Le soldat ukrainien est devenu une figure incontournable du paysage culturel contemporain, à la fois personnage de cinéma et de littérature, mais aussi conseiller, consultant ou témoin direct des œuvres qui le représentent. À travers ces multiples formes de présence, le cinéma, le théâtre et les livres contribuent à façonner notre perception des vétérans de la guerre russo-ukrainienne, une image souvent plus symbolique que véritablement réaliste, même lorsqu’elle s’appuie sur une base documentée.
Depuis deux ou trois ans, le monde du théâtre ukrainien connaît une implication croissante des vétérans et vétéranes de cette guerre. Alors qu’auparavant leurs histoires étaient principalement adaptées ou racontées par d’autres, on voit désormais de plus en plus d’anciens combattants monter eux-mêmes sur scène. Ainsi, en 2024, le Théâtre Sauvage et la metteuse en scène et scénariste ukrainienne Natalka Vorojbyt (dont les œuvres sont traduites en français et publiées par Éditions l’Espace d’un instant), à l’initiative du réseau de soutien aux militaires et à leurs proches Veteran Hub, ont créé une performance documentaire consacrée à l’expérience des conjoints et conjointes de soldats et de vétérans ukrainiens. Bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’un projet centré sur les vétérans eux-mêmes, mais plutôt sur celles et ceux qui les attendent à la maison, il est évidemment, de manière indirecte, question de guerre, de retour du front et de reconstruction intime.
Il existe également un projet culturel et éducatif particulièrement singulier, intitulé « Théâtre des vétérans », auquel participent directement des vétérans et vétéranes de la guerre russo-ukrainienne. Fondé en 2024 avec le concours de l’équipe du Théâtre des dramaturges et du groupe médiatique TRO Media, ce projet poursuit des ambitions multiples.
Parmi les objectifs affichés figurent la réhabilitation de personnes ayant traversé des expériences traumatiques, blessures de guerre, commotions cérébrales, amputations ou pertes de membres, mais aussi l’acquisition de compétences artistiques et professionnelles : apprendre aux vétérans à écrire pour le théâtre, à construire un récit dramatique et à porter eux-mêmes leurs projets sur scène. Le projet entend également favoriser la création d’œuvres originales et professionnelles, pièces de théâtre, scénarios ou récits, tout en produisant un effet thérapeutique, grâce notamment à l’accompagnement de psychologues expérimentés.
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L’ambition est donc vaste : il ne s’agit pas uniquement de permettre aux vétérans de s’épanouir sur le plan créatif en tant qu’auteurs ou interprètes, mais aussi de faciliter leur réadaptation à la vie civile. Une forme d’art-thérapie ouverte à un public plus large, investie d’une dimension presque visionnaire, résumée par cette formule affichée sur les réseaux sociaux du projet : « Le monde doit voir la lutte de l’Ukraine à travers les yeux de ses défenseurs ».
La direction artistique du Théâtre des vétérans est assurée par le célèbre acteur et réalisateur ukrainien Akhtem Seitablaïev. À ce jour, son répertoire comprend trois spectacles : Énéide, Maman militaire et Citrons.

Photo du spectacle Énéide du Théâtre des vétérans / facebook @teatr.veteraniv
Le recensement de la journaliste de Zaxid.net, Natalka Horichna, fait état d’autres projets :
— au Théâtre Maria Zankovetska est notamment présentée la pièce Balance, d’Alina Sarnatska, dans laquelle les spectateurs cessent d’être de simples observateurs pour devenir auditeurs : munis de casques, ils entendent la voix de la militaire Olena Aptchel guider l’expérience ;
— le spectacle Lviv 3000, écrit par le vétéran Andriy Hryhoriev au cours de sa rééducation au centre Unbroken ;
— la pièce Face à soi-même, inspirée de l’histoire réelle du vétéran Mykhaïlo Fatieïev, qui raconte le retour difficile à la vie civile d’un homme revenu du front ;
— le théâtre Vydyvo, à Stryï, qui revisite des œuvres classiques en leur insufflant une dimension autobiographique ;
— enfin, le Théâtre des Indomptables, intégré au programme Art-Thérapie de l’écosystème Unbroken, qui a présenté en avril 2026 à Lviv la tragicomédie Le Directeur de l’ascenseur, fondée sur des récits authentiques de vétérans en réhabilitation au centre Unbroken.
Dans l’ensemble de ces spectacles, les interprètes sont majoritairement des vétérans de la guerre russo-ukrainienne. Leur présence sur scène contribue à façonner une image particulièrement réaliste des anciens combattants ukrainiens, même si celle-ci demeure, naturellement, traversée par certaines conventions propres au langage théâtral.
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Il convient toutefois de comprendre que ces projets ne relèvent pas exclusivement du domaine artistique, d’autant que la plupart des participants ne disposent d’aucune formation professionnelle de comédien. Ils constituent un phénomène situé au croisement de l’esthétique, de la socialisation et de la psychologie, où les critères d’évaluation ne peuvent être uniquement ceux de la performance artistique classique.
