Les bombardements russes ont transformé Kyiv en grande catastrophe énergétique. Pourquoi le réseau électrique de la capitale s’est-il révélé si vulnérable ?
La fin définitive des illusions
Depuis le 9 janvier 2026, la période est sans doute la plus difficile pour Kyiv depuis le début de l’invasion russe. La capitale ukrainienne ne dispose pratiquement pas de production d’énergie, et le transfert d’énergie depuis l’extérieur est extrêmement compliqué.
Cet hiver devrait entrer dans l’histoire de Kyiv comme le moment où les illusions sur la viabilité du modèle soviétique d’approvisionnement énergétique centralisé ont définitivement volé en éclats. Aujourd’hui, tout le monde doit comprendre que la stratégie consistant à « colmater les brèches » dans les grandes centrales thermiques a fait son temps. Kyiv est une ville où le confort dans les appartements n’est plus un service garanti par l’État. Au contraire, le bien-être dépend du degré d’autonomie (lire « décentralisation ») atteint par un immeuble ou un complexe résidentiel donné.
Nous sommes à l’aube d’une ère où « se préparer » ne signifie plus simplement disposer d’une station de recharge ou connaître le chemin vers l’abri le plus proche. Cela implique un changement fondamental dans l’approche de l’organisation urbaine : de la mise en place d’une production d’électricité dans chaque quartier à la transformation des caves ordinaires en centres de survie équipés d’un générateur, d’un système de communication et d’un système de chauffage.
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Chronique de l’effondrement énergétique
Au début du mois de février 2026, la situation énergétique de Kyiv ressemble à une zone de combat technique permanent. Suite aux attaques massives, plus de 3 000 bâtiments se sont retrouvés sans chauffage. Le nombre de consommateurs privés d’électricité dans la ville et la région dépasse souvent les 500 000 abonnés.
Le problème principal réside dans la perte par la capitale de sa propre production d’énergie. Les experts soulignent que les dommages causés aux centrales thermiques et aux sous-stations ont entraîné un déficit qu’il est impossible de combler uniquement grâce aux importations.
En raison des bombardements systématiques de janvier, les réseaux internes des bâtiments risquent de « geler ». Pendant les jours de grand froid (-10 °C et au-delà), les services de l’énergie ont été contraints de vidanger l’eau des systèmes de chauffage de centaines de bâtiments afin d’éviter que les tuyaux n’éclatent. Même si le nombre de bâtiments sans chauffage pendant plusieurs jours a pu être réduit à quelques centaines, la situation de crise se répète à chaque nouvelle série de bombardements intensifs.
La situation en matière d’abris reste compliquée. Officiellement, il y a plus de 4 000 abris à Kyiv, sensés pouvoir accueillir 97 % des habitants. Cependant, selon les données de l’enquête Slidstvo.Info, seuls 77 de ces abris sont certifiés comme structures de protection civile accessibles au public, et ils ne peuvent accueillir que 54 000 personnes (soit 2 % de la population de la capitale).
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La plupart des habitants ne peuvent pas se rendre rapidement aux stations de métro, ils utilisent donc les caves et les parkings souterrains. Ces abris présentent deux inconvénients majeurs en cas de coupure d’électricité. Premièrement, l’absence de chauffage : en cas d’arrêt de la centrale thermique, la température dans les caves chute rapidement au niveau de la température extérieure.
Deuxièmement, la ventilation est difficile : les systèmes de ventilation ne fonctionnent pas sans alimentation électrique, ce qui limite le temps que les gens peuvent passer dans ces abris.
Le point le plus vulnérable est la partie de la rive gauche (Troiechtchyna et autres quartiers résidentiels) alimentée par la centrale thermique TPP-6. L’arrêt de cette centrale « coupe » automatiquement l’approvisionnement en énergie vitale du plus grand quartier résidentiel du pays, qui dépend à 100 % d’une seule source de chaleur.
Résistance énergétique et nouveau concept d’abri
Aujourd’hui, le concept de préparation à l’hiver est passé de l’achat de gaz et d’autres ressources énergétiques à une refonte technologique complète. La préparation, c’est la capacité d’une ville, d’un quartier ou d’un immeuble à fonctionner de manière autonome pendant plusieurs jours sans alimentation extérieure.
