Deux vétérans de la guerre russo-ukrainienne, Andriy et Oleksandr, racontent leur parcours vers un nouveau rôle au sein de la Défense nationale.
Le soleil de midi baigne de lumière jaune une vaste salle de cours. Au centre de la pièce, derrière son bureau, est assis un homme d’une trentaine d’années. Il porte un tee-shirt ample et un short. Pendant notre entretien, il lui arrive de froncer les sourcils et de lever les yeux vers le plafond, absorbé dans ses pensées. À première vue, rien ne laisse deviner qu’il est enseignant.
Aujourd’hui, sa salle est vide : ses étudiants sont dans d’autres salles. Nous avons donc tout le loisir de discuter. Andriy Bilobrov raconte, pendant plusieurs heures, son parcours, de son service en 2014 à l’enseignement de disciplines militaires.
À quelques dizaines de kilomètres de là, dans une autre petite salle de cours, son collègue Oleksandr Papirovyï prépare son cours. Il ne semble rester, dans la pièce, qu’un étroit passage entre le bureau de l’enseignant et les rangées de chaises que les stagiaires vont bientôt occuper. Oleksandr relit ses notes, peaufine sa présentation, vérifie les diapositives et le projecteur. En même temps, il évoque les combats près de Kyiv, son service près de Kryvyï Rih, au centre de l’Ukraine, et sa démobilisation.
Bien qu’ils se trouvent dans des lieux différents et enseignent des matières différentes, les deux hommes ont beaucoup en commun : ce sont des vétérans, ils forment des militaires, aucun d’eux ne voulait simplement rester à la retraite, et tous deux travaillent à l’école militaire « Boryviter ». Ils ne peuvent toutefois pas donner beaucoup de détails sur leur travail : les sites de l’école comptent parmi les cibles potentielles russes. Ils ont néanmoins accepté de nous raconter chacun leur histoire.
De « l’opération anti-terroriste » à l’invasion à grande échelle
Oleksandr Papirovyï s’est réveillé un matin, tiré du sommeil par une explosion. Ou peut-être par un vif éclair derrière les fenêtres. Difficile de dire ce qui s’est produit en premier. Nous étions le 24 février 2022. Un missile venait d’être abattu dans le ciel, non loin de l’appartement où il vivait avec sa compagne. Kyiv, où le couple habitait, n’était plus une ville sûre. Le lendemain, ils ont donc rassemblé leurs affaires et leurs papiers, puis se sont rendus à la gare. Ils sont montés dans un train qui quittait la capitale.
Elle était convaincue qu’ils partaient ensemble pour Vinnytsia. Lui avait l’intention de se rendre au bureau de recrutement militaire. Au dernier moment, il est descendu du wagon et s’est dirigé vers le centre territorial de recrutement de Holossiïv. L’atmosphère y était chaotique : des gens couraient de tous côtés et des rumeurs circulaient déjà selon lesquelles Kyiv était en train d’être encerclée : il fallait donc trouver des armes et prendre position pour défendre la ville. Finalement, un bus est arrivé en fin de journée, et Oleksandr a été emmené à Jytomyr avec un groupe d’autres personnes.

Oleksandr Papirovyï, instructeur du cours « Étude et mise en application de l’expérience militaire » de l’école militaire « Boryviter »
À ce moment-là, Oleksandr était déjà un ancien combattant. Il avait servi sous contrat au sein de la 80e brigade indépendante d’assaut aéroporté, de 2017 à 2021. Il y avait effectué des missions dans le Donbass, à Chyrokyne et à Stanytsia Louhanska, ainsi qu’à la frontière administrative avec la Crimée occupée. Il avait connu le combat pour la première fois à Chyrokyne, en 2018, dans la région de la mer d’Azov : menace permanente des tireurs d’élite, mortiers russes, les parachutistes avaient même été pris pour cible par des chars. Bien sûr, cette guerre ne pouvait être comparée au début de l’invasion à grande échelle. Mais, au cours de cette mission, le bataillon avait perdu cinq hommes et compté plusieurs blessés.
