant ainsi à faire entrer des récits de désinformation dans le débat politique mainstream.

Fuites ciblées : quand la « vérité » devient une arme

Un autre procédé, souvent moins visible aux yeux du grand public, réside dans les fuites ciblées de documents. La Russie a perfectionné ce mode opératoire dès 2016, lors de l’élection présidentielle américaine, avant de le réutiliser de façon récurrente. En mai 2017, à quarante-huit heures du second tour de l’élection présidentielle française, des hackers diffusent en ligne 15 gigaoctets de données issues des boîtes mail de l’équipe du candidat Emmanuel Macron.

L’opération se déploie en trois séquences successives. D’abord, une campagne de désinformation nourrie de rumeurs, d’insinuations et de faux récits s’installe pendant plusieurs mois. Ensuite, des hackers, que l’entreprise américaine Flashpoint attribue avec un degré de confiance « modéré » au groupe APT28, compromettent les comptes de l’équipe de campagne. Enfin, à deux jours du scrutin, les documents sont rendus publics sous le hashtag #MacronLeaks, qui génère 47 000 tweets en trois heures et demie, puis près d’un demi-million au cours des vingt-quatre heures suivantes.

Mais les documents eux-mêmes se révèlent finalement peu compromettants. Rien de véritablement explosif n’y apparaît. Les hackers recourent alors à une méthode devenue classique : mêler des documents authentiques à des faux. Parmi les éléments fabriqués figurent notamment des messages laissant entendre qu’Emmanuel Macron consommerait des drogues.

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C’est précisément là que réside la ruse. Dès lors qu’une fuite contient une part de documents authentiques, le public tend à accorder sa confiance à l’ensemble. Peu de personnes vérifient les fichiers un à un : ce qui s’impose, c’est l’impression globale d’un « scandale » ou d’une « révélation ». Et cela demeure vrai même lorsque le détail le plus marquant, celui qui frappe le plus fortement les esprits, se révèle, en réalité, faux.

L’opération échoue finalement : les électeurs français réélisent Emmanuel Macron. Mais elle devient un modèle réplicable. En décembre 2024, à l’approche de l’élection présidentielle roumaine, des hackers russes mènent plus de 85 000 attaques contre les systèmes électoraux du pays et diffusent des identifiants corrompus sur des forums russes spécialisés dans le piratage. Là encore, toutefois, ces efforts ne suffisent pas à assurer la victoire du candidat prorusse.

Cyberarmes et propagande : un fonctionnement intégré

Les campagnes déployées sur les réseaux sociaux sont presque toujours menées de façon intégrée et comprennent :
— attaques de hackers ;
— fuites de données ;
— attaques visant des systèmes informatiques.

L’opération menée contre la chaîne ukrainienne Ukraina 24 en mars 2022 demeurent un exemple : les hackers commencent par compromettre le site internet et le direct télévisé ; un deepfake de la prétendue « capitulation » de Zelensky est ensuite intégré au bandeau passant ; simultanément, les chaînes Telegram prorusses se mettent à diffuser massivement le même contenu. Les trois composantes, cyberattaque, deepfake et réseau de diffusion fonctionnent alors comme les éléments d’un seul et même dispositif coordonné.

Le lien entre l’opération Doppelganger et le groupe de hackers APT28, également connu sous le nom de Fancy Bear et lié au renseignement militaire russe (GRU), a été confirmé par les chercheurs de SentinelOne et ClearSky. Ceux-ci ont identifié des fragments HTML identiques ainsi que des modèles textuels communs entre l’infrastructure de Doppelganger et les campagnes de phishing attribuées à APT28. Selon le Service d’État des communications spéciales et de la protection de l’information d’Ukraine, le nombre de cyberattaques visant l’Ukraine a augmenté de près de 70 % en 2024, atteignant 4 315 incidents documentés ciblant les infrastructures critiques, les services gouvernementaux, le secteur énergétique et les entreprises de défense. Parmi les tactiques employées figuraient notamment la diffusion de logiciels malveillants, des campagnes de phishing et la compromission de comptes utilisateurs.

