Alors que l’Ukraine cherche des fonds pour financer la guerre, une partie de son économie évolue dans l’ombre. Quelle est l’ampleur réelle de cette économie souterraine, pourquoi peut-elle ne pas correspondre aux déclarations des responsables gouvernementaux et comment favoriser efficacement la légalisation des entreprises ?
La moitié de l’économie serait-elle dans une zone grise ?
Depuis le début de la guerre totale, le gouvernement ukrainien est constamment confronté au problème de la recherche de fonds, tant pour approvisionner l’armée que pour soutenir l’ensemble de l’économie nationale. Malgré une aide relativement stable de la part de nos partenaires, nous finançons tout de même plus de la moitié des dépenses publiques par nos propres moyens (en 2026, l’Ukraine en couvrira environ 60 % par elle-même).
Le budget de l’État est alimenté par des ressources propres grâce aux recettes provenant des impôts et taxes générés par les différentes activités économiques menées à l’intérieur du pays. Dans ce contexte, on entend souvent dans l’espace public des déclarations de responsables qui estiment que l’économie souterraine en Ukraine représente environ la moitié du produit intérieur brut (PIB). Exemples :
– Yulia Svyrydenko, alors ministre de l’Économie, évoquait un chiffre d’environ 40 % : « Selon les estimations du ministère, 40 % de l’économie ukrainienne se trouve dans l’ombre. Cela concerne également le secteur agricole et les exportations de produits agricoles » ;
– Danylo Getmantsev, président de la commission des finances de la Verkhovna Rada, a donné une estimation encore plus sombre : « Nous estimons qu’environ la moitié de l’économie est souterraine, mais il existe des secteurs, comme le commerce, où ce chiffre atteint 60 à 70 % ».
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En 2025, le PIB nominal de l’Ukraine s’élevait à 209,71 milliards de dollars. Par conséquent, si environ la moitié de l’économie se trouve effectivement dans l’ombre, cela représente environ 100 milliards de dollars d’activité économique non déclarée (le niveau de l’économie souterraine est généralement mesuré par rapport au PIB officiel). En réalité, c’est une somme colossale, qui équivaut à peu près au PIB de pays comme la Bulgarie, l’Angola ou le sultanat d’Oman. Et pour nous, cela signifie la perte d’une part importante des recettes budgétaires, qui n’auraient certainement pas fait de mal en tant de guerre.
40 à 50 % : est-ce exagéré ?
Malgré les déclarations des responsables, il convient de se poser la question suivante : une estimation de 40 à 50 % pour l’économie parallèle est-elle vraiment réaliste ? Il s’agit en effet d’une économie parallèle colossale, qu’il est très difficile de dissimuler dans le monde actuel des paiements sans espèces.
Il convient de noter que l’évaluation de l’ampleur de l’économie souterraine est une tâche extrêmement complexe. Au cours des années précédentes, seules quelques études approfondies ont été menées sur ce sujet. Par exemple, le rapport de l’Institut international de sociologie de Kyiv, qui utilise la méthodologie des chercheurs Putninsh et Sauka. Ce rapport conclut qu’en 2018, 38,3 % de l’économie relevait de l’économie souterraine.
Par la suite, les résultats de cette méthodologie ont été analysés par un groupe international de chercheurs et publiés dans le Journal of Contemporary Central and Eastern Europe. Cette étude a confirmé l’existence d’une économie souterraine représentant plus de 38 % de l’économie ukrainienne. Toutefois, ces estimations concernaient la période antérieure à la guerre à grande échelle, à la suite de laquelle notre économie a subi des changements radicaux.
En 2025, le cabinet Ernst & Young a publié une étude dans laquelle il estimait l’économie clandestine de l’Ukraine en 2023 à 19,3 % du PIB, un chiffre bien inférieur à celui indiqué dans les documents mentionnés ci-dessus.
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Une autre source est l’estimation par le Service national des statistiques de ce qu’on appelle « l’économie non contrôlée ». Au fil des ans, ce Service a avancé des chiffres allant de 14 à 20 %, mais sa méthodologie est souvent critiquée pour son ancrage strict dans les données statistiques et sa non-prise en compte des facteurs non chiffrables.
Nous disposons donc d’études fiables qui estimaient l’économie de l’ombre à 38 %, mais huit années se sont écoulées depuis. Depuis lors, nous ne pouvons pas affirmer qu’il y ait des signes d’augmentation ou de stabilisation de ces données. Au contraire, rien n’indique une multiplication de la masse monétaire en hryvnia. Il y a d’autant moins de circulation massive de dollars ou d’euros en Ukraine à de tels volumes. Et d’ailleurs, sans recourir à la monnaie nationale ou étrangère en espèces, il est tout simplement impossible de contourner le système bancaire (le troc à une telle échelle est irréaliste).
