Igor Stambol Historien et écrivain, chercheur sur le mouvement national ukrainien du XIXe siècle

La diplomatie des élites ukrainiennes aux XIXe et XXe siècles

Histoire
7 août 2026, 19:16

La diplomatie informelle : comment les intellectuels ukrainiens de la fin du XIXe -et du début du XXe siècle ont fait connaître au monde la culture de leur peuple.

Il y a 150 ans, l’un des principaux problèmes du mouvement ukrainien sur la scène internationale était l’incompréhension, de la part des autres pays, de la situation de l’Ukraine en tant que nation asservie. À cette époque, le colonialisme était à son apogée et les connaissances sur la spécificité des Ukrainiens par rapport aux Moscovites faisaient défaut. Seuls quelques voyageurs isolés, qui se rendaient dans l’Empire russe ou en Galicie, pouvaient attester de cette différence. C’est pourquoi les intellectuels ukrainiens s’efforçaient d’expliquer au monde, à travers des livres et des publications périodiques en langues étrangères, pourquoi les Ukrainiens étaient devenus un peuple colonisé et dans quelle situation injuste se trouvait la culture ukrainienne.

Le discours anticolonial

Au XIXe siècle, au cours du processus de formation de la nation ukrainienne moderne, les Ukrainiens ont d’abord dû relever le défi de l’éveil intellectuel de leur propre peuple. Ce n’est pas un hasard si les représentants de l’intelligentsia de la première moitié du XIXe siècle, tout comme les membres de la « Stara Gromada » (Vieille communauté, une organisation semi-secrète de intellectuels ukrainiens – ndlr), sont qualifiés de « réveilleurs », car leur rôle consistait précisément à éveiller leur propre peuple.

С’est un historien et philosophe, Mykhailo Drahomanov, qui fut l’un des premiers à dénoncer l’oppression coloniale subie par les Ukrainiens. Après s’être exilé à Genève, en Suisse, il devint la figure la plus marquante des exilés politiques à l’époque de la politisation du mouvement ukrainien. Parmi les événements marquants de sa biographie intellectuelle riche en rebondissements figure son exposé lors du congrès littéraire international de Paris en 1878. Il y expliquait les circonstances historiques et politiques dans lesquelles se trouvaient les Ukrainiens et soulignait les conséquences catastrophiques de la politique moscovite dirigée contre la culture ukrainienne.

« Nous voulons simplement montrer au monde entier la terrible injustice dont nous sommes victimes en Russie, et nous sommes convaincus que le congrès ne restera pas indifférent à nos plaintes et trouvera un moyen de nous venir en aide », écrivait Drahomanov.

Nos intellectuels ont pris conscience de la nécessité de diffuser des connaissances sur l’Ukraine à l’époque où le mouvement national est passé d’une phase purement culturelle à une phase politique. Et ce sont les membres de la « confrérie des Tarasovites » — les premiers partisans de l’indépendance de la région du Dniepr — qui ont commencé à s’y atteler. Ils ont misé sur l’éducation et, selon les mots de leur idéologue, écrivain, ethnologue et historien Borys Grinchenko, ils aspiraient à conquérir la liberté pour le peuple « non pas par le poing ni par le sabre, mais par la parole et l’action ».

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C’est précisément Borys Grinchenko qui a inauguré une nouvelle étape du discours anticolonial dans la diplomatie non-officielle ukrainienne. Dans sa brochure Une nation opprimée, parue en 1895, il a mis en lumière la politique des autorités russes visant à la russification et à l’assimilation du peuple ukrainien. « Elle a été publiée à l’étranger, bien sûr, en quatre langues : ukrainien, russe, français et allemand », écrivit plus tard l’épouse de l’écrivain, Maria Grinchenko, elle aussi une grande personnalité de la communauté littéraire ukrainienne du XIXe siècle.

Dans son texte, Boris Grinchenko soulignait les violations par les Moscovites des conditions de l’accord de Péréiaslav de 1654 conclu entre le tsar russe et l’hetman Khmelnytsky. Il retraçait l’essor et le déclin du mouvement ukrainien, en s’attardant surtout sur les décrets d’Ems (1876) et de Valuyev (1863) interdisant la langue ukrainienne et instaurant une censure sévère, ainsi que sur leurs conséquences négatives pour la culture de tout un peuple.