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À cette époque, la menace d’une invasion russe était palpable : à l’automne 2018, des navires ukrainiens avaient été saisis dans le détroit de Kertch. Les positions russes, dans le secteur de Chyrokyne, se trouvaient à 600 mètres. Par précaution, on leur avait livré des munitions supplémentaires, mais il ne s’était finalement rien passé. Cela dit, ce ne sont pas les bombardements qui les exaspéraient le plus.
Ce qui les agaçait le plus, c’était la mission d’observation de l’OSCE et ses drones : même lorsque les Russes pilonnaient les positions ukrainiennes, les Ukrainiens ne pouvaient pas riposter, parce que l’OSCE l’aurait vu. Et si une frappe ukrainienne atteignait les Russes en retour, des inspections commençaient et, dans certains cas, des militaires étaient même relevés de leurs fonctions. Personne n’aimait donc la mission d’observation : les Russes se moquaient des restrictions, tandis que les Ukrainiens ne pouvaient pas riposter.
En 2020, il a effectué une mission près de la péninsule occupée. Il a fallu passer l’hiver sur la flèche d’Arabat, dans la région de Kherson. Ce fut l’hiver le plus froid de sa mémoire, même comparé aux hivers dans les steppes du Donbass. Le thermomètre pouvait n’indiquer que –1 °C, mais le vent mordant venu de la mer d’Azov ne laissait aucune chance. Ni le poêle à bois, ni les radiateurs, ni le sac de couchage d’hiver ne pouvaient les sauver. La maison d’été dans laquelle ils vivaient avait littéralement des murs en carton. Ils restaient en permanence dans un froid de chien qui pénétrait jusqu’à la moelle des os, sans pouvoir ni s’en protéger ni se réchauffer.
Puis il revint dans le Donbass, à Stanytsia Louhanska, tout près de la frontière russe. Cette mission, comparée aux précédentes, ressemblait pourtant à des « vacances » : pendant des mois, il suffisait d’observer les ennemis de l’autre côté de la rivière, de creuser des abris, de creuser des tranchées et, de temps à autre, de faire griller des chachliks. Le calme. Il a quitté l’armée à l’été 2021. Oleksandr ne croyait pas à une invasion à grande échelle, surtout après une mission de ce genre.
Quelques jours avant le 24 février, il refusait encore de croire à une invasion. Il se trouvait alors, pour affaires, près de la frontière biélorusse, et les habitants lui racontaient que les Ukrainiens creusaient des positions et acheminaient du matériel. À ce moment-là, il pensait que cela était lié aux manœuvres russes et que l’Ukraine prenait simplement des précautions. Ses anciens compagnons d’armes se trouvaient déjà à un rassemblement dans la région d’Olechky : on les préparait à une mission et on leur distribuait des munitions. Le 23 février, chez lui, Oleksandr regardait les informations avec sa compagne et voyait les reportages sur les mouvements de matériel militaire russe dans le Donbass. Mais, même alors, il semblait que ce ne serait qu’une aggravation de la situation dans l’est du pays.
Et le 26 février, Oleksandr recevait déjà ses armes et son équipement au sein de la 95e brigade indépendante d’assaut aéroporté, à Jytomyr.
Son collègue, Andriy Bilobrov, a passé le 24 février avec la 10e brigade indépendante d’assaut de montagne, sur un terrain d’entraînement. L’unité venait tout juste d’être retirée du front pour récupérer après une mission dans le Donbass. Mais, cette fois, tout était un peu différent : ce n’était pas le même terrain, ni les mêmes exercices. Il semblait que les militaires se préparaient à combattre non seulement dans l’est, mais aussi dans d’autres régions d’Ukraine, y compris à l’ouest. Il était évident qu’il s’agissait d’une préparation à une guerre de grande ampleur.

Andriy Bilobrov, instructeur du cours « Processus de prise de décision militaire » de l’école militaire « Boryviter »
Andriy est au front depuis 2014, mais il n’avait jamais participé directement aux combats : il assurait surtout la protection d’installations stratégiques. De plus, depuis 2015, la ligne de front était relativement stable et il existait un arrière sûr : il suffisait de s’éloigner de cinq kilomètres du front pour être pratiquement en sécurité. L’année 2022 a tout changé : il n’y avait presque plus de ligne stable, les combats se déroulaient dans un mouvement permanent, et l’arrière sûr avait cessé d’exister. On était en danger sur l’ensemble du territoire ukrainien. En permanence.
