À l’occasion de la fête de l’indépendance de l’Ukraine, Tyzhden propose un entretien avec Roman Veretelnyk, directeur du Département de littérature « Volodymyr Morents » de l’Université Mohyla de Kyiv. Il revient sur le chemin que l’Ukraine parcouru ces 35 dernières années. Ce qui est aujourd’hui une réalité semblait, il y a encore quelques décennies, un rêve inaccessible. Ce que nous considérons aujourd’hui comme normal était, il n’y a pas si longtemps, une excentricité, un acte d’audace, un exploit.
Pourquoi n’a-t-on pas écouté les dissidents ?
— Au-delà de l’opposition entre la « poignée » de dissidents et les rares communistes convaincus qui constituait la majorité silencieuse de la société ukrainienne avant le retour à l’indépendance, comment celle-ci a-t-elle déterminé la trajectoire de l’Ukraine dans les années 1990 ? D’un coté, plus de 30 000 personnes ont participé à la réinhumation de Vassyl Stous, Yuriy Lytvyn et Oleksa Tykhyi. Mais avec l’avènement de l’indépendance, les valeurs morales et nationales ainsi que les idéaux des dissidents n’ont jamais vraiment pris de l’ampleur, et ce n’est qu’à partir de 2014 qu’on s’y est véritablement référé. Est-ce vraiment parce qu’il y avait trop peu de dissidents, que la majorité n’avait pas de position nationale claire et que l’expansion russe se poursuivait ?
— Il s’agissait en effet d’un petit groupe. Vassyl Stous utilise cette métaphore de la « toute petite poignée ». À l’échelle de l’Ukraine, seules quelques centaines de personnes au maximum étaient prêtes à exprimer publiquement leur position, tout en sachant qu’elles s’exposaient à une arrestation et à des représailles contre leur famille. La machine répressive soviétique a emprisonné quelques-unes des figures les plus marquantes, tandis qu’elle a recouru à des mécanismes d’intimidation efficaces à l’encontre des autres.
C’est pourquoi il est aujourd’hui facile de tomber dans le piège de la simplification en affirmant que, à l’époque, « tout le monde était secrètement contre l’empire soviétique ». Ce n’est pas vrai : la majorité ne pouvait pas et ne voulait pas être dissidente. Cependant, l’aspiration à la liberté mûrissait bel et bien, en coulisses, à l’insu des autorités soviétiques. Cela ressemble au moment du début de l’invasion à grande échelle en 2022, lorsque l’ennemi ne s’attendait pas à ce que la résistance ne vienne pas seulement de quelques brigades militaires, mais de l’ensemble de la société.
Nous disposons de trop peu d’études sociologiques et de témoignages oraux de cette époque. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous pouvons cerner les sentiments de la majorité, en interrogeant des témoins. Cependant, le temps qui passe entre en jeu : la mémoire humaine estompe les détails au fil des années.
Un exemple frappant : l’action de protestation lors de la première du film « Les Chevaux de feu » au cinéma « Ukraine » en 1965. Les souvenirs des témoins divergent sur les détails concernant la personne qui s’est levée la première et a lancé l’appel à se lever en signe de protestation contre la terreur : Vyacheslav Chornovil ou Vassyl Stous. Au bout de 30 à 40 ans, les événements tombent souvent dans l’oubli. Cela rend l’histoire orale très fragile, mais en même temps incroyablement intéressante.
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— Pourquoi les textes des écrivains opprimés, qui sont sortis de l’oubli au début des années 1990, ne sont-ils pas devenus célèbres à l’époque, et pourquoi la société ne les redécouvre-t-elle qu’aujourd’hui ?
— Parmi les raisons, on peut citer le renouvellement des générations et le manque de ressources. Je me souviens de la place de l’Indépendance [« Maïdan » – ndlr] au milieu des années 1990 : un endroit paisible, agrémenté de fontaines. Sur des tables pliantes, des hommes d’un certain âge exposaient les premières études sur le Holodomor et les répressions, ainsi que des symboles nationaux et des drapeaux. Les discussions allaient bon train tout autour. Mais trente ans ont passé, et ces personnes ne sont plus parmi nous.
À l’époque, les ouvrages littéraires étaient publiés en très petits tirages, de l’ordre de 300 à 500 exemplaires. Ils se perdaient dans les bibliothèques privées, disparaissaient lors de travaux de rénovation ou de déménagements, et ce patrimoine est ainsi tombé dans l’oubli.
