Anne & Laurent Champs-Massart Couple des écrivains français

David Tchytchkan, peintre anarchiste devenu soldat

GuerreCulture
1 septembre 2025, 12:12

Mort au combat pour arrêter l’invasion russe à 39 ans, David Tchytchkan, était une figure du mouvement anarchiste ukrainien et un artiste peintre reconnu. Il incarnait la réalité plurielle de la résistance armée ukrainienne. Anne et Laurent Champs-Massart, écrivains français séjournant à Kyiv, lui rendent hommage.

Le lundi 18 août 2025, une colonne de drapeaux noirs (anarchisme), de drapeaux rouges et noirs (anarcho-syndicalisme), de drapeaux violets et noirs (féminisme anarchiste), verts et noirs (écologie libertaire), arc-en-ciel (LGBT), et de drapeaux ukrainiens, a descendu la rue Mykhailivska, jusqu’à la place Maïdan. Ici s’étaient réunies quelques 2 000 personnes, venues honorer la mémoire de David Tchytchkan, artiste-peintre et anarchiste notoire. David avait été mortellement blessé dix jours plus tôt, alors qu’il repoussait un assaut d’infanterie, dans la région de Zaporijjia, où il servait dans la 241e brigade de défense territoriale.

Cérémonie en hommage à David Tchytchkan

Lorsque le cercueil sortit du corbillard, porté par les militaires, pour l’exposition du corps, la foule a mis genou en terre. Simultanément ont résonné les paroles (en français), de la Makhnovtchina, cette chanson écrite dans les années 70 par Etienne Roda-Gil en référence à Nestor Makhno, célèbre figure de l’anarchisme, qui durant la guerre d’Indépendance ukrainienne (1917-1921), lutta à la fois contre les bolchéviques et contre les Russes blancs. Voici quelques paroles : «  Au printemps, les traités de Lénine / Ont livré l’Ukraine aux Allemands / Makhnovtchina / Tes drapeaux sont noirs dans le vent / Ils sont noirs de notre peine, ils sont rouges de notre sang / Armée noire de nos partisans / Qui combattaient en Ukraine contre les rouges et les blancs ».

Sur Maïdan, l’émotion prenait des tonalités diverses, selon que l’on pensait à David le fils, ou David l’ami, ou bien le père (il laisse derrière lui un fils de deux ans, prénommé Nestor), à David le soldat, l’artiste, l’anarchiste, ou à tout cela à la fois. Par sa personnalité et son histoire, David Tchytchkan incarne la réalité plurielle de la résistance armée ukrainienne.

David Tchytchkan L’inondation

David est né à Kyiv, en 1986, dans une famille d’artistes. Son arrière-grand-père, Leonid, son grand-père, Arkadiy, ont leur place dans l’histoire contemporaine de l’art ukrainien, tout comme son père Illya et sa soeur Oleksandra.

(Entre parenthèses, rappelons que lors de l’occupation de Kherson par les troupes russes en 2022, les peintures de Leonid Tchytchkan présentes dans le musée de la ville, furent raflées lors de l’immense pillage du fond patrimonial ukrainien. Environ 13 000 œuvres d’arts furent volées par les Russes, rien que dans cette ville.)

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Tout l’art familial est imprégné de non-conformisme, de satire et d’esprit d’insubordination. C’est dans cet environnement créateur et réflexif que David élabore son style pictural, marqué par les douceurs des couleurs et la précision du dessin, la prédilection pour les portraits de grandes figures ukrainiennes (Lessia Oukraïnka, Ivan Franko, et naturellement Nestor Makhno) ; une candeur d’approche non dénuée d’inquiétudes profondes. Autodidacte, il lit beaucoup, se forge une pensée, qu’il mêle sans discontinuer à ses créations, les deux n’étant pas dissociables au sein de l’engagement anarchiste qui les guide.

David Tchytchkan Statues de Lessia Oukraïnka et de Chevtchenko

David avait 36 ans lorsque la Russie a lancé son invasion totale de l’Ukraine. Aussitôt, il veut rejoindre les rangs de l’armée, ce qui, de prime abord, pouvait paraître étrange, l’anarchisme, de part ses fondements, s’opposant théoriquement à la notion d’État, d’autorité et de hiérarchie, partant, à l’engament militaire sous les drapeaux.