C’est pourquoi les déclarations des responsables, qui évoquent une économie de l’ombre représentant 40 à 50 % du PIB, peuvent être considérées soit comme une estimation trop pessimiste, soit comme une tentative de rejeter la responsabilité des problèmes budgétaires chroniques sur les « fraudeurs fiscaux ». L’estimation d’Ernst & Young est sans doute plus proche de la réalité.
Ne pas recourir à la répression
Quoi qu’il en soit, le phénomène de l’économie souterraine est globalement indésirable, et l’État doit prendre des mesures raisonnables pour le réduire au minimum. Les organisations internationales (FMI, Banque mondiale, OCDE) indiquent dans leurs recommandations que, dans la lutte contre l’économie souterraine, les mesures répressives sont à proscrire : renforcement des contrôles fiscaux, fiscalisation totale, etc. En Ukraine, c’est Danylo Getmantsev, mentionné plus haut, qui « se distingue » depuis longtemps déjà : il est l’idéologue de l’introduction obligatoire des caisses enregistreuses RRO/PRRO pour les entrepreneurs individuels des groupes 2 à 4. Ses initiatives ont provoqué une série de manifestations entre 2019 et 2021 (notamment le mouvement SaveFOP, mouvement citoyen de défense des droits des entrepreneurs – ndlr).
En revanche, la réduction de la charge fiscale et la simplification des obligations déclaratives sont considérées comme des mesures efficaces pour lutter contre l’économie souterraine.
Traditionnellement, une charge fiscale importante, notamment sur la masse salariale, est le principal facteur à l’origine des paiements « au noir ». La baisse des taux de ses composantes (cotisations sociales, impôt sur le revenu des personnes physiques) incitera les employeurs à embaucher du personnel de manière officielle.
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Un autre aspect concerne la complexité des déclarations. La plupart des petits entrepreneurs établissent eux-mêmes leurs déclarations, car ils n’ont pas les moyens de payer les services d’un comptable. Le risque élevé d’erreurs dans les déclarations augmente le risque de sanctions et incite donc les entrepreneurs à ne pas déclarer du tout leur activité. C’est pourquoi la déclaration doit être simplifiée au maximum, et le temps nécessaire à sa rédaction et à son dépôt doit être réduit au minimum.
Bien sûr, on peut longuement débattre de l’aspect moral (« les Ukrainiens malhonnêtes se soustraient délibérément à l’impôt »). Mais il faut comprendre que c’est dans la nature même des affaires : lorsqu’ils se sentent soumis à une pression excessive, les entrepreneurs tentent d’y échapper. D’autant plus que nous ne parlons pas ici de profits exceptionnels ; dans la plupart des cas, il s’agit de petits acteurs économiques pour lesquels les revenus de l’activité entrepreneuriale constituent un moyen de survie.
De plus, en économie, on trouve parfois un regard prudemment positif sur l’économie de l’ombre (ici, plus précisément sur son aspect « gris », non criminel). Elle constitue en quelque sorte un filet de sécurité qui permet à une partie des entreprises de traverser des périodes difficiles, puis de revenir à une déclaration complète de leurs activités. L’État et l’économie dans son ensemble auraient beaucoup plus souffert si ces entreprises avaient tout simplement cessé d’exister dès le début de la crise.
Ne pas exagérer l’ampleur du problème
L’économie parallèle constitue clairement un problème pour l’Ukraine, car, en cette période de guerre, elle a besoin de mobiliser toutes les ressources possibles. C’est pourquoi l’État doit prendre des mesures permettant d’inciter efficacement les entreprises à sortir de l’ombre.
Les déclarations de hauts responsables faisant état d’une économie souterraine représentant 40 à 50 % de l’économie sont probablement exagérées. C’est ce qu’indiquent tant la logique des transactions en espèces que le récent rapport d’Ernst & Young. Même si les déclarations selon lesquelles « la moitié de l’économie est souterraine » sont médiatiquement tentantes, nous devons évaluer la situation avec lucidité et ne pas exagérer l’ampleur du problème.
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En fin de compte, la lutte contre l’économie souterraine correspond en substance à un ensemble de mesures visant à améliorer globalement l’environnement des affaires dans le pays. Une fiscalité modérée, la protection des droits de propriété, la simplification et la dématérialisation des procédures administratives et un système judiciaire équitable sont les garants tant de la lutte contre l’économie souterraine que de la prospérité économique en général.


