Viktor Taran Responsable du Centre de formation des opérateurs de drones Kruk

La post-vérité : comment l’information est devenue un champ de bataille

Politique
27 avril 2026, 16:40

L’information ne nous parvient plus de manière continue et balisée , elle ne nous laisse désormais que très peu de temps pour la réflexion. L’espace informationnel est devenu un véritable environnement dans lequel il est possible d’influencer les décisions, l’humeur et le comportement des individus, modifiant ainsi le cours des événements politiques, sociaux et économiques.

Le World Economic Forum estime que la désinformation constitue aujourd’hui le principal risque mondial à court terme pour les sociétés. Parallèlement, selon le Reuters Institute, la confiance dans l’information à l’échelle mondiale stagne autour de 40 %, ce qui témoigne d’une crise systémique de confiance envers les médias.

Les actualités se renouvellent en permanence, créant l’impression qu’il est urgent de réagir. Vous ouvrez votre fil d’actualité et découvrez une vidéo accompagnée d’un titre sensationnel annonçant un événement récent. La personne à l’écran parle avec assurance, l’image est claire, et les commentaires sous la vidéo renforcent l’impression de véracité. Vous ressentez de l’inquiétude ou de l’indignation et, presque automatiquement, vous appuyez sur « partager ». Likes, reposts, commentaires : tout semble fonctionner à merveille.

Pourtant, quelques heures plus tard, une mise au point apparaît : la vidéo est ancienne, modifiée ou générée par une intelligence artificielle. Comme le souligne à juste titre Sam Altman, il ne faut plus considérer automatiquement que ce que l’on voit ou entend correspond à la réalité.

Bien sûr, vous publiez un démenti, mais il est déjà trop tard. Le message a eu le temps de se diffuser dans des centaines de conversations et de s’ancrer dans les convictions des autres. Félicitations : vous êtes devenu à la fois victime et relais d’une campagne informationnelle menée par d’autres. C’est ainsi que fonctionne l’environnement informationnel dans lequel nous vivons depuis plusieurs années.

Parfois, l’objectif n’est pas de convaincre, mais de semer la confusion

Face à des versions contradictoires, on finit par douter de tout. Cette désorientation affaiblit la confiance et nous rend plus vulnérables aux messages suivants. Pour y parvenir, il n’est pas nécessaire de produire un mensonge manifeste. Il suffit de déplacer les accents, d’extraire un fait de son contexte ou de répéter la même idée à travers plusieurs sources. Avec le temps, cela donne l’impression qu’une opinion est largement partagée.

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L’ampleur de ce flux est difficile à imaginer. Selon les données officielles, plus de 500 heures de vidéos sont mises en ligne chaque minute sur YouTube. Sur TikTok, des milliards de vidéos sont visionnées chaque jour, tandis que des dizaines de millions de nouveaux contenus sont créés. Sur Facebook et Instagram, des centaines de millions de publications, stories et reels voient le jour quotidiennement. Selon les données publiques, Facebook compte à lui seul des milliards d’utilisateurs actifs, qui produisent et consomment du contenu en continu.

Le contenu contemporain a appris à imiter la réalité avec une efficacité remarquable. Une image de qualité, un ton assuré et un grand nombre de réactions suffisent à créer une impression de crédibilité. Pour beaucoup, cela suffit à convaincre. Les émotions accélèrent encore ce processus.

Une étude du Massachusetts Institute of Technology a montré que les fausses informations se propagent plus rapidement que les vraies sur les réseaux sociaux, précisément parce qu’elles suscitent plus souvent des réactions émotionnelles fortes (peur, indignation), facilitant ainsi la diffusion de contenus non vérifiés.

Les algorithmes s’adaptent au comportement des utilisateurs et finissent par construire autour d’eux une réalité informationnelle distincte. Si une personne réagit davantage à des contenus anxiogènes ou provoquant l’indignation, elle en recevra davantage. Avec le temps, ce flux filtré peut lui sembler être une vision objective du monde, alors qu’il ne s’agit en réalité que d’une réalité façonnée par l’algorithme.

Ainsi, deux personnes peuvent observer un même événement et en percevoir des versions totalement différentes. Chacune semblera convaincante, mais reposera sur un ensemble d’informations distinct.

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Quand l’apparence prime sur le contenu : comment l’intelligence artificielle crée une réalité trompeuse mais convaincante

Il y a encore quelques années, la création de fausses informations demandait du temps et des efforts. Il fallait rédiger des textes, retoucher des images et inventer des détails. Aujourd’hui, une grande partie de ce travail est réalisée par l’intelligence artificielle, plus rapidement qu’un humain ne peut en lire le résultat.

Les outils de génération de textes, d’images et de vidéos comme ChatGPT ou Midjourney permettent de produire en quelques secondes de grandes quantités de contenus. Entre 2023 et 2025, les chercheurs ont observé une croissance rapide du nombre d’images générées par IA sur les réseaux sociaux, ce qui a conduit les plateformes à commencer à signaler ce type de contenus.

En conséquence, le volume d’informations visuelles (vidéos, images, clips courts) augmente plus rapidement que jamais. Une part croissante de ces contenus n’est plus directement produite par des humains, mais générée par des algorithmes. L’utilisateur se trouve ainsi confronté non seulement à un flux massif mais potentiellement illimité d’informations.