Au début de 2022, Andriy était chef du renseignement d’un bataillon et effectuait des reconnaissances dans les zones où ses hommes pourraient potentiellement combattre. Il a compris que l’invasion était inévitable le 21 février. C’est alors que les ordres contradictoires se sont mis à pleuvoir : il fallait d’abord se rendre en un point, puis, en cours de route, un ordre arrivait pour aller ailleurs. Un troisième ordre tombait ensuite, avec un autre lieu encore. Tout cela s’est produit en l’espace d’une journée. Il était devenu évident que le haut commandement ne savait ni où ni comment l’unité serait engagée.
Et ce n’était pas très rassurant.
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Andriy a commencé à appeler tous les réservistes qu’il connaissait, pour les prévenir qu’ils devaient être prêts. Alors qu’il circulait le long de la frontière nord, ils l’ont tous rejoint. À sa grande surprise, presque tous ont répondu et presque tous se sont présentés lorsque l’invasion a commencé.
Le 24 février, Andriy a été réveillé par l’alerte. Les militaires ont reçu leurs armes et se sont préparés. Le matériel était déjà chargé, équipé et ravitaillé. Tous s’efforçaient d’être aussi efficaces que possible. Mais les ordres ont encore changé : au lieu de défendre la région où ils se trouvaient initialement, ils ont reçu l’ordre d’embarquer dans des trains. Andriy s’y est endormi et ne s’est réveillé qu’en banlieue de la capitale. Il s’est alors avéré que la mission avait, une fois de plus, changé. Désormais, sa brigade devait combattre pour Kyiv.
Combats, blessures et démobilisation
Le bataillon d’Andriy a été scindé en deux : une moitié devait repousser l’offensive russe sur la rive droite du Dniepr, d’Irpine à Vasylkiv ; l’autre opérait dans le secteur de Brovary, sur la rive opposée. Mais on voyait bien que l’offensive n’était pas simple non plus pour les Russes : ils n’avaient pas eu le temps de se préparer, ne connaissaient pas le terrain et manquaient de cartes, de moyens de navigation et de communications. Ils avaient peur de se déplacer en petits groupes. Cela jouait en faveur des défenseurs.
Andriy ressentait le manque d’hommes. Il a donc dû participer aux combats, alors qu’il était censé travailler à l’état-major. Dès que l’offensive russe a commencé à s’enliser dans la région de Kyiv, l’ordre est tombé de mener des contre-offensives locales. Dans une localité de la région de Kyiv, la mission était de chasser les Russes ou de leur infliger de lourdes pertes. Trois groupes d’assaut, un groupe de réserve et un groupe d’appui-feu ont été engagés dans l’opération. Ils devaient attaquer un groupe tactique de bataillon qui, selon le renseignement, disposait de 30 blindés et de chars T-72.
Les groupes ont réussi à s’approcher presque au contact des Russes. Ils ont mis hors de combat plusieurs chars et ont commencé à progresser dans les rues. L’officier était accompagné d’opérateurs de drones et de chauffeurs. Tous ne savaient pas tirer avec les différentes armes, et Andriy devait donc souvent s’en charger lui-même. Pour un observateur extérieur, la scène aurait pu ressembler à celle d’un chevalier, entouré de ses écuyers, qui repousse un assaut.
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Andriy s’est retrouvé avec un lance-flammes lourd à roquettes entre les mains. Un char tirait sur le groupe. Six secondes pour recharger, un tir, six secondes pour recharger. Andriy le sait précisément. Il sait comment un char tire. Après le coup, il sort de son abri. Il vise. Il voit un deuxième char. Il tire.
Les opérateurs de drones n’avaient pas beaucoup d’expérience des assauts. Mais ils avaient effectué des missions dans l’est. Ils avaient vu des morts et des blessés. Les hommes ne se sont pas laissés décontenancer. Ils ont organisé l’appui-feu, l’évacuation et le repli. Andriy se disait que le fait qu’ils ne sachent pas tous tirer au lance-grenades n’était pas leur faute. Après trois kilomètres à travers la forêt, ils ont atteint un hôpital de district. Les infirmières et les médecins locaux ont été surpris de voir un militaire armé sauter d’une voiture, avec des morceaux de jambe partant dans tous les sens.
