Borys Cherkas Docteur en histoire et officier des Forces armées ukrainiennes

De Sviatoslav le Vaillant à la guerre d’aujourd’hui : ce pour quoi nous nous battons

Histoire
3 septembre 2026, 08:02

Borys Tcherkas, docteur en histoire et actuellement officier des Forces armées ukrainiennes, s’exprime sur la continuité de l’histoire ukrainienne, l’importance de la steppe pour l’Ukraine, le rôle de prince ruthène Sviatoslav le Vaillant et les principales caractéristiques de l’espace ukrainien.

Comment se présente la steppe ukrainienne d’un point de vue historique ?

Toute notre Ukraine, c’est la steppe. C’est là que réside le principal mystère de l’âme ukrainienne. Pourquoi ? Si l’on observe attentivement notre territoire, on constate que la majeure partie de notre terre a toujours été une steppe. Elle se distingue de la steppe asiatique, car elle est parsemée de rivières et de lacs, en très grand nombre. Autrefois, il y avait beaucoup de marécages. C’est là que réside la différence entre la steppe ukrainienne et les autres plaines d’Eurasie. C’est la première chose. La deuxième, c’est précisément que la steppe qui définit notre espace commun, car elle couvre la quasi-totalité du territoire ukrainien.

Pourquoi le prince ruthène Sviatoslav considérait-il la steppe comme le centre de ses possessions ? Ce prince est passé à la postérité sous le nom de Sviatoslav le Vaillant (938-972), mais je l’appelle Sviatoslav le Grand. Ils étaient tous vaillants, les princes ruthènes, ou du moins la plupart d’entre eux. Car c’est lui qui a délimité tout notre espace, tout notre territoire historique, et si l’on examine attentivement la géographie de ses campagnes militaires, on verra bien que la steppe se trouve juste au milieu des ses possessions.

C’est précisément de là, de cette steppe, que sa principauté a eu l’accès à la mer Noire et à la mer d’Azov, ainsi qu’à l’extension au-delà du Don. C’est pourquoi je pense que pour le prince Sviatoslav la steppe revêtait une importance stratégique. Et si l’on examine attentivement les sources de l’époque, on constate que le territoire contrôlé par la Ruthénie de Sviatoslav s’étendait du Bosphore cimmérien sur le détroit de Kertch, sur la mer Noire, jusqu’à l’embouchure du Dniepr, du Don et du Dniestr, et était délimité au nord par le bassin du Dniepr.

En quoi sa stratégie militaire et sa façon de penser ont-elles pu influencer l’histoire ultérieure de la Ruthénie ?

N’oublions pas que le prince Sviatoslav était un Viking. Il importait aux Vikings d’atteindre des points précis, et ce, par voie fluviale. Et peu importe où ils mettaient le cap : Islande, Groenland, Grande-Bretagne, Amérique, Méditerranée, en contournant l’Espagne, à la recherche de Rome, puis en créant par la suite divers États le long de la côte. Ainsi, en descendant le Dniepr et le Don, Sviatoslav arriva sur la mer Noire, puis sur la mer d’Azov. Et l’essentiel, c’était l’existence même de ces routes. Quant à leur longueur et au nombre de peuples qui y vivaient, cela n’avait qu’une importance secondaire. Pour les Vikings, tous les peuples ne constituaient qu’une toile de fond, une ressource avec laquelle on pouvait négocier, qu’on pouvait conquérir ou avec laquelle on pouvait entretenir d’autres types de relations. C’est là que réside le caractère unique des Vikings : ils avaient intégré, à leur manière, un objectif stratégique de développement.

L’essentiel était de s’emparer de certains points stratégiques et d’encercler une région donnée. Sviatoslav est le produit d’un Viking qui s’est installé sur un territoire précis. Ce n’est plus ce Viking qui est parti de Scandinavie en remontant l’un des fleuves à la recherche de l’Empire romain, avant de faire demi-tour. Pour Sviatoslav, c’étaient déjà ses terres. Il est toutefois vrai qu’en matière de développement de ces territoires, il adhère pleinement à cette idéologie viking.

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Et nous voyons ses expéditions lointaines et de grande envergure vers le Don, vers la région du Caucase du Nord, la Crimée, le Danube, avec, comme il le menaçait, une percée qui l’amènerait jusqu’aux murs de Constantinople. Cet homme voyait les choses en grand, et surtout, ce n’était pas une aventure. D’ailleurs, comme l’a montré cette même guerre entre Sviatoslav et Byzance, les Byzantins ont eu beaucoup de mal à remporter la victoire sur Sviatoslav !