À l’aube des « années 20 », les nôtres cette fois, l’intérêt pour les années 1920 a commencé à grandir. Au récit sacrificiel de la « Renaissance fusillée » se sont ajoutées des histoires vivantes mettant en scène des personnages rebelles, élégants et talentueux.
Lorsque les jeunes découvrent le futuriste Mykhailo Semenko ou l’intellectuelle Veronika Tcherniakivska, cela suscite chez eux un véritable enthousiasme, car ces figures nous parlent profondément. Cependant, tout le monde ne sait pas encore que leurs cendres reposent à Bykivnia, près de Kyiv.
La mémoire des répressions et, plus généralement, la compréhension de l’essence même de l’époque soviétique constituent un travail complexe qui n’est pas encore achevé. En effet, cette période a laissé derrière elle une multitude de mystères qui ne s’inscrivent pas dans un schéma simpliste en noir et blanc. Rappelons-nous le Mur du souvenir du cimetière de Baïkove, œuvre des artistes Ada Rybachuk et Volodymyr Melnychenko. Ils ont réalisé publiquement ce relief monumental pendant treize années consécutives ! Ce n’est qu’au 14e anniversaire que les autorités soviétiques ont soudainement décidé de tout recouvrir de béton.
La création des « Clubs de la jeunesse créative » dans les années 1960, ou l’autorisation accordée par le Komsomol de fonder un Théâtre de la jeunesse expérimental proposant des pièces censées semer le doute quant à la légitimité du système, relevaient également de ces mystères. Pourquoi cela était-il autorisé ? Il est difficile d’expliquer cela uniquement par le « dégel ».
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Un jour, l’écrivain Valery Chevtchouk, invité à intervenir dans le cadre du cours sur la génération des années 60 que j’enseignais à l’Académie Mohyla de Kyiv, a déclaré : « Mon Dieu, mais ils ne savent presque rien de cette époque ! Il reste encore tant à étudier, à rendre public et à repenser ».
Aujourd’hui, avec l’ouverture des archives du SBU, nous disposons d’une quantité colossale de documents qui ne sont révélés qu’aujourd’hui.
De plus, la jeunesse d’aujourd’hui s’enthousiasme pour les artistes des années 1920 aussi parce qu’elle se reconnaît en eux : ils partagent les mêmes passions, les mêmes questionnements et la même soif de liberté. Après tout, ils sont morts jeunes, avant d’avoir eu le temps de mûrir.
Et cette impression d’une personne vivante et charismatique s’applique de manière universelle non seulement aux années 1920, mais aussi à la génération des dissidents. Un exemple révélateur : la célèbre écrivaine canadienne d’origine ukrainienne Myrna Kostach, qui a fêté cette année ses 80 ans.
Elle a été l’une des premières, dans le monde anglophone occidental, à prendre haut et fort la défense des dissidents soviétiques arrêtés. En effet, au cours des années 1970 et 1980, les répressions en URSS ne préoccupaient guère le reste du monde, seuls les défenseurs des droits de l’homme et un cercle restreint d’intellectuels s’en souciaient.
Mais Myrna Kostach était une autrice populaire bénéficiant d’une large audience. Dans l’un de ses essais de la fin des années 1970, elle décrit comment elle a vu pour la première fois la photographie de Vassyl Stous, cette fameuse photo où, vêtu d’un pull à col roulé, il regarde droit vers l’objectif : beau, viril, charismatique. Myrna Kostach écrit : « J’ai regardé cette photo et je suis tout simplement tombée amoureuse ! »
C’est un phénomène psychologique naturel : on est d’abord séduit par la personnalité et le charisme de l’individu, puis on ressent le besoin de rechercher et de lire ses textes en traduction. Elle a vu en Stous non pas une icône abstraite de la résistance ou un combattant emprisonné, mais un être humain vivant et attachant.
Combien de facteurs psychologiques de ce genre sont encore à l’œuvre aujourd’hui ! Par exemple, à la veille de l’invasion à grande échelle, l’Arsenal des Arts a accueilli une exposition étonnante intitulée « Futuromarenia ». Elle présentait les avant-gardistes comme des personnes incroyablement brillantes, élégantes et modernes. J’ai vu même des lycéens s’émerveiller devant cette exposition. En effet, auparavant, la littérature ukrainienne était souvent présentée aux élèves à travers l’image canonique de classiques sombres du XIXe siècle, auxquels les jeunes ont du mal à s’identifier.