En Moldavie, la Russie a combiné influence en ligne et corruption directe. L’organisation Evrazia, liée à l’oligarque Ilan Shor, aurait versé au total 15 millions de dollars à environ 130 000 citoyens moldaves afin qu’ils votent « non » lors du référendum sur l’adhésion à l’Union européenne en 2024. En parallèle de ces pratiques d’achat de voix, une vaste campagne de désinformation se déployait sur les réseaux sociaux. Le Royaume-Uni a placé Evrazia sous sanctions en avril 2025. James Appathurai, secrétaire général adjoint délégué de l’OTAN, résume ainsi les constats dressés par les alliés : « Nous observons une Russie de plus en plus encline à la prise de risque, et je ne parle pas de risques pour elle-même, mais pour nous, pour nos économies et pour la sécurité de nos citoyens », a-t-il déclaré.

Chine – Ukraine : un front silencieux

Si la Russie mène une offensive informationnelle contre l’Ukraine de manière ouverte et agressive, la Chine le fait différemment. Officiellement, Pékin ne soutient pas l’invasion russe, mais ne la condamne pas non plus. Dans l’espace informationnel, cette ambiguïté n’existe plus, comme en attestent des opérations hostiles bien documentées. Selon le Service de sécurité d’Ukraine (SBU), dans les jours ayant précédé l’invasion russe à grande échelle de février 2022, des hackers chinois ont mené des attaques contre des centaines de sites institutionnels ukrainiens. Des logiciels espions et des programmes malveillants développés par des hackers chinois auraient également été utilisés par la Russie en Ukraine, aussi bien durant les premiers mois de l’invasion que par la suite.

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Sur le plan informationnel, la Chine contribue de manière systématique à amplifier les récits favorables à Moscou. En mars 2022, le ministère chinois des Affaires étrangères, ainsi que les médias d’État chinois, ont activement relayé les affirmations du Kremlin selon lesquelles l’Ukraine développerait des armes biologiques dans des laboratoires liés aux États-Unis. Ces accusations ont été réfutées par les équipes de vérification de la BBC, par l’ONU et par le Bulletin of the Atomic Scientists, qui les ont qualifiées de totalement infondées.

Les chercheurs du Foreign Policy Research Institute ont par ailleurs documenté un phénomène récurrent observé en mai 2024 : les médias chinois reprenaient et amplifiaient, de manière synchronisée, les mêmes narratifs sur l’Ukraine et l’OTAN que ceux promus par la propagande russe. Les concordances chronologiques entre les publications suggéraient moins une convergence spontanée qu’une véritable coordination. L’opération « Spamouflage » touchait elle aussi à la question ukrainienne. Des comptes chinois se faisant passer pour des électeurs ou des militaires américains diffusaient, entre autres, des messages remettant en cause le soutien des États-Unis à l’Ukraine. L’objectif n’était pas tant de modifier directement la position de Washington que d’alimenter les fractures politiques intra-américaines, afin de rendre plus difficile l’adoption, par le Congrès, de nouvelles aides à Kyiv.

Enfin, en 2025, dans le cadre d’une convergence plus large entre les opérations informationnelles russes et chinoises, documentée par le Center for European Policy Analysis (CEPA), la Chine est passée à un usage plus actif de l’intelligence artificielle générative afin de produire et diffuser des contenus destinés à fragiliser la confiance envers l’OTAN. Les chercheurs du CEPA ont établi que les deux pays poursuivaient un objectif commun : présenter l’Occident comme divisé, hypocrite et incapable de soutenir durablement et efficacement l’Ukraine.

Toutes les opérations décrites plus haut partagent un trait fondamental, qui en fait un phénomène profondément nouveau dans les conflits contemporains : les États qui les mènent n’ont ni officiellement déclaré la guerre, ni n’assument juridiquement la responsabilité des actes commis. La Russie nie toute implication dans Doppelganger. La Chine, de son côté, réfute toute responsabilité dans Spamouflage.