Mais les médecins ont fait leur travail : ils lui ont prodigué les premiers soins, l’ont ensuite transféré à Kyiv, ont pratiqué une pré-amputation, formé le moignon et l’ont envoyé à Lviv, car Kyiv demeurait alors partiellement encerclée.

Andriy Bilobrov, instructeur du cours « Processus de prise de décision militaire » de l’école militaire « Boryviter »
Dans l’ensemble, son équipe s’en était bien sortie. Plus tard, en visionnant les images du renseignement, Andriy a vu que les Russes n’avançaient pas sous la protection de leurs chars : ils se repliaient. Il a eu de la chance, dit-il. Un éclat d’obus de char lui a sectionné la jambe net. S’il avait marché sur une mine, cela aurait pu être bien pire : de nombreux éclats et des tissus déchirés. Mais il a été blessé le 10 mars ; en juin, il se tenait déjà debout sur sa première prothèse d’apprentissage et, en septembre, il est passé devant la commission médicale militaire et a été déclaré inapte.
Après cela, il a encore servi un an et demi à des postes d’état-major. Mais, en 2024, ses problèmes de santé ont commencé à entraver son service et il a dû finalement quitter l’armée.
À peu près à la même époque, Oleksandr se préparait, à Jytomyr, à un débarquement à Kherson : un groupe était en cours de formation pour voler au secours de la 80e brigade, encerclée. Lui et plusieurs volontaires arrivés avec lui depuis le centre territorial de recrutement de Holossiïv se sont portés volontaires pour partir. On leur a donné des munitions, on les a fait monter dans des bus et on y a jeté une montagne de trousses individuelles de premiers secours.
L’aérodrome. Une frappe de missile. Un Bayraktar qui décolle. Des tirs que l’on entend au loin. Des rumeurs circulent parmi les militaires : des saboteurs russes tenteraient de forcer le passage vers l’aérodrome. Les commandants leur recommandent de ne pas y prêter attention, car ils ont une autre mission. Un camion Oural arrive, d’où l’on décharge des lance-flammes à roquettes. Un briefing rapide. Les plans changent. Au lieu de Kherson : Makariv, à l’est de Kyiv. Sur le papier, tout était clair : l’artillerie devait détruire une colonne russe, puis des hélicoptères d’assaut devaient frapper les cibles identifiées ; ensuite, des parachutistes devaient être largués, achever la colonne et se replier vers la zone d’évacuation.
Tous n’avaient pas alors une expérience du combat. Yevhen Morenko, qui sera tué plus tard, en 2023, n’avait effectué que son service militaire obligatoire. Un garçon surnommé « Kot » avait l’expérience de la guerre de 2014-2015. Un autre, prénommé Oleh, n’avait lui aussi accompli que son service obligatoire. Mais tous étaient prêts.
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En réalité, rien ne s’est déroulé comme prévu. La nuit, l’obscurité, quelque chose qui brûle quelque part. La colonne est introuvable. Les parachutistes sont largués, mettent en place une défense circulaire et tentent de comprendre où ils sont et où se trouve la colonne russe. Il fait froid. Ils n’ont pas emporté de vêtements thermiques, car ils pensaient s’envoler pour Kherson. Même les couvertures thermiques ne les protègent pas. Un groupe de reconnaissance revient. Il a trouvé des lance-roquettes Grad russes qui bombardent Makariv.
Au matin, le combat s’engage. Impossible de s’approcher des Russes : ils repèrent le groupe à l’avance. Dans la forêt, les occupants sont plus nombreux que prévu. Et, de toute évidence, ils sont installés là depuis longtemps : ils ont eu le temps de s’enterrer. Les parachutistes se replient, se scindant en petits groupes. Oleksandr est accidentellement pris sous le feu d’une mitrailleuse amie. Ce n’est pas son souvenir le plus agréable. Une balle le touche, ricoche sur son omoplate et arrache un morceau de chair. Oleksandr ne le sent pas.
Finalement, son groupe se plaque au sol dans la forêt, près de la route, et observe la colonne russe avec laquelle il vient de combattre se mettre en mouvement. Tout est conforme au manuel : deux chars à l’avant, des BMP, puis des chars en fermeture. Ils ont ainsi compté 72 véhicules.