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Mais si l’on pense au cercle des romantiques de Kharkiv des années 1830, il s’agissait pourtant de jeunes gens âgés de 17 à 20 ans ! Ils écrivaient avec autant de liberté que la jeunesse d’aujourd’hui tient ses blogs ou s’exprime sur les réseaux sociaux. Et lorsque la génération actuelle perçoit les classiques comme ses pairs, cela suscite un tout autre niveau d’empathie.
C’est là qu’intervient également la dimension de genre. Si l’on parle des années 1920 ou de l’entre-deux-guerres, les noms de femmes restent, dans l’imaginaire collectif, relativement peu nombreux. Parmi les personnalités les plus marquantes, on cite, par exemple, Sofia Yablonska. Lorsqu’une exposition a été organisée à la Maison de l’Ukraine dans le cadre du festival « Fondament », présentant ses photographies, ses lettres et ses effets personnels, on comptait parmi les visiteurs de nombreux jeunes aux yeux émerveillés : « Waouh, avons-nous vraiment eu une femme aussi moderne et audacieuse, qui a parcouru le monde entier ! ».
La lutte pour l’identité
— Pourquoi des projets ukrainiens aussi marquants des années 1990, tels que le festival musical « Tchervona Routa », l’émission de la télé « Territoire A » ou la poésie chantée, ont-ils si rapidement disparu de l’espace médiatique ?
— C’est la conséquence d’une pression culturelle ciblée et d’une expansion commerciale. Le système idéologique russe s’efforçait de faire passer la culture ukrainienne pour un phénomène purement local. Et même après la proclamation de l’indépendance, cela restait palpable. On considérait que pour être moderne, il fallait soit s’intégrer au courant dominant russophone, soit s’imposer sur le marché européen. Être soi-même ne suffisait pas.
Dans les années 2000, la présence russe à la télévision ukrainienne et dans la production cinématographique était systématique. Des équipes de tournage russes travaillaient à Kyiv, faisaient appel à des acteurs ukrainiens qu’elles payaient nettement moins, tandis que Kyiv elle-même était déguisée, dans les séries, en une ville russe abstraite. L’objectif était de préserver un espace culturel et linguistique unique, et de perpétuer la pratique soviétique consistant à effacer l’identité ukrainienne.
Je me souviens que dans les années 1990, un acteur russe très populaire était venu à Kiyv avec sa pièce. Lors d’une conférence de presse, il avait déclaré, avec un air sincèrement étonné : « Je ne comprends pas vos écrivains qui écrivent en ukrainien. Regardez le marché ! Des millions de personnes vous liraient en russe, pourquoi vous limitez-vous vous-mêmes ? ». Il le disait avec une conviction absolue. C’est là une pensée impérialiste classique : « Ce qui est nôtre est la seule chose juste, riche et universelle, tandis que ce qui est vôtre est quelque chose d’étroit, de secondaire et d’inutile ». Malheureusement, une partie de la société ukrainienne, par inertie, a cédé à cette pression, se disant : « Pourquoi changer quoi que ce soit ? Consommons ce qu’on nous propose », c’est-à-dire ce qui est russe.
Les avancées au niveau législatif ont été extrêmement difficiles à obtenir. Rappelons-nous l’année 2006, lorsque la loi rendant obligatoire le doublage des films étrangers en ukrainien a été adoptée. À l’époque, certaines personnes sont même descendues dans la rue pour manifester ! Des arguments absurdes ont été avancés : « Comment peut-on doubler le cinéma mondial en ukrainien ? Seule la langue russe, bien développée, est adaptée à cela ! ». Ce mythe de l’« infériorité » de la langue et de la culture ukrainiennes a été ancré pendant des années dans tous les domaines, de la science au sport.
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Le monde du sport reste aujourd’hui encore un champ de bataille complexe pour l’affirmation de l’identité. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, les équipes russes ont été exclues de la plupart des compétitions par équipes, mais leurs athlètes sont autorisés à participer sous « drapeau neutre » aux épreuves individuelles. En Occident, on défend activement l’idée selon laquelle « le sport est hors de la politique ». Il s’agit pourtant d’une illusion totale et d’une manipulation.
Prenons un exemple simple : le célèbre gardien de but soviétique de hockey Vladislav Tretiak est devenu député à la Douma d’État de la Fédération de Russie sous la bannière de « Russie unie » et a personnellement voté en faveur de l’autorisation du recours aux forces armées pour envahir l’Ukraine. Où est donc la « neutralité du sport » dans tout cela ?
Nous devons déployer d’énormes efforts pour expliquer à l’Occident ces choses qui nous semblent évidentes. Pendant des décennies, ils ont regardé l’Ukraine à travers le prisme des récits impérialistes russes, et briser ce stéréotype est notre grand défi commun.