L’attribution dans l’espace numérique demeure pourtant extrêmement complexe sur le plan technique : les opérateurs recourent à des VPN, à des intermédiaires installés dans des pays tiers, à des systèmes de paiement en cryptomonnaies ou encore à des sociétés-écrans. Dans l’affaire Doppelganger, une figure centrale connue uniquement sous le prénom de « Konstantin » affirmait aux enquêteurs américains n’être qu’« un simple changeur de devises », alors même que la majorité des transactions s’effectuait aux heures ouvrables de Moscou.

C’est précisément ici qu’émerge une nouvelle réalité des conflits contemporains : les guerres cognitives. L’OTAN a officiellement reconnu cette dimension en publiant, en 2025, un rapport de recherche consacré à la guerre cognitive comme domaine autonome du conflit, au même titre que les espaces traditionnels terrestre, maritime, aérien, spatial et cybernétique. Le rapport conclut que les conflits modernes deviennent de plus en plus orientés vers les comportements humains, et que le véritable « terrain » des affrontements n’est plus géographique mais cognitif : il réside dans les perceptions, les croyances et la capacité des individus à prendre des décisions.

Une guerre sans fin ?

La vidéo de la prétendue « capitulation » de Zelensky, apparue en mars 2022, a depuis longtemps disparu des plateformes. Les algorithmes de modération ont fini par agir, les journalistes ont procédé aux vérifications nécessaires, et Zelensky lui-même est apparu face caméra pour démontrer qu’il ne se rendait pas. À première vue, le système de protection semblait donc avoir fonctionné. Pourtant, même un deepfake démenti laisse une empreinte durable. Une personne ayant vu, ne serait-ce qu’une seule fois, cette vidéo de « capitulation » sait désormais qu’un tel contenu a existé. Et la prochaine fois qu’elle regardera une véritable allocution du président ukrainien, une pensée furtive pourra traverser son esprit : et si c’était encore un faux ?

C’est précisément sur cet effet que misent les États qui recourent à ces outils. Leur objectif n’est pas tant de remporter un débat ou d’imposer une vérité que d’installer un doute permanent. Le soutien à l’Ukraine coûte des milliards, faut-il réellement continuer à financer un pays dont le président aurait peut-être déjà conclu un accord secret avec Moscou ? L’OTAN protège-t-elle vraiment l’Europe, ou serait-elle elle-même devenue une force agressive ? Peut-être que la Russie ne ferait qu’user de la force pour « protéger » les russophones d’un prétendu génocide ? Les élections ont bien lieu, mais peut-on encore leur faire confiance, si les élites auraient, peut-être, déjà tout acheté et tout négocié en coulisses ?

Ce n’est pas un hasard si la Russie et la Chine ont choisi ce procédé. Il coûte moins cher qu’une armée, ne laisse ni ruines ni débris, et ne nécessite aucune déclaration de guerre. Il agit précisément là où les armes conventionnelles sont impuissantes, et ce qu’elles ne peuvent atteindre : l’esprit des électeurs, le cœur des débats parlementaires et jusqu’aux mécanismes de solidarité entre alliés. Plus encore, il retourne contre les démocraties leurs propres forces : l’accès libre à l’information, la liberté d’expression et la confiance accordée aux médias.

Et tandis que les gouvernements démocratiques imposent des sanctions, ferment des noms de domaine ou démantèlent des réseaux, les opérations cognitives s’adaptent, se recomposent et se poursuivent. Cela ne signifie pas qu’il soit inutile d’y répondre ; cela signifie, en revanche, que la guerre informationnelle n’a ni ligne de front clairement identifiable, ni horizon de fin comparable à celui d’un cessez-le-feu ou d’une capitulation signée. Elle se joue chaque jour dans les fils d’actualité, les recommandations algorithmiques, et dans cette fraction de seconde d’hésitation qui précède un clic sur « partager ». La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si vous êtes déjà devenu une cible de cette guerre, mais si vous en avez conscience, et si vous êtes prêt à y résister.