Perdre ses jambes au combat et rêver de l’armée

Guerre
6 septembre 2026, 19:48

Mykhajlo Liakh est un soldat ukrainien qui a perdu ses deux jambes à la suite d’une grave blessure. Après une rééducation difficile, il a décidé de réintégrer l’armée afin de pouvoir apporter son aide aux forces de défense. Nous vous racontons son histoire.

« Jusqu’à aujourd’hui, je me souviens encore des détails d’une conversation avec mon père », raconte Mykhajlo, en expliquant son engagement dans l’armée en 2020. « J’étais alors étudiant en deuxième année à l’école professionnelle de Vinnytsia, une grande ville du centre-ouest de l’Ukraine. Je voulais devenir peintre-décorateur. Mon père m’a encouragé à signer un contrat à la fin de mes études : « Quand tu deviens militaire, tu vois la vie autrement ». J’ai choisi la 59e brigade, car elle était déployée dans ma région natale. J’avais alors 19 ans.

Un sergent du centre de recrutement m’a suggéré d’essayer l’artillerie. J’ai suivi ses conseils. C’était compliqué avec ces obus qui pèsent 21,7 kg, et au terrain d’entraînement, nous devions en tirer entre 5 et 10», se souvient-il.

Le début de la grande invasion

« C’était le 24 février 2022, dans le sud de la région de Kherson, à 4h 30. Je n’avais pas réussi à m’endormir jusqu’à cette heure-là. À l’instant où je m’étais enfin assoupi, le soldat de garde est entré en criant: « Debout! ». J’ai immédiatement ouvert l’application Telegram et j’ai commencé à lire les actualités. Puis nous avons reçu l’ordre de charger l’équipement et de nous diriger vers Kherson. Ce faisant, la première roquette a éclaté. Je n’en avais alors jamais entendu avant. Je me souviens encore de ce bruit », détaille Mykhajlo.

Il souligne que plusieurs de ses camarades ne croyaient pas que la guerre totale puisse commencer. « Mais moi, si », dit-il. En surfant sur Internet, il est tombé sur les propos de Joe Biden, à l’époque président des Etats-Unis: « La Russie va intervenir en Ukraine avec toutes ses forces et tous ses moyens ». Mykhajlo l’a trouvé convaincant.

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« Nous avons immédiatement reçu l’ordre de défendre la région de Kherson, raconte le militaire. L’occupant avançait vers Mykolaiv. Nous avons subi des pertes. Je me souviens de Dmytro, le conducteur de véhicule blindé. Il avait 25 ans et travaillait sur un canon automoteur. Un projectile de lance-roquette a touché le capot moteur. Dmytro a brulé vif », dit-il d’un voix basse.

photo d’archive de Mykhajlo Liakh

« Le 24 février, j’ai reçu l’ordre de mon commandant de réparer le canon automoteur. Une fois notre mission accomplie, nous avons été envoyés à Mykolaiv. C’est là que j’ai vécu mes premiers combats. D’abord, j’ai occupé le poste de chargeur. Nous avons opéré dans toute la région. Les positions étaient mouvantes. Nous avons attendu pendant des heures et nous nous sommes entraînés à atteindre des cibles. À l’époque, ce sont les bombes à fragmentation qui représentaient la plus grande menace, et non pas encore les drones ».

C’est vers la fin de l’année 2022 que les drones sont devenus le pire danger. Nous avons été déployés vers le secteur d’Avdiivka, dans la région de Donetsk.

La blessure fatale

Le 21 août 2025, Mykhajlo se trouvait dans l’un des avant-postes et attendait la rotation, dans la tranchée. Il était nécessaire de bouger constamment. Il écoutait le bruit du FPV qui volaient à des vitesses différentes. Ils étaient nombreux. L’un, l’autre, le troisième… La première attaque du drone a échoué. « Nous avons reçu l’ordre de camoufler notre équipement. Nous avons entendu un autre drone approcher. J’avance, je lève la main vers la caméra et j’entends une détonation au-dessus. C’était le drone kamikaze russe (“ZALA” Lancet). Il est tombé. Ses éclats ont atteint tout mon corps. J’étais de travers et mon équipement n’a pas vraiment aidé. Le casque a instantanément été projeté, mais il m’a sauvé la vie en absorbant plusieurs éclats. Je me souviens d’une lumière aveuglante et d’une explosion. Je me suis retrouvé sur le dos, j’ai regardé mes jambes et je me suis rendu compte que je ne les sentais plus. Je les ai touchées, je les ai palpées… C’était comme si ces jambes n’étaient pas les miennes. J’ai pensé que je n’en avais plus. Je me suis retourné sur le ventre et j’ai tenté d’avancer vers l’abri. J’ai vu un incendie. J’ai appelé au secours. Du sang sortait de ma bouche. Je m’essoufflais. Je ne pouvais pas respirer profondément. Mes frères d’armes m’appelaient. Ils m’ont retrouvé », raconte Mykhajlo, revenant sur les circonstances de sa blessure.