Son texte intitulé Une nation opprimée, il terminait par cet appel :

« Nous demandons à tous les journaux qui soutiennent les protestations des opprimés contre leurs oppresseurs de reproduire cet article, ou du moins ses points essentiels, afin que le monde entier puisse savoir comment, à l’aube du XXe siècle, l’Europe voit revenir les temps sombres de l’Inquisition médiévale, où l’on jette des gens en prison simplement parce qu’ils souhaitent lire l’Évangile dans leur propre langue, et aussi pour que l’Europe occidentale sache qu’à ses côtés vit un peuple qui, pendant plusieurs siècles, a combattu les nomades asiatiques sur leur propre route et empêché leur avancée vers l’Europe, défendant de ses poitrines meurtries la civilisation européenne ; que ce peuple a sincèrement versé son sang pour la liberté du peuple et son égalité, et que, bien que les malheurs de l’histoire l’aient plongé dans l’esclavage politique, ces principes de liberté populaire et d’égalité restent encore aujourd’hui le fondement de son existence morale. Au nom de ces principes, au nom de la civilisation et de la fraternité internationale, l’Ukraine se tourne vers l’Europe tout entière et espère de sa part bienveillance et soutien ».

Les chercheurs actuels émettent l’hypothèse que c’est Ivan Franko, un grand poète ukrainien, qui aurait traduit la brochure en allemand et en français à Lviv. À ce jour, on n’a pu trouver ni d’exemplaires de ces textes dans les bibliothèques étrangères, ni de commentaires de lecteurs anglais ou français qui auraient pu témoigner de leur réception.

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Les tentatives suivantes des diplomates eurent lieu alors que l’Ukraine luttait déjà pour son indépendance, à partir de 1917. Parmi les hommes politiques qui tentèrent d’informer le monde, notamment les États-Unis et les participants à la Conférence de paix de Paris, figurait le juriste Serhiy Cheloukhine. Dans sa brochure Ukraine, Poland, and Russia and the Right of the Free Disposition of the Peoples (L’Ukraine, la Pologne et la Russie et le droit des peuples à l’autodétermination, 1919), il expliquait le contexte historique et politique dans lequel se trouvaient les Ukrainiens et justifiait leur droit à disposer de leur propre État.

Serhiy Cheloukhine invoquait non seulement le droit des peuples à l’autodétermination, mais aussi le programme du président américain Woodrow Wilson, qui a largement influencé l’ordre mondial d’après-guerre. C’est pourquoi la brochure se terminait par ces mots :

« L’Ukraine, qui a déjà commencé à mettre en œuvre les principes de Wilson et ne brigue aucune conquête, n’a toujours pas été admise à la Société des Nations et ne reçoit aucune aide. Son espoir repose uniquement sur la conviction qu’il existe une justice supérieure. Elle croit fermement en la loi de la vie, qui punit les puissants lorsqu’ils abusent de leur force. C’est précisément dans cette vérité qu’elle trouvera la force nécessaire de défendre son indépendance et sa liberté nationale. Cette même vérité qui attribue la Pologne aux Polonais et la Russie aux Russes, attribue, avec la même force, l’Ukraine aux Ukrainiens. Seule cette vérité est suffisamment puissante pour rendre les peuples forts et mettre fin aux guerres » (trad. de l’anglais par l’auteur).

La période de l’entre-deux-guerres, tout comme le reste du XXe siècle, a été nettement plus riche en documents en langues étrangères consacrés à l’Ukraine, destinés à faire valoir auprès du monde entier son droit à l’indépendance et à la libération de son statut colonial. Cette mission a été menée à bien par toute une série d’organisations, d’associations et de publications.

Dans le même temps, les diplomates de l’époque de la République populaire d’Ukraine (RPU), notamment Alexander Choulguine, poursuivaient leur travail, malgré l’occupation totale de l’Ukraine. Choulguine publia en 1935, en français, un ouvrage intitulé L’Ukraine contre Moscou (1917). Dans cet ouvrage, l’auteur présentait au lecteur européen le point de vue ukrainien sur les événements de la lutte pour la libération de l’Ukraine et défendait le droit historique de l’Ukraine à une existence indépendante.

Олександр Шульгин «Україна проти Москви» (1917)

Choulguine lui-même a défini ainsi l’intention de son ouvrage : « Ce livre est consacré à une période importante et émouvante de notre histoire : 1917, année de la proclamation de l’indépendance de l’Ukraine ; c’est l’année où les fondements de sa nouvelle histoire ont été posés. Au moment où j’écris ces lignes, l’indépendance de l’Ukraine n’est pas encore un fait accompli. Mais sa renaissance aux XIXe et XXe siècles, ainsi que les grands événements de 1917, ont ressuscité l’âme libre du peuple ukrainien et rétabli un lien direct entre notre époque et celle de nos grands hetmans des XVIIe et XVIIIe siècles ».

L’auteur accordait une attention particulière à sa propre mission diplomatique en France et évoquait sa participation aux travaux de la délégation ukrainienne à la Conférence de paix de Paris de 1919-1920, également connue sous le nom de « conférence des vainqueurs », au cours de laquelle les États de l’Entente définissaient l’ordre européen d’après-guerre à l’issue de la Première Guerre mondiale : « Je suis arrivé au sein de la délégation ukrainienne à la conférence de la paix, et la lourde responsabilité qui pesait sur moi ne me permettait pas de contempler, avec le regard insouciant d’un touriste, les rues animées et les monuments de la capitale française… Alors que la vie reprenait son cours à l’Ouest, il restait des peuples pour lesquels la guerre était loin d’être terminée et dont les épreuves, voire un calvaire, ne faisaient que commencer… Je suis venu ici pour défendre l’un de ces peuples lors de la conférence des vainqueurs… À travers le brouillard parisien, je voyais l’ombre d’une Ukraine ensanglantée… ».