La vision de l’Ukraine par la diaspora et la réalité post-soviétique
— Tout au long du XXe siècle, les représentants des différentes vagues d’émigration ukrainienne se sont efforcés de faire en sorte que le monde perçoive notre histoire et notre combat à travers le regard des Ukrainiens. Comment la diaspora a-t-elle accueilli l’avènement de l’indépendance ? Comment s’est déroulée cette rencontre entre les « deux Ukraine » : celle qui a survécu malgré le système soviétique et celle qui a préservé ses traditions à l’étranger ?
— Quand j’imagine cette rencontre, c’est Youri Chevelov qui me vient à l’esprit. C’était en 1990, l’indépendance n’avait pas encore été proclamée, à Kiev, dans l’ancien musée Lénine (l’actuelle Maison ukrainienne), où l’Association internationale des ukrainistes se réunissait pour la première fois. Dans le contexte de la glasnost, des représentants des diasporas occidentale, orientale et européenne se sont rendus librement pour la première fois dans la capitale afin de rencontrer leurs collègues ukrainiens. Et c’est Chevelov qui a prononcé le discours d’ouverture.
Il s’est adressé à l’assistance en disant : « Chers anciens ennemis ! ». Cela a provoqué des rires dans la salle, mais ces mots recelaient un sens profond : une tentative de combler le fossé que la propagande soviétique n’avait cessé d’aggraver pendant des décennies.
Aujourd’hui, en observant les événements qui ont suivi l’invasion à grande échelle, nous commençons à mieux comprendre les vagues d’émigration précédentes. En effet, des millions d’Ukrainiens ont été contraints de partir contre leur gré.
L’émigration de la fin du XIXe siècle était due à une impasse économique : les paysans cherchaient un avenir meilleur pour eux-mêmes et leurs enfants en Amérique ou au Canada (rappelons-nous La Croix de pierre de Vassyl Stefanyk). La vague qui a suivi la Première Guerre mondiale était de nature politique, mais elle était relativement peu importante et s’est principalement concentrée en Europe. En revanche, la vague qui a suivi la Seconde Guerre mondiale ressemble beaucoup à celle d’aujourd’hui par son caractère tragique et son ampleur. Youri Chevelov a parlé de cette époque avec beaucoup de franchise et de justesse : « Je ne me suis pas retrouvé en Occident. Je me suis enfui vers l’Occident ». Pour beaucoup de gens, c’était le seul moyen d’échapper aux répressions, aux camps et aux fusillades du NKVD.
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Ce dont parlent aujourd’hui les réfugiés ukrainiens dans les groupes en ligne a également touché les émigrants de l’époque : la perte de statut social, la recherche d’un logement, les difficultés d’intégration. Si une personne était professeur ou médecin en Ukraine, elle devait repartir de zéro dans son nouveau pays et occuper des emplois manuels et mal rémunérés.
Il existe toutefois une différence fondamentale entre l’émigration d’alors et celle d’aujourd’hui : les réfugiés de l’époque comprenaient parfaitement que les portes de leur patrie leur étaient définitivement fermées. Pour eux, l’étranger était véritablement une « terre étrangère », où ils restaient à jamais des étrangers. Les Ukrainiens d’aujourd’hui, quant à eux, savent que la porte de leur pays reste toujours ouverte.

— Si la plupart des intellectuels ne parvenaient pas à trouver un emploi correspondant à leur formation à l’étranger et devaient exercer un métier sans rapport avec leur spécialité, disposaient-ils pour autant de tribunes leur permettant de promouvoir la cause ukrainienne dans le monde ?
— Ils ont eux-mêmes créé ces plateformes. C’est un exemple étonnant d’auto-organisation, qui s’apparente à la fois à l’expérience d’auto-organisation de « Prosvita » au début du XXe siècle et au financement participatif ou à Patreon d’aujourd’hui. Grâce à des annonces publiées dans les journaux de la diaspora, ils collectaient des fonds qui leur permettaient de publier des livres. Bien sûr, il s’agissait d’une initiative à petite échelle avec de faibles tirages, mais cela a permis de préserver la continuité de la pensée scientifique et littéraire.
Ils ont fondé la Société scientifique Chevtchenko, créé des écoles ukrainiennes le samedi et le dimanche, et milité pour l’ouverture de départements d’études ukrainiennes dans les universités canadiennes et américaines. Et dans le domaine littéraire, des mouvements tels que le « Groupe de New York » ont par la suite vu le jour : il s’agissait de jeunes artistes qui aspiraient à moderniser la poésie ukrainienne et à l’inscrire dans un contexte mondial, afin de dépasser les limites d’un folklore d’émigrés empreint de mélancolie.