La guerre ne s’est pas soldée par une victoire si éclatante que cela. Une bataille a eu lieu, Sviatoslav s’est approprié la majeure partie du butin, et ils sont revenus à l’accord qui était en vigueur avant le début du conflit. En somme, ils se sont battus, et c’est tout. Il a trouvé la mort au combat, cela arrive aux chefs d’État, aux rois, aux empereurs…

Il a vécu en combattant, et c’est ainsi qu’il est mort. Mais pour nous, l’essentiel est ailleurs. Le monde qu’il a créé n’a pas disparu pour autant. Son fils Volodymyr a suivi le même chemin, l’État a perduré, et ses frontières se sont ensuite étendues. La philosophie même de cette géographie qu’il fallait préserver a également été transmise aux générations suivantes. Dans l’ensemble, c’est sous le règne de Sviatoslav que s’est formé cet État à part entière que nous appelons la Ruthénie, aussi appelée la Rus’. Il a perduré jusqu’au XVIe siècle sous la forme de principautés dotées de leurs propres frontières. Je pense qu’il ne faut pas oublier cela, c’est-à-dire le rôle qu’a joué Sviatoslav.

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Notre Sviatoslav est une figure tout aussi importante. Et ce à quoi il a dû faire face, les vestiges de l’Empire romain, les khaganats des steppes orientales, et avant tout le khaganat khazar, ce sont là des contextes tout à fait différents. Cela peut susciter le respect envers cet éminent homme politique.

Sviatoslav était un commandant et il est mort en tant que commandant. C’est ce que rapportent les récits : il marchait en tête au combat. C’est le destin d’un militaire, cela arrive. Ses descendants ont perpétué son esprit, ont conservé la force intérieure nécessaire pour résister aux ennemis, dans des conditions extrêmement difficiles.

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Quelles preuves ? Eh bien, son fils Volodymyr a vengé son père, a incendié la ville byzantine de Chersonèse et a infligé leur première défaite aux Petchénègues. Son petit-fils, Yaroslav, les a anéantis en tant que nation. Après lui, les Petchénègues ont cessé d’exister en tant qu’entité politique. Son autre petit-fils, Mstislav le Vaillant, a fixé la frontière orientale de l’État alors qu’il était prince de Tmoutarakan.

Si nous poursuivons à étudier l’histoire de la Ruthènie, nous constaterons que chaque fois qu’une menace sérieuse pesait sur l’existence même de l’État, les descendants de Sviatoslav s’unissaient et portaient un coup décisif à l’agresseur. Lors de l’invasion mongole, les princes ruthènes se sont également unis pour aller défendre la steppe.

Nos premiers Cosaques (XVIe-XVIIe siècles) n’agissaient-ils pas également ainsi ? Le célèbre hetman Baïda Vichnievetski n’a-t-il pas agi selon cette même logique lorsqu’il s’est rendu dans la steppe, au-delà des rapides du Dniepr, pour y construire une forteresse et s’y établir ? Puis apparut la Sich de Zaporijjia, puis la communauté des Cosaques en tant que système de vie sociale. Tous ces dirigeants sont les porteurs de cet esprit instauré par Sviatoslav.

Bien sûr, Sviatoslav incarne ce groupe de personnes qui ont agi à ses côtés. Et n’est-ce pas ainsi que Bogdan Khmelnitsky a gouverné ? Plus tard, Ivan Mazepa et l’hetman Skoropadsky, ainsi que l’Armée insurrectionnelle ukrainienne ont agi de la même manière… Ils ont tous puisé en eux-mêmes le courage et la force nécessaires pour résister avec détermination à leurs ennemis dans des conditions difficiles, et ce sur l’ensemble du territoire ukrainien.

Pour eux tous, l’Ukraine ne faisait qu’un seul et unique pays. Tout cela ne forme qu’un seul et même processus continu de notre existence. Il ne faut pas s’étonner que, après le rétablissement de l’indépendance, alors que des tentatives visaient à instaurer une dictature en Ukraine, le peuple soit descendu dans la rue pour manifester. Il ne faut pas s’étonner que, dès 2014, des bataillons de volontaires aient vu le jour et que le mouvement associatif qui soutenait l’armée se soit développé.

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Il ne faut pas s’étonner que, en 2022, le nombre de volontaires ait été impressionnant et que des files d’attente de plusieurs heures se soient formées devant les bureaux de recrutement. Et aujourd’hui, quand on nous dit que les Ukrainiens sont fatigués et que personne ne veut se battre, ce n’est pas vrai. Nous tenons bon, et nous surmonterons tout. Nous inventons sans cesse de nouvelles choses.

