Journaliste et militaire, Serhiy Demtchouk raconte au quotidien la guerre telle qu’il la voit. Aujourd’hui, il relate sa rencontre avec deux soldats d’un groupe d’assaut. Ils font partie de ceux qui se rendent sur la ligne zéro, au plus près de l’ennemi, sous la menace constante des drones.
Deux soldats d’assaut du régiment « Arey » — nom de code « Elektric » (Electricien), originaire de la région de Kryvyi Rih, et « Yeger » (Chasseur), de la région de Dnipro — ont servi pendant deux mois et demi sur les lignes de front du secteur de Zaporijjia. Ils ont progressé mètre après mètre pour reconquérir le territoire ukrainien, ont été les premiers à pénétrer dans certains villages contrôlés par l’envahisseur, ont fait des prisonniers et sont finalement rentrés sains et saufs après avoir accompli leur mission. Leur histoire ne laissera sans doute personne indifférent.
Au début, les combattants ont avancé de 15 kilomètres en une semaine.
« La peur était intense,» raconte « Yeger ». « On se cachait au bon moment, on tendait l’oreille vers le ciel. On faisait tout comme on nous l’avait appris : les oreilles comme celles d’un éléphant, le regard vers le bas, le regard vers l’avant. L’essentiel, c’était de se cacher à temps pour que l’ennemi ne nous repère pas ».
Tout est miné autour de nous. Quand on avance prudemment en regardant où l’on met les pieds, tout va bien, mais quand un drone survole la zone et qu’il faut se mettre rapidement à l’abri, tout peut arriver. Plus d’une fois, des combattants, après s’être précipités vers un abri, regardent à leurs pieds et aperçoivent des « pétales » (dans le jargon militaire : des mines antipersonnel à effet de pression, un matériel soviétiques de type PFM-1 – ndlr) à quelques centimètres de leurs bottes.
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« On s’est caché sous un noyer, et j’ai remarqué qu’il y avait un « petit pétale » près de chacun de mes pieds. Par miracle, je n’ai pas marché dessus, Dieu merci », se souvient « Élektric ».
À un moment donné, alors que nous avancions, les gars ont repéré un drone « Mavic » ennemi ; ils ont décidé de regagner rapidement leur abri, et c’est justement à ce moment-là qu’une forte averse accompagnée de grêle s’est abattue – ce qui a permis de mettre les combattants à l’abri des drones FPV ennemis. « Nous ne pensions pas pouvoir courir avec des sacs à dos aussi lourds. Mais finalement, nous y sommes parvenus. À peine avions-nous atteint l’abri que la pluie s’est arrêtée. C’était difficile à croire », raconte «Yeger ».
Une nuit, « Élektric » fit un rêve prémonitoire. À l’époque, ils s’étaient réfugiés dans la cave d’un immeuble à moitié en ruine.
« J’ai rêvé qu’un soldat russe jetait un œil par l’ouverture de la cour. Je me suis réveillé en sueur, » raconte-t-il. « Deux jours plus tard, j’étais justement assis près de la porte. À ma droite, mon fusil d’assaut. Mes frères d’armes discutaient à voix basse. Soudain, une tête de Russe a surgi dans l’embrasure de la porte : « Je peux entrer ? » J’ai failli être paralysé, mais je n’ai pas perdu mon sang-froid. De la main droite, j’ai tendu le fusil à «Yeger », et de la gauche, j’ai fait signe : « Entre, mon frère, vite, entre. Laisse-moi t’aider ».
«Yeger » a ajouté en russe : « Entre, puisque tu es là. On est de la 115e unité… ». Il existe effectivement une unité russe de ce nom. Le Russe m’a tendu un fusil d’assaut et a signalé à la radio : « Nous sommes à l’abri ». Je lui ai alors dit : « Éteins la radio maintenant, et on va discuter. Vous avez compris où vous êtes ? » Malgré tout cela, j’étais pris d’une peur panique. Un petit groupe est entré. Les Russes ont raconté qu’ils étaient sortis pour évacuer les blessés. Et dans leurs sacs à dos, il y avait des lampes de poche, des balles perforantes, des jumelles, des cartes, des lunettes de visée, des camouflages… Ils ont prétendu qu’ils avaient trouvé tout ça. Nous avons laissé les prisonniers à nos alliés, car nous devions partir ».
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Les sorties précédentes de «Yeger » et « Élektric » s’étaient déroulées plus sereinement : ils combattaient un peu en arrière-garde, plutôt qu’en première ligne. À cette occasion, ils ont appris à bien écouter et à distinguer les drones. Et cela les a beaucoup aidés. Le son permet de déterminer si un drone FPV est simplement de passage, s’il cherche quelqu’un ou s’il tente d’attirer à lui des hommes.
L’extraction des lignes de front a également été très difficile pour eux. L’agresseur a démoli la maison où ils se trouvaient brique par brique à l’aide de drones. « Élektric » s’est caché dans la cuisine d’été et, par miracle, le pilote russe ne l’a pas remarqué.
« Le plafond s’est effondré et j’ai été enseveli. Un drone, guidé par fibre optique, s’est introduit dans cette cuisine d’été. J’ai cru que c’était la fin. Je ne sais pas comment il n’a pas vu mes bottes qui dépassaient de la terre. Les Russes ont brûlé toute la végétation de la cour avec leurs drones… »
Pendant plusieurs heures, lui et son voisin sont restés allongés sans bouger. Puis, à la tombée de la nuit, ils se sont déplacés vers un autre endroit.
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« J’étais allongé et je priais. Je criais simplement en pensée vers le Tout-Puissant. Je pensais à mes enfants, raconte « Élektric ». Tout au long du trajet, j’ai prié – pour moi, pour les gars… Parce qu’ils nous attendent ».
Il arrivait que, certains jours, les garçons restent affamés et refusent les colis livrés par drone pour ne pas révéler leur position. Leur principe était le suivant : tant qu’on ne te voit pas, on ne te tire pas dessus. Si tu te fais repérer, tes chances de survie diminuent considérablement.
« Quand des dizaines de drones s’abattent sur toi, il est difficile de s’en sortir. Ils te coincent tout simplement. L’essentiel, c’est donc de passer inaperçu, » explique « Yeger ». D’ailleurs, les Russes se promènent même sans gilets pare-balles. Parce qu’on leur dit qu’il n’y aura de toute façon pas de combat au fusil… En revanche, ils ont tous des munitions perforantes.
« Yeger » et « Élektric » reprennent des forces après une sortie incroyablement difficile depuis leurs positions. Les commandants ont été impressionnés par leur travail. Ces gars-là accomplissent les tâches les plus difficiles de la guerre.