Il continue son récit : « Je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais pas à respirer. J’ai eu peur pour mes jambes, puis je me suis dit: « Ne t’inquiète pas pour les jambes, tu risques d’étouffer à tout moment ». J’essayais de parler aux médecins. Ensuite, je me souviens d’une sorte d’image noire, d’une pièce sombre, puis d’une lumière faible qui commence à percer. Plus tard, on m’a raconté que mon cœur s’est arrêté. Mes camarades ont essayé de le masser. C’est à ce moment précis que j’ai ouvert les yeux et que j’ai recommencé à parler. Mes frères de combats m’ont sauvé la vie. Ils ont fait battre mon cœur à nouveau. Je me souviens du moment du départ vers l’hopital. Le médecin s’est penché vers moi et a répété: « Parle et ne ferme pas les yeux ».

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Je me souviens d’une grosse aiguille sur la table d’opération. J’ai compris qu’ils allaient percer mes poumons, sans anesthésie. Avec les poumons percés, j’ai commencé à mieux respirer. Il s’est avéré que des fragments les avaient transpercés, ainsi que le foie et l’estomac. Tout était du côté droit. Plus tard, je me suis réveillé à l’hôpital de la ville de Dnipro. Un tube dépassait de ma gorge. Les médecins m’ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas retirer tous les fragments, car c’était trop dangereux. Un morceau est resté coincé dans un disque intervertébral et a endommagé la moelle épinière. Un autre a touché mon coeur et y est resté. Ces fragments sont toujours là, à l’intérieur de moi. C’est très risqué, les médecins n’osent pas les toucher. Si, avec le temps, ils commencent à se déplacer, une opération complexe sera nécessaire pour les extraire ».

Une double épreuve

Le 6 décembre 2025 est une date noire que Mykhajlo n’oubliera jamais. Il se trouvait au centre de convalesence d’Odessa. « Mon moral était déjà au plus bas dès l’aube. Les médecins m’ont dit: « Tu ne seras jamais en mesure de marcher à nouveau ». J’ai répondu: « Ce n’est pas à vous d’en décider ». D’habitude, je me débarrasse des émotions négatives assez vite, mais dans ce cas précis, cette conversation m’a poursuivi. J’ai téléphoné à ma mère. Elle a raccroché puis m’a rappelé un peu plus tard, en pleurs. Elle m’a dit: « Mishko, ton père est mort ».

C’était le jour de la Saint Nicolas. Mes parents se préparaient pour la fête et étaient sortis pour faire des courses. À un carrefour, une jeune femme a bloqué la route et a percuté notre voiture. Mon père n’a pas survécu ».

Cela a été une période noire dans la vie du militaire. « Après ma blessure, j’ai commencé à douter de ma femme. Un homme, contraint de rester couché dans son lit en raison d’une blessure, qu’il faut sortir en fauteuil roulant et qu’il faut nourrir… Quelle charge ! Je lui ai proposé de me quitter. Elle est restée silencieuse pendant quelque temps. Puis, elle m’a regardé et m’a dit, presque en découpant chaque syllabes: « Tu vas finir par prendre une gifle si tu me reparles de ça ». J’ai regretté mes mots », se confie-t-il.

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Avec sa femme, ils sont ensemble depuis 4 ans. « Nous nous sommes rencontrés dans des circonstances surprenantes. Un jour de 2022, je me reposais avec un camarade après une mission de combat. Ce frère d’armes voulait me présenter une amie de sa femme. Il a partagé un lien vers un compte de réseau social. Il s’est trompé et m’a donné le profil de la nièce de sa femme. Les voies du Seigneur sont impénétrables. C’est ainsi que j’ai trouvé l’amour de ma vie. Je lui ai fait ma demande en mariage. Ce n’est pas encore le moment, mais ce jour viendra », dit-il d’un ton confiant.

Etre utile à son pays

« Auparavant, j’avais des sentiments complexes quand je me rendais en ville et que je voyais des gens en bonne santé. Il m’a fallu du temps pour m’y habituer. Plus tard, je m’y suis fait. J’ai commencé à lire des livres. J’ai été impressionné par un roman historique ‘Kharakternyk’(«Характерник») de l’écrivain ukrainien Vasyl Shklyar (à l’heure actuelle il n’y a pas de traduction en français – ndlr). J’étudie l’histoire de l’Ukraine. Je continue de penser que j’ai perdu beaucoup de temps. De plus, je vais à la salle de sport. Mes bras sont en bon état, il est donc possible de m’entrainer.

Je crois que je vais me relever. Je demande à Dieu de m’aider. Dans ce cas, je reprendrai mon service. J’aimerais bien travailler avec une équipe chargée des interceptions de drones ennemis, et je crois que ce sera possible ».