Chaque peuple a son héros le plus important. C’est ainsi que fonctionne l’humanité. Et si l’on se demande qui, pour nous, incarne à la fois la géographie, les événements marquants, un certain romantisme et des récits héroïques, tout commence avec le prince Sviatoslav le Vaillant.
C’est un point de repère. Et lorsque nous aurons saisi ce personnage, lorsque nous aurons pris ce point de repère et que nous pourrons tracer cette ligne continue jusqu’à nos jours, nous comprendrons en quoi réside la spécificité de notre continuité historique, et d’où proviennent les manifestations de cet esprit et de cette force de notre peuple, que nous observons à chaque étape décisive de notre histoire.

La guerre d’indépendance, c’est en effet ainsi que l’on appelle désormais officiellement le conflit qui fait rage actuellement, est une lutte pour l’indépendance de notre peuple, pour notre « moi », pour notre dignité. Mais la dignité d’un peuple, la vie d’un peuple, d’un État, ne flottent pas dans le vide.

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Les gens marchent sur la terre, et cette terre a des limites territoriales bien définies. La question de notre frontière, de notre espace géographique, n’est pas, n’a jamais été et ne pourra jamais devenir un sujet de négociation. L’Ukraine, c’est l’intégrité du territoire. Et quoi qu’il arrive, qu’il s’agisse de mètres ou de kilomètres, nous devons toujours mettre un terme aux atteintes portées à notre territoire. C’est la première chose. Deuxièmement : actuellement, le front est tel que tous nos principaux secteurs traversent la steppe. La ligne de front traverse ce territoire pour lequel nos ancêtres se sont battus pendant mille ans. Peu importe quelles hordes sont venues.

Pourquoi, sans la steppe, la mémoire historique ukrainienne et l’Ukraine elle-même restent-elles incomplètes ?

Il faut comprendre ici que la steppe n’est pas seulement une question de géographie. Si nous prenons conscience que la steppe constitue la majeure partie de notre territoire, si nous comprenons que toutes ces rivières, qui font depuis toujours partie de l’épopée de notre peuple et incarnent ce savoir transmis de génération en génération (comme en témoignent les noms de ces rivières : le Danube et le Dniestr, le Bug du Sud, le Donets du Nord), si nous acceptons le fait que la steppe n’a jamais été déserte, mais qu’elle a toujours abrité des manifestations de l’art architectural et de l’ingénierie des différents peuples qui y ont vécu, sous la forme de citadelles, de tumulus et d’autres constructions, alors nous verrons se superposer différentes époques.

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On y trouve aussi bien les Grecs, les Scythes, les Khazars, les Slaves que d’autres peuples. Et chacun a laissé derrière lui une trace, un souvenir. Tous ces monuments de la steppe constituent en quelque sorte un alphabet qui retrace la chronologie de la vie de l’humanité dans cette région. La continuité de la vie. Et quand nous nous battons pour la steppe, essayons d’aborder cette question d’un point de vue philosophique : nous nous battons pour un territoire qui incarne l’éternité de la vie. L’éternité de la présence de notre peuple ici et de notre pérennité dans cette région, malgré toutes les menaces et les pertes que nous sommes contraints de subir aujourd’hui dans ce contexte de guerre. Mais c’était déjà le cas auparavant. C’est le cas aujourd’hui. Ce sera peut-être encore le cas à l’avenir. Mais si nous examinons attentivement les territoires pour lesquels nous nous battons, nous verrons qu’ils constituent l’héritage de la vie humaine au fil des millénaires.

Que signifiera pour nous la victoire dans cette guerre ?

Pour moi, la victoire, c’est l’existence de l’État ukrainien au sein de son espace historique. Un État centré sur lui-même, comme un organisme autonome, et non sur des attentes extérieures. Sans chercher de « grands frères » ni d’amis. Chaque pays mène sa propre vie. Chacun a ses propres intérêts. Pour moi, la victoire consistera non seulement à ce que l’Ukraine se maintienne en tant qu’État, je n’en doute pas, mais aussi à ce que sa population se perçoive psychologiquement comme un monde ukrainien autonome, avec ses propres intérêts vis-à-vis des États environnants, de nos voisins. Ce sera là une victoire à part entière.

Pour l’instant, beaucoup de gens se demandent ce que les autres diront de nous, qui sont nos alliés et qui ne le sont pas. Il y a autre chose de plus important. La bonne approche consiste à considérer que nous sommes maîtres sur notre propre territoire. Que nous connaissons et comprenons notre histoire. C’est alors que la victoire viendra. Quant aux frontières et aux zones tampons situées sur le territoire de l’agresseur qui nous fait la guerre, la manière dont nous devrons continuer à composer avec lui est une question purement technique. Les militaires et les responsables politiques trouveront une solution.