Les parachutistes ont atteint l’un des villages voisins, où les habitants les ont aperçus. Les blessés ont été conduits en voiture vers un poste médical, où était de garde une médecin de Kyiv venue rendre visite à des proches quelques jours plus tôt. Finalement, Oleksandr a commencé à avoir des hallucinations à cause de la perte de sang et a été évacué : un chauffeur de taxi s’est porté volontaire pour conduire les blessés à l’hôpital de Jytomyr. Ce jour-là, personne du groupe n’a été tué. Plus tard, lorsque Oleksandr est retourné sur les lieux, il a appris qu’ils avaient tout de même réussi à mettre hors de combat une partie du matériel ennemi.
Puis il y a eu Kryvyï Rih, au centre du pays. C’est là qu’il a vu, pour la première fois, l’aviation militaire à l’œuvre : après avoir attiré sur eux une colonne russe, les parachutistes en ont incendié deux véhicules. Dès que les Russes se sont retrouvés à découvert, l’aviation ukrainienne est apparue. Un seul véhicule russe a pu s’échapper. Les parachutistes ont trouvé des habitants qui ont accepté d’évacuer les blessés, le pont d’évacuation le plus proche se trouvant à 15 kilomètres. Pendant ce temps, Oleksandr et d’autres membres du groupe aidaient la défense territoriale locale à repousser les attaques russes.
Puis il y a eu Kostiantynivka, dans le Donbass. Le groupe d’Oleksandr a été réparti entre différentes unités. Un tireur d’élite nommé Slava est mort deux jours après son arrivée dans la ville. Au total, en l’espace d’un mois, la moitié des hommes avec lesquels Oleksandr était arrivé dans le Donbass ont été tués.
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Là, il a rejoint l’artillerie et commandé un détachement chargé de la sécurité. Puis il a été démobilisé et s’est retrouvé au service du personnel. Mais, après deux semaines passées à travailler avec des documents et à rechercher les personnes qui, selon ces documents, étaient censées se trouver dans la division d’artillerie, il a compris qu’il n’était pas fait pour ce travail. Ses deux parents étaient en situation de handicap. Il a donc quitté l’armée. Il s’est soigné à Tcherkassy, puis a commencé à chercher du travail.
Je ne sais pas qui je veux être, mais je sais exactement ce que je ne veux pas faire
Après avoir quitté l’armée, Andriy Bilobrov a consacré six mois à se soigner et à reprendre ses esprits. Pendant son temps libre, il jouait à des jeux vidéo militaires. Il a tenté d’obtenir les indemnités liées à sa démobilisation et a même envisagé de devenir juriste militaire. Son ancienne unité l’a aidé autant qu’elle le pouvait. Ces démarches se sont toutefois révélées assez longues.
Parallèlement, Andriy a commencé à chercher un emploi. Dès le départ, il ne savait pas précisément ce qu’il voulait faire. La guerre avait changé ses projets : auparavant, il envisageait de faire carrière dans l’armée et d’y rester jusqu’à la retraite, mais la retraite était arrivée un peu plus tôt que prévu. Le lieu idéal lui semblait être une armurerie. D’une part, il connaissait les armes, et les vétérans pouvaient constituer un profil intéressant pour ce type de magasins. D’autre part, il pensait que les clients de ces commerces étaient soit déjà dans l’armée, soit sur le point de l’intégrer, soit proches du milieu militaire.
Mais un jour, l’épouse d’Andriy, elle aussi militaire, lui a envoyé une offre d’emploi : instructeur du processus de prise de décision militaire.
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Il s’est dit que l’on recherchait précisément quelqu’un comme lui. Il avait une grande expérience, avait connu le service et la guerre, du simple soldat à l’officier, et pouvait donc imaginer les problèmes qui se posent aux différents niveaux. Il a postulé. Il a reçu une courte formation, et le voilà à son poste.
Lorsque Andriy parle du MDMP — pour Military Decision-Making Process, utilisé au sein de l’OTAN — ses yeux s’illuminent de ce feu intérieur que l’on ne voit que chez ceux qui sont véritablement animés par une idée et qui y croient.