Parallèlement, le facteur ukrainien a également joué un rôle dans d’autres domaines, par exemple le sport. Lorsqu’une famille, disons, originaire de l’Ouest de l’Ukraine s’installait dans une ferme au Canada, le hockey devenait pour les jeunes l’un des rares moyens de sortir de la pauvreté. Et parmi les grands joueurs de hockey canadiens du XXe siècle, on comptait de nombreux joueurs d’origine ukrainienne.
Il y avait aussi des personnalités controversées, comme l’écrivain Yuriy Kosach ou Mykola Kolyankivsky, qui publiait à Toronto le magazine Ми і світ ( Nous et le monde ) et possédait sa propre galerie d’art. Ils se rendaient en Ukraine soviétique, découvrant de près les courants littéraires et artistiques contemporains. Au sein de la diaspora, on les qualifiait de traîtres, car ils auraient prétendument légitimé le pouvoir soviétique. Mais les juger en termes manichéens revient à une grande simplification. Prenons l’exemple de Kolyankivsky : il faisait découvrir aux lecteurs de la diaspora les textes d’écrivains ukrainiens contemporains et exposait les tableaux d’artistes de Kiyv et de Lviv.
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Notre histoire ne se résume pas à des schémas simplistes. Elle est tissée d’un enchevêtrement complexe de destins humains et d’aspirations à préserver ce qui leur est propre à tout prix, même dans les conditions les plus défavorables.
Les conséquences à long terme de la double loyauté
— Peut-on affirmer que la double loyauté imposée aux intellectuels, artistes et personnalités de la société civile ukrainienne à l’époque de l’Empire russe et de l’Union soviétique a duré si longtemps que la société s’est habituée à se contenter de demi-solutions ? Et, par conséquent, au début des années 1990, on n’a pas osé écarter catégoriquement et résolument la culture russe et la présence de la langue russe, ni « faire le ménage » ?
— Je pense que oui. Et là, un facteur profond de peur agissait également de manière inconsciente : « Et si l’indépendance n’était que temporaire, et que tout redevenait comme avant ? ». Comme l’ont montré l’année 2014 et l’invasion à grande échelle, les Russes n’ont en effet jamais renoncé à leurs projets de restauration de l’empire. Cette peur reposait donc sur des bases très réelles.
On se souvient de ces vers tirés du poème d’Oksana Zaboujko, extrait de Études de terrain sur le sexe ukrainien : « Nous sommes tous des gens des camps. Cet héritage dure depuis cent ans… » — et à quel point cela s’est ancré profondément dans les esprits. Il est difficile d’analyser sa propre expérience de la double loyauté : « Pourquoi ai-je gardé le silence ? Pourquoi ai-je fait de tels compromis ? ».
C’est précisément pour cette raison que, dans les années 1990, il n’y a pratiquement pas eu, chez nous, de tentatives dans le cinéma ou la littérature pour mener une réflexion approfondie sur le mouvement dissident : on préférait tout simplement ne pas en parler, tout comme on a gardé le silence pendant des années sur l’Holodomor, dans le but de protéger les enfants. Ce n’est que récemment que le cinéma a commencé à revisiter ce sujet.
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Un parallèle frappant me vient à l’esprit avec les Gallois. Il y a chez eux des personnes extraordinaires, d’anciens mineurs, des artistes, qui apportent aujourd’hui un soutien considérable à l’Ukraine. À Wales, il y a le célèbre barde Dafydd Iwan, auteur de la chanson légendaire « Yma o Hyd ». Traduit du gallois, cela signifie « Nous sommes toujours là ». À la veille de sa mort au front, notre militant et combattant Roman Ratouchny a publié une photo sur laquelle figuraient précisément ces mots : « Yma o Hyd ».
C’est une affirmation à la fois simple et fondamentale : malgré toutes les tentatives impérialistes visant à nous soumettre, à nous envahir ou à nous faire disparaître, nous sommes toujours là.
Si la situation était aussi désespérée que ce qu’on lit parfois sur les réseaux sociaux, nous aurions disparu depuis longtemps. Mais nous n’avons pas seulement survécu : nous créons de nouveaux films, nous écrivons de nouveaux livres, nous instituons de nouveaux prix et nous révélons au monde toute notre richesse. Le processus culturel est en marche, et il est désormais impossible de l’arrêter.