La question se pose différemment au cinéma, où les contraintes de genre sont plus strictes et où les scénarios demeurent, dans leur grande majorité, écrits par des auteurs civils. À ce jour, on recense déjà plus d’une vingtaine de films de fiction consacrés à la guerre russo-ukrainienne et à ses conséquences sur les humains. Les œuvres documentaires, quant à elles, sont désormais si nombreuses qu’il devient difficile d’en dresser un inventaire exhaustif. Mais elles ne construisent pas, à proprement parler, une image artistique du militaire : elles offrent plutôt un fragment, souvent esthétisé, de la réalité du front et de son environnement immédiat.
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Parmi les œuvres de fiction marquantes, il convient de citer le drame de guerre de Maksym Nakonetchnyi, La Vision du papillon, qui raconte le retour de captivité de Liliya Vasylenko, une opératrice de reconnaissance aérienne enceinte, violée durant sa détention. Le réalisateur montre comment, pour de multiples raisons, l’héroïne ne parvient plus à retrouver sa place dans la vie ordinaire et choisit finalement de reprendre du service :
« C’est une histoire sur le traumatisme et le syndrome de stress post-traumatique, qu’il est extrêmement difficile de surmonter de manière adéquate. La voie choisie par l’héroïne ne semble pas idéale, car la guerre finira tôt ou tard par s’achever, et rien ne garantit que Lilia parviendra ensuite à trouver sa place dans une existence pacifiée. Mais cela viendra plus tard. Pour l’instant, le papillon continue de voler, tout comme l’héroïne, portée par le sentiment d’avoir une mission, une vocation, un but. En ce sens, c’est aussi une histoire sur cette tentative de faire taire ses traumatismes et ses blessures par le travail, en oubliant qu’un jour ou l’autre, le papillon finira par se poser et devra douloureusement affronter la réalité non militaire, comme Lilia, lorsque le conducteur d’un minibus refuse de la transporter malgré sa carte d’ancienne combattante ».

Le film La Berceuse de papa réalisé par Lessia Diak, raconte quant à lui l’histoire du vétéran Serhiy, qui tente de reconstruire sa relation avec son épouse et leurs trois fils après son retour de la zone des combats. Mais le poids du traumatisme continue de s’interposer : le passé de guerre l’empêche de retrouver un regard apaisé et équilibré sur le monde qui l’entoure.
Autre œuvre marquante, Killhouse met en scène une opération de sauvetage menée par des militaires ukrainiens afin d’extraire un couple blessé d’un territoire occupé. L’un des aspects les plus significatifs de ce thriller tactique réalisé par Lioubomyr Levytsky réside dans l’implication directe de véritables militaires et vétérans des Forces de défense ukrainiennes à toutes les étapes de la production, notamment des membres de la 3e brigade d’assaut, du Service de renseignement ukrainien (SBU – Centre des opérations spéciales « A »), du renseignement militaire ukrainien (HUR) ainsi que, plus largement, de la communauté militaire ukrainienne. Plus de 80 % des interprètes du film sont ainsi de véritables militaires, conférant au projet une dimension documentaire rare au sein d’une œuvre de fiction.
Sorti en salles en mai de cette année, le drame psychologique Fatigués du réalisateur Yuriy Dounaï, suit quant à lui deux vétérans, Liouba et Andriy, qui tentent de surmonter les blessures laissées par la guerre en se soutenant mutuellement. Mais, dans leur cas, l’indifférence de leur entourage face à leur vécu et leurs propres peurs deviennent une épreuve supplémentaire pour leur relation. Là encore, militaires et vétérans ont été associés au processus de création, intégrant aussi bien l’équipe de production que la distribution.
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Bien entendu, cette liste est loin d’épuiser l’ensemble des films consacrés à la guerre russo-ukrainienne et à ses conséquences sur les humains. Mais ces œuvres laissent déjà entrevoir une tendance nette : le cinéma de guerre ukrainien se construit de plus en plus avec une implication directe de personnes ayant une expérience militaire réelle. Une évolution qui renforce indéniablement la crédibilité de ces projets et contribue à façonner à l’écran une représentation plus juste, et plus nuancée, des vétérans.
L’art demeure, bien sûr, un miroir déformant du réel. Pourtant, dans le contexte de la guerre, à une époque où circulent d’innombrables images authentiques venues du front, le rôle du théâtre et du cinéma semble progressivement se transformer. Il ne s’agit pas tant d’un brouillage des frontières entre documentaire, fiction et images captées par les militaires eux-mêmes, que d’un déplacement plus profond de la fonction artistique.
L’art tend ici à devenir un espace de reconstruction et d’accompagnement, une forme d’art-thérapie à part entière, qui n’intègre plus seulement l’expérience combattante comme matériau narratif, mais associe directement les vétérans et vétéranes eux-mêmes au processus créatif, comme consultants, auteurs, acteurs ou témoins de leur propre histoire.
Ce contenu a été réalisé dans le cadre d’un projet de l’Institut des Mass-Médias (IMI) avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. Le contenu de cette publication ne reflète pas la position officielle de l’IMI ni du Royaume des Pays-Bas.