Il se souvient : le premier groupe est arrivé en 2024. Ce travail ne différait guère de celui qu’il accomplissait auparavant dans son unité : les mêmes personnes, des militaires. Des gens avec lesquels il avait travaillé pendant dix ans et qu’il comprenait.
Nous sommes d’ailleurs toujours assis ensemble dans l’une des salles de cours. Il réfléchit, regarde au-delà de moi, vers un mur.
« Je ne voulais pas être un simple retraité. Ni travailler à un poste qui m’aurait rapporté davantage d’argent. Je voulais continuer à être impliqué », dit-il en insistant sur ce dernier mot.
Il explique qu’en 2022, l’armée manquait à la fois de soldats et d’officiers. En quatre ans, les Forces de défense ont été multipliées à plusieurs reprises, mais les problèmes sont restés. Désormais, des personnes qui commandaient des pelotons peuvent diriger des brigades. Or, selon Andriy, certaines n’ont toujours pas l’expérience suffisante pour commander de telles formations. Certes, l’expérience individuelle des soldats, sergents et officiers s’accroît. Mais l’expérience collective de l’armée, elle, ne progresse pas. Comme je ne comprends pas tout à fait ce qu’il veut dire, je lui demande de préciser.
« Nous ne combattons pas comme des Rambo. Nous combattons en unités. Et, à cause du renouvellement du personnel, un collectif ne peut exister qu’environ un an. Les gens partent. L’expérience collective n’est donc pas permanente non plus. Tu formes, tu enseignes, tu fais grandir, puis on envoie une personne dans une autre unité. Puis une autre. Et encore une autre. Et tu te retrouves de nouveau là où tu étais. Voire dans une situation pire, parce que les gens sont partis », explique-t-il.
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Sa tâche, à l’école, consiste précisément à réduire ce problème et à aider les officiers à prendre des décisions mûrement réfléchies. Andriy explique littéralement en comptant sur ses doigts, ponctuant par moments ses propos de gestes amples.
Imaginons donc un commandant de compagnie qui menait des fantassins à l’assaut et qui est ensuite devenu commandant de bataillon. Désormais, il doit notamment connaître les spécificités de l’emploi des mortiers et de la reconnaissance par drones. Il doit maîtriser non seulement les fusils d’assaut et les mitrailleuses, mais aussi le fonctionnement des moyens de communication et des véhicules blindés. C’était déjà vrai en 2022. Mais nous sommes aujourd’hui en 2026. Aux armements ukrainiens et soviétiques se sont ajoutés des matériels européens et américains, chacun avec ses propres particularités qu’il faut connaître.
Il faut aussi comprendre comment fonctionne la guerre électronique, et pas seulement la comprendre : il faut la promouvoir de toutes les manières possibles. Troisièmement, les drones. Au fil des années de guerre, ils sont devenus très nombreux et, par la diversité de leurs types et de leurs modèles, rivalisent avec le patchwork des armements occidentaux. Et, en plus de tout cela, il faut comprendre ses hommes, comprendre la tactique de l’infanterie, comprendre que personne ne court plus derrière un BMP comme autrefois. Il faut comprendre quel adversaire on a en face de soi et quelles tactiques il peut employer, lesquelles dépendent aussi du terrain. Sans même parler des unités du génie, qui doivent savoir quoi creuser, où creuser et jusqu’à quelle profondeur.

Andriy Bilobrov, instructeur du cours Processus de prise de décision militaire de l’école militaire « Boryviter ».
Andriy fait une courte pause pour reprendre son souffle. Par moments, son récit prend des airs de sermon. Sans sembler le vouloir, il vous convertit imperceptiblement à sa foi en la délégation des responsabilités et au respect de l’expérience et de l’expertise d’autrui, dans des domaines que vous ne connaissez pas.
Un chef à la Napoléon ne peut pas, à lui seul, rendre une équipe efficace. Il faut un groupe de personnes aux forces et aux compétences différentes. Elles ne sont pas seulement des analystes qui recueillent et comptent des données : elles doivent soumettre leur appréciation au commandant. Il s’agit à la fois de commandement et de planification. Il faut que les drones opèrent dans l’intérêt de l’infanterie, et que l’infanterie agisse dans des conditions où les drones sont capables de la soutenir. Il faut que l’artillerie intervienne en fonction des réalités du terrain et que la guerre électronique soit efficace. C’est tout cela que nous essayons d’enseigner.