Vous pouvez tomber sur une actualité qui ressemble à un article de média classique. Elle est structurée de manière logique, présentée avec assurance et comporte même des citations. Pourtant, ce texte peut être entièrement généré. Il ne contient pas forcément de mensonge évident : il s’agit souvent d’un mélange de faits réels et de détails inventés, difficiles à détecter immédiatement.

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Un deepfake est un contenu dans lequel le visage ou la voix d’une personne sont modifiés afin de paraître authentiques. Vous voyez une personne connue et vous faites automatiquement confiance à ce qu’elle dit, même si, en réalité, ce n’est pas elle qui apparaît dans la vidéo.

Les entreprises spécialisées dans l’étude des médias « synthétiques », c’est-à-dire présentant des contenus générés ou manipulés par des technologies d’intelligence artificielle (images, vidéos, voix ou textes imitant le réel — ndlr) observent une augmentation annuelle des deepfakes. Ces outils deviennent de plus en plus accessibles à un large public, y compris dans le cadre de conflits politiques et économiques. Un rapport de Freedom House souligne que l’intelligence artificielle est déjà utilisée pour manipuler des élections dans différents pays, notamment en Roumanie.

Cette croissance s’explique simplement : produire ce type de contenus est devenu moins coûteux et plus facile à diffuser. Un seul outil peut générer rapidement des dizaines de textes, d’images ou de vidéos crédibles. Les entreprises technologiques reconnaissent elles-mêmes qu’il devient de plus en plus difficile, même pour des spécialistes, de distinguer les contenus artificiels des contenus authentiques. Cela signifie que la quantité de contenus convaincants mais trompeurs augmente plus rapidement que la capacité des utilisateurs à les vérifier.

Composante cyber et effet de défiance

La diffusion de l’information ne repose pas uniquement sur les individus. De nombreux processus en ligne semblent naturels, mais sont en réalité amplifiés par des moyens techniques. Les fuites de données, les piratages de comptes et les documents falsifiés ajoutent un niveau de complexité supplémentaire.

Une partie des contenus est diffusée par des comptes automatisés qui imitent l’activité humaine : les « bots » et les « imposteurs », c’est-à-dire de faux comptes se faisant passer pour des personnes réelles. Ils peuvent générer et diffuser automatiquement des messages, reproduisant le comportement d’utilisateurs authentiques.

Les utilisateurs reprennent ensuite ces messages et y ajoutent leurs réactions et leurs opinions. Les algorithmes détectent cette activité croissante et amplifient à leur tour la diffusion du contenu. Cela crée une impression de popularité, même si l’impulsion initiale était artificielle. Ce mécanisme reste invisible et, face au résultat final, l’utilisateur s’interroge rarement sur son origine.

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Repères dans une réalité transformée, ou que faire quand le fact-checking ne suit plus

Le fact-checking classique demeure essentiel, mais il ne tient pas compte de la rapidité de l’environnement actuel. L’information circule plus vite qu’elle ne peut être vérifiée. De plus, l’intelligence artificielle génère des formes de distorsion de la réalité plus complexes : une partie de l’information est vraie, une autre est modifiée, et il devient de plus en plus difficile de les distinguer.

Cela crée un effet de « vérité alternative ». L’individu reconnaît certains faits, mais ceux-ci sont présentés dans un autre contexte ou enrichis d’éléments fictifs. Il en résulte une sensation d’instabilité et une perte progressive de confiance envers toutes les sources. On en vient à douter même de ce qui paraissait auparavant évident.

Un facteur psychologique joue également un rôle important, comme le confirment les recherches en sciences cognitives : la première impression s’ancre plus fortement que les corrections ultérieures. Même après un démenti, les personnes retiennent souvent la version initiale. À cela s’ajoute la tendance à croire les informations qui confirment leurs propres opinions. Cela signifie que même des faits vérifiés ne modifient pas toujours les convictions.

Face à cela, les approches évoluent. Les États et les grandes plateformes technologiques reconnaissent désormais l’ampleur du problème.

Les documents de la Commission européenne indiquent clairement que la désinformation constitue une menace pour les processus démocratiques. De nouvelles régulations apparaissent, accompagnées d’exigences accrues en matière de transparence des plateformes. Les réseaux sociaux introduisent des marquages pour les contenus générés par IA, limitent la portée des contenus manifestement manipulatoires et développent des outils de vérification. Au niveau des États, des cadres réglementaires visent la transparence des algorithmes et la responsabilité dans la diffusion de la désinformation.

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Cependant, ces mesures ne produisent pas d’effet immédiat et n’exonèrent pas les utilisateurs de leur responsabilité. L’environnement informationnel est devenu si rapide et si vaste qu’aucun système ne peut en assurer un contrôle total en temps réel.

C’est pourquoi le changement principal se situe au niveau des comportements individuels. Il n’est pas nécessaire de vérifier chaque information, mais il est possible d’apprendre à reconnaître les moments où un contenu cherche à susciter une réaction automatique. Cette prise de conscience constitue déjà un avantage dans un environnement saturé d’informations. La compétence clé n’est plus la vitesse de consommation, mais la capacité à s’arrêter et à observer plus attentivement. Cette pause peut sembler insignifiante, mais c’est elle qui sépare la réaction de la décision.

La question de l’hygiène informationnelle personnelle s’impose. Je l’aborderai dans de prochains articles.