Au lieu de restaurer les grandes centrales électriques vulnérables, la préparation consiste désormais à déployer un réseau de petites sources d’énergie : c’est ce qu’on appelle la production décentralisée. Il s’agit par exemple d’installations au gaz d’une puissance comprise entre 1 et 50 MW, difficiles à détruire simultanément et capables de maintenir la vie dans certaines régions même en cas de panne du réseau national, comme cela s’est produit à la suite de l’accident du 31 janvier.
Au niveau des communautés de résidents, la préparation consiste à passer à l’indépendance énergétique des immeubles ou des complexes résidentiels. Kyiv encourage ces actions par le biais d’instruments financiers. Par exemple, grâce au programme 70/30 de cofinancement de travaux d’efficacité énergétique dans les immeubles résidentiels : 70 % du coût est financé par la ville, les 30 % restants par les résidents.
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Le plus souvent, les habitants installent des points de chauffage individuels, une alimentation de secours pour les pompes et des stations solaires sur les toits. En temps « normal », l’installation d’un système de production d’énergie propre permet aux bâtiments de réduire leur consommation sur le réseau général, ce qui diminue d’autant le coût de l’énergie pour les habitants. En septembre 2025, Kyiv comptait environ 1 000 bâtiments « résilients sur le plan énergétique » (moins de 10 % du parc immobilier).
Un autre problème douloureux est celui des abris. L’expérience de cet hiver et des hivers précédents montre que les abris doivent disposer d’un système de chauffage et de ventilation autonomes, sinon ils deviennent inutilisables pour un séjour prolongé en cas de panne de courant prolongée. Le nouveau concept d’abris de protection à Kiyv (Ukraine Shelter Cluster) prévoit leur fonctionnement dans des conditions d’isolement total par rapport au réseau central.
Le concept prévoit l’installation de poêles à combustible solide ou de chaudières à granulés, car les températures basses rendent les caves dangereusement froides. Un autre point concerne l’utilisation de systèmes de ventilation à commande manuelle ou alimentés par des batteries. Cela permettra aux personnes de rester à l’abri pendant les alertes prolongées sans risque d’étouffement.
La cogénération, cœur de la nouvelle énergie
À ce jour, la sécurité énergétique de Kyiv repose sur d’énormes centrales thermiques : jusqu’en 2022, celles-ci représentaient 49,5 % de la consommation de la capitale. Cependant, l’avenir appartient aux petites sources d’énergie mentionnées ci-dessus.
La cogénération doit être au cœur de la nouvelle stratégie énergétique. Il s’agit de systèmes d’installations (principalement à pistons à gaz ou à turbines à gaz) qui produisent simultanément de l’électricité et de la chaleur. Une telle installation continue d’alimenter les pompes à eau et le chauffage dans un quartier, même en cas de dommages importants sur le réseau central.
En janvier 2026, Kyiv avait reçu plus de 40 installations de ce type de la part de l’Allemagne et d’autres partenaires. Les autorités locales prévoient de créer un réseau d’une capacité de 100 MW, ce qui permettra de maintenir un minimum de services dans toute la ville. En outre, Kiev exploite une flotte de plus de 50 chaudières mobiles. Elles fonctionnent avec différents types de combustibles (gaz, diesel, granulés) et ne dépendant pas d’une ressource énergétique spécifique. Le nombre de ces équipements doit être considérablement augmenté afin d’approvisionner des quartiers entiers.
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On ne se laisse pas abattre
Enfin, nous ne pouvons manquer de rappeler que c’est la Russie qui est la seule responsable de la catastrophe à Kyiv et dans d’autres villes d’Ukraine. Moscou mène une guerre génocidaire contre la population civile. Cependant, nous vivons dans cette réalité depuis quatre ans déjà, et il faut y être prêt.
En Ukraine, certaines villes sont présentées comme des exemples à suivre en matière de préparation aux bombardements massifs hivernaux (parmi celles-ci, on peut citer Jytomyr et même Kharkiv). Sans parler de villes comme Helsinki en Finlande, qui ont mis en œuvre une stratégie de cogénération, tout en vivant en paix.
Cela dit, nous ne pouvons pas nous permettre aujourd’hui de nous lamenter sur le temps perdu. Kyiv et les autres agglomérations ukrainiennes, quelle que soit leur taille, doivent prendre toutes les mesures possibles pour éviter que le scénario de janvier 2026 ne se reproduise à l’avenir. D’autant plus que tout cela est tout à fait réalisable, même dans le contexte de la guerre.