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De temps à autre, Andriy revoit les programmes avec ses collègues, afin de rester au plus près des documents militaires officiels comme de la situation sur le terrain. Lorsqu’il y a des mises à jour, l’équipe se répartit les domaines à étudier avant de déterminer s’il convient de modifier le programme. Car, là aussi, une seule personne, même responsable d’un domaine, est incapable de tout lire et de tout comprendre.
Finalement, les unités ont commencé à s’adresser à l’école avec leurs propositions. Celle-ci essaie de s’adapter à ses étudiants : davantage de tactique d’infanterie pour l’infanterie, par exemple, et davantage de drones pour les opérateurs de drones. Il arrive que les personnes qui viennent suivre les cours soient victimes du biais du survivant : elles considèrent que, puisque leur expérience a fonctionné et les a aidées, elle fonctionnera toujours et peut être tenue pour universelle. Il arrive même que des personnes venant de fronts différents et ayant des visions différentes soient à deux doigts de se disputer.
Mais Andriy et son équipe remettent les choses à leur place : ils distribuent des ordres de combat et les étudiants doivent mener leur propre planification. Ensuite vient un véritable exercice de simulation de guerre, au cours duquel chaque décision est examinée.
« Je suis au meilleur endroit possible. J’ai de l’expérience. J’ai des connaissances peu communes. Je peux les partager. Je ne suis pas un fardeau pour le budget de l’État, je ne me contente pas de dépenser de l’argent. J’aide l’armée à changer. Je le ressens dans les unités qui se sont formées chez nous. Quand les subordonnés de personnes qui ont suivi nos cours viennent nous voir, c’est pour moi le meilleur des retours », dit Andriy avant de se taire.
Le soir tombe. Plusieurs heures ont passé sans que nous nous en apercevions. Il est temps de se quitter, car beaucoup de travail attend encore : de nouveaux groupes et de nouveaux cours.
Le collègue d’Andriy, Oleksandr, cherchait lui aussi un emploi. Lui non plus ne savait pas exactement ce qu’il voulait devenir. Il comprenait qu’il ne pourrait plus travailler physiquement comme auparavant, mais voulait rester impliqué, car des personnes blessées poursuivaient leur service. Il a finalement trouvé une offre : opérateur de drones Mavic. L’ancien parachutiste n’avait pas beaucoup piloté ces appareils, mais il a décidé de tenter sa chance. Après l’entretien, il a commencé à élaborer un cours destiné aux sergents.

Oleksandr Papirovyï, instructeur du cours « Étude et mise en œuvre de l’expérience militaire » de l’école militaire « Boryviter ».
Oleksandr en est convaincu : un sergent ne doit pas se contenter d’être un passionné de tactique ; il doit savoir planifier et commander des hommes au combat. Et c’est précisément ce qu’il faut lui apprendre. Car le sergent est celui qui dort et mange avec les soldats, et qui les mène au combat. Lui s’y est consacré pendant six mois. Mais, après la contre-offensive de 2023, il a arrêté. Il ne pouvait plus les former : il n’avait pas combattu sous des drones FPV. Certes, il avait déjà eu affaire à des drones, mais à une tout autre échelle.
Il connaissait bien la guerre de position. Il connaissait les missions de frappe et de recherche : entrer, brûler, repartir. Mais aujourd’hui, c’est une guerre de drones : ils sont constamment dans le ciel, reconnaissent, minent et frappent les positions. Les Russes étudient la tactique ukrainienne et l’emploient à leur tour. Tous les trois mois, quelque chose change. Oleksandr a décidé qu’il ne pouvait pas enseigner aux autres ce qu’il ne connaissait pas lui-même. Il voulait même démissionner. On lui a toutefois proposé de diriger le domaine de l’étude de l’expérience militaire.