Pourtant, cette contradiction de principes, cette contradiction de papier, pourrait-on dire, n’est qu’apparente. Elle a été dépassée très rapidement en Ukraine, dès 2014, et quasiment balayée après 2022. Face à l’agression russe, à son essence totalitaire et génocidaire, nombreux sont les Ukrainiens de tous bords qui ont révisé leurs principes, valides et louables en théorie, mais qui ne faisaient plus le poids face à l’épreuve du réel, assavoir la destruction de toute une culture, d’un peuple et d’une vision du monde. Les pacifistes convaincus, les anti-militaristes chevronnés, ou les anti-industriels ont été contraints de renoncer à la pureté de leurs concepts pour défendre manu militari le monde où, justement, de telles idées sont possibles. Il reste à espérer que d’autres sociétés pacifiques n’auront pas à faire bientôt l’expérience d’une telle collision entre l’idée et le réel…

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Beaucoup de soldats ukrainiens ont témoigné du fossé qui s’est creusé entre les convictions qui étaient les leurs en temps de paix et l’« épreuve des faits ». Citons l’exemple de deux écrivains devenus soldats : Arthur Dron, qui vient de publier Гемінґвей нічого не знає (Hemingway ne sait rien) ou Artem Chapeye, qui lui aussi soulève cette question dans Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes.

Ceci permet aussi de rappeler que les Ukrainiens n’ont pas voulu la guerre et qu’ils en sont les victimes. Ils auraient préféré n’avoir jamais à prendre les armes, n’avoir jamais à mourir, à voir mourir, à être amputés, à voir leurs villes détruites et leur terre saccagée, mais ils n’ont pas eu le choix, et ils tiendront les armes jusqu’à ce que l’agression cesse, que leur intégrité territoriale soit recouvrée, que les crimes commis soient punis, et que la fédération de Russie soit mise hors d’état de nuire.

David Tchytchkan Les défenseurs anti-autoritaires de l’Ukraine

C’est pour cette raison aussi qu’il ne fut guère étonnant, en ce 18 août 2025, sur Maïdan, d’entendre tant des chants révolutionnaires que traditionnels, et de voir coexister insignes militaires et drapeaux anarchistes, signes de croix et poings levés, ou encore d’apercevoir la silhouette du grand rabbin de Kyiv, père d’un fils également tué au combat, et venu rendre hommage à David.

L’armée ukrainienne est composée principalement de civils devenus soldats. Aussi est-elle un concentré de la société dans toute sa diversité, ce qui lui donne une figure très particulière, aux antipodes de l’image stéréotypée d’un monde militaire considéré comme uniforme, non particularisé, robotique. Les soldats ukrainiens, femmes et hommes, de tous âges, provenant de tous les horizons (du monde ouvrier, de la culture, du sport, du militantisme, du commerce, de l’agriculture…) transforment de l’intérieur la structure de l’armée. Celle-ci s’éloigne de plus en plus du vieux fonctionnement hérité de la période soviétique, marqué par le mépris de la vie humaine, l’opacité interne, et le mensonge communicationnel, pour adopter un mode de fonctionnement plus humain, lucide, et se rapprochant techniquement, irréversiblement des standards de l’OTAN.

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Telle est la réalité plurielle de ceux qui luttent pour leur indépendance et leur liberté, et que la propagande du régime poutiniste, relayée par les idiots utiles, considèrent des « nazis ».
Dans une interview donnée en 2024, David Tchytchkan exprime ce constat : « L’armée ukrainienne est si différente de l’armée de l’agresseur. Leur armée est impersonnelle, alors qu’avec nous combattent des Roms, des LGBTistes, des féministes, des gens politiquement de droite et de gauche ». C’est pourquoi David a pu servir dans l’armée ukrainienne, au sein de laquelle il était opérateur de mortier, sans renier ni sa personnalité ni ses convictions. Quand il le pouvait, il continuait à débattre des questions sociales ou politiques, et, bien sûr, à dessiner. Il dessinait ce qu’il voyait : le visage des soldates et des soldats qui combattaient avec lui. Des individus. C’est-à-dire des gens doués de libre-arbitre et en train de défendre cette liberté.

Il a donné sa vie en luttant concrètement pour que vivent nos idéaux. Et le sacrifice consenti par l’Ukraine est d’autant plus grand que c’est la fleur de la nation qui meurt en masse. C’est l’exact contraire dans l’armée ennemie. Si l’armée d’un pays, comme dit plus haut, passe pour être le concentré de son paysage social, alors, les témoignages et les preuves, trop nombreux pour être niés, de pillages, de viols, de meurtres de civils, d’exécutions de prisonniers désarmés, de tortures, de destructions gratuites, de spoliations culturelles, ne peuvent que renvoyer l’image réelle du monde russe.

Ainsi qu’il est inscrit sur l’une des couronnes déposées sur ta tombe, cher David, nous t’adressons l’acronyme célèbre : « RIP », qui ne signifie pas, dans ton cas, « Rest in peace » : repose en paix, mais « Rest in power » : repose en force.