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La presse ukrainienne à l’étranger

Mykhailo Drahomanov, dont nous avons déjà parlé, ne s’est pas contenté de s’installer à Genève : il y a également fondé la revue « Hromada ». Cette publication paraissait en ukrainien et s’adressait au lecteur ukrainien, mais sa parution en Europe a manifestement eu un certain retentissement auprès de la population locale.

Plus tard, pendant la Première Guerre mondiale, dans le cadre des activités de l’Union pour la libération de l’Ukraine, qui misait sur la victoire des Allemands et des Autrichiens, de nombreuses publications périodiques, de différentes envergures, virent le jour, destinées principalement aux prisonniers de guerre ukrainiens. Parallèlement, un hebdomadaire en allemand, Ukrainische NachrichtenNouvelles ukrainiennes »), fut créé. Publié à Vienne, il rendait compte de la situation en Ukraine. Les forces de l’Union pour la libération de l’Ukraine disposaient également d’un organe de presse francophone, publié à Lausanne, en Suisse.

Diplomatie scientifique

Un peu avant l’apparition d’ouvrages à caractère clairement anticolonialiste en Europe, des textes rédigés par des chercheurs sont venus démontrer l’existence et l’identité propre des Ukrainiens. Bien sûr, des textes en ukrainien avaient déjà été publiés auparavant, comme l’almanach Vinok rusynam na objynky, édité par les frères Holovatsky à Vienne en 1847-1848, ou encore Kobzar, imprimé par le couple Rousov à Prague en 1876. Mais pour forger l’image scientifique de l’Ukraine à l’étranger, rien de mieux que la langue que les Européens lisent facilement. C’est là que Fedir Vovk s’est sans doute le plus illustré, lui qui a mené des recherches en ethnographie et en anthropologie non seulement sur l’Ukraine, mais aussi sur l’Europe dans son ensemble.

C’est notamment grâce au soutien de l’une des figures les plus influentes du mouvement ukrainien, Mykhailo Drahomanov, qu’il a beaucoup voyagé, publié dans des revues scientifiques européennes et, dans les années 1890, est devenu conférencier à la Société anthropologique de Paris. Par la suite, il a entamé une étroite collaboration avec la Sorbonne. C’est d’ailleurs grâce à l’intervention d’un autre savant ukrainien, Ilya Mechnikov, futur lauréat du prix Nobel, que Fedir Vovk a pu enseigner dans cette université.

Dans les années 1890, Fedir Vovk a contribué à faire connaître l’Ukraine à travers une série d’ouvrages en français, notamment « Rites et usages nuptiaux en Ukraine » (1891), « La fraternisation en Ukraine » (1892), « Le traîneau dans les rites funéraires de l’Ukraine » (1895), « Découvertes préhistoriques de M. Chvoïka à Kyiv » (1899) et d’autres encore. Tous ces textes ont non seulement apporté de nouvelles données à la recherche scientifique, mais ont aussi, de manière générale, fait découvrir la culture ukrainienne dans le monde entier.

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Fedir Vovk a incité d’autres représentants de l’élite intellectuelle, notamment Ivan Franko, Olena Pchilka et Mykhailo Hruchevsky, à se joindre à cette initiative visant à publier des articles sur les coutumes ukrainiennes. D’ailleurs, c’est précisément grâce au soutien de cet ethnographe que Hruchevsky a donné, en 1903, un cycle complet de conférences sur l’histoire de l’Ukraine à la Sorbonne.

La diplomatie culturelle et scientifique ukrainienne non officielle de la période pré-étatique reposait sur des passionnés qui s’attachaient à « réveiller » l’esprit national des Ukrainiens, tout en comprenant la nécessité de sensibiliser la communauté internationale à la question ukrainienne. Certes, les résultats n’étaient pas spectaculaires, mais la voie vers la diffusion des connaissances sur l’Ukraine était ouverte. Après la parution de ces publications, même isolées, en allemand, en français et en anglais, les analystes de l’époque avaient sans aucun doute davantage de chances de rédiger des rapports plus objectifs sur l’Ukraine à l’intention de leurs gouvernements, même si, bien entendu, les sources impériales moscovites étaient bien plus nombreuses.

Aujourd’hui, la situation s’est nettement améliorée, mais l’agenda ukrainien est encore loin de pouvoir rivaliser avec la machine de propagande moscovite partout dans le monde.