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Nous sommes assis avec lui dans un petit bureau rempli de chaises. Les étudiants vont bientôt arriver, mais il nous reste une dizaine de minutes pour terminer la conversation. Oleksandr explique que l’étude de l’expérience militaire était nouvelle pour lui. Il a dû comprendre comment elle fonctionnait aux États-Unis et dans les autres pays de l’OTAN, et pourquoi elle constituait une discipline nécessaire.
« Au début, lors des premiers cours, les gens étaient déconcertés. Ils ne comprenaient pas à quoi cela servait. Du genre : “Un after-action review, c’est quoi ? Juste une façon de discuter ?” Il fallait prouver que c’était nécessaire, que cela fonctionnait et que cela produisait des résultats », raconte-t-il en souriant.
Les premiers mois ont pourtant été difficiles. Il lui semblait même préférable de démissionner plutôt que de continuer à enseigner cette matière. Mais les premières unités qui avaient apprécié la formation ont commencé à faire des retours, et les choses ont pris leur essor.
La guerre en Ukraine est dynamique. Il faut donc changer en permanence. Oleksandr se heurte souvent à des réticences, car certains étudiants sont convaincus que l’étude de l’expérience ne fonctionnera pas. Mais c’est parce qu’ils ne l’ont jamais pratiquée auparavant.
« Je leur donne un exemple simple. Imaginons que vous étiez officier en Afghanistan et que vous aviez deux bataillons dans le même secteur. Le premier a donné l’assaut à une position et n’a pas réussi à la prendre. Le second l’a également attaquée et n’a pas réussi à la prendre. Les deux bataillons ont commis les mêmes erreurs. Mais si le second avait pris en compte l’expérience du premier, il aurait peut-être pu s’emparer de la position et éviter des pertes inutiles », explique-t-il.
Il décrit son travail comme la création d’une certaine culture au sein de l’armée : une culture dans laquelle l’échange d’expérience ne se fait pas seulement du bas vers le haut, mais aussi du haut vers le bas, entre commandants et soldats ; une culture dans laquelle le commandant apprend l’existence d’un problème dès son apparition et peut le résoudre, plutôt que d’avoir à gérer les conséquences une fois qu’elles se sont produites. Pour Oleksandr, cette dernière situation est une manifestation d’autoritarisme.
Et, semble-t-il, cela fonctionne. Avec les autres instructeurs, ils ont toujours des groupes à former. Ils ne travaillent pas seulement avec les participants dans leurs salles de cours, mais se rendent aussi dans les unités, dans des lieux pratiques pour elles, partout en Ukraine. Et pendant qu’ils se déplacent, ils planifient. Ils élaborent des scénarios, modifient leurs priorités. En somme, ils adaptent le programme à la guerre, littéralement au fil de l’eau. De temps à autre, l’équipe se réunit aussi pour un débriefing afin de partager son expérience.
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La salle se remplit peu à peu. Les participants sont en civil, mais quelque chose d’insaisissable dans leur manière de parler et de bouger révèle immédiatement qu’ils sont militaires. Oleksandr et moi sortons dans la cour. Il lui reste encore un peu de temps avant le début de son cours. Ses étudiants passent devant lui. Il tire une bouffée de sa cigarette et souffle la fumée vers le ciel.

Oleksandr Papirovyï, instructeur du cours « Étude et mise en œuvre de l’expérience militaire » de l’école militaire « Boryviter ».
« Je suis à ma place. Je vois les résultats. Je vois qu’il existe une demande de formation, que ces connaissances sont nécessaires. Il s’agit de la culture des unités. Oui, ce n’est pas une formation militaire de base : ici, on peut ne voir les résultats qu’au bout de plusieurs années. Avant cela, j’ai suivi diverses formations. Par exemple, j’ai étudié à l’Institut international de management. J’ai suivi un cours pour ouvrir mon propre café. Et tout ce que j’en ai retenu, c’est que cela ne me convenait pas. Mais j’essaie d’apprendre en permanence », dit-il avant de mentionner un dernier détail de sa biographie : il est technicien en agronomie de formation.
Environ une fois par semaine, il promet à sa femme qu’après la guerre, il obtiendra une subvention, ouvrira sa propre ferme, plantera des légumes et élèvera des béliers. Tel est son plan pour « l’après » : partir vivre à la campagne et profiter de la vie. Rien ne garantit toutefois que cet « après-guerre » arrivera un jour.


