Anne & Laurent Champs-Massart Couple des écrivains français

La résistance culturelle en temps de guerre

Culture
22 août 2025, 08:50

Alors que l’Ukraine vit sa troisième année de guerre d’invasion, le constat est criant : c’est la culture ukrainienne, tout autant que l’existence politique du pays, que le Kremlin cherche à éradiquer.

Depuis février 2022, ce sont plus de 3 500 infrastructures éducatives, 800 bibliothèques, 200 musées, qui ont été la cible des troupes russes. Ce qui filtre des territoires occupés (emprisonnements d’artistes et de journalistes, viols, tortures, abolition de la liberté d’expression et d’éducation, russification forcée, réécriture du passé…) confirme le caractère ethnocidaire de l’agression. Dans ce contexte, la culture, tout comme les armes et la diplomatie, est entièrement mobilisée pour la défense du pays.

Qui ne connaît pas l’organisation PEN International ? C’est d’elle et particulièrement de sa branche ukrainienne, dont nous aimerions vous parler. PEN International fut créé à Londres, au lendemain de la 1re guerre mondiale, en 1921, avec pour idée fondatrice que : « le respect de toutes les langues et les cultures est fondamental pour construire et maintenir le dialogue et la paix dans le monde ». Un siècle plus tard, l’organisation est implantée dans une centaine de pays sur tous les continents. Il va de soi que l’application concrète des principes directeurs (liberté d’expression, respect de la diversité culturelle et linguistique en faveur de la paix) varie grandement selon que l’on se trouve à Copenhague, à Kaboul, ou à Caracas.

Dans le cas de l’Ukraine, l’organisation PEN Ukraine (fondée en 1990) a naturellement vu sa mission réinvestie après 2022. Ses objectifs sont clairs : préserver la vie culturelle ukrainienne contre l’ethnocide, entretenir la mémoire des gens de culture tués par l’agresseur, documenter et dénoncer les crimes de guerre russes. Mission de première importance, on le voit, et enjeu colossal. C’est pourquoi PEN Ukraine figure aujourd’hui parmi les organisations labellisées « PEN » les plus vivantes et dynamiques au monde.

Drapeau signé par le général Zaloujny aux enchères lors d’un kvartyrnyk

PEN Ukraine rassemble 177 membres, une équipe de 12 salariés et possède ses propres locaux (ce qui n’est pas le cas, par exemple, de PEN France). Cet endroit convivial et générateur de liens humains accueille projections de films, ateliers, expositions, débats, lectures… Ici a également lieu, une fois par mois, les très attendus kvartyrnyky (« concerts chez soi »), soirées lors desquelles des écrivains et des poètes lisent à voix haute des extraits, accompagnés par la musique du Kyïv Philosophy Band, groupe composé uniquement de philosophes. Ces soirées esthétiques et chaleureuses permettent, comme les autres évènements, de lever des fonds pour les forces armées.

PEN Ukraine défend le livre. L’organisation a créé ou co-créé des prix littéraires qui récompensent essayistes (prix Iouriy-Cheveliov), gens de culture ayant particulièrement fait preuve de courage (prix Vassyl-Stous), journalistes (prix Gongadzé), traducteurs (prix Drahoman). En partenariat avec des maisons d’édition ukrainiennes (comme Vivat ou Duh i Litera), PEN Ukraine collabore à la publication de textes de formes diverses (essais, récits, poésie) témoignant de, ou réfléchissant sur l’actualité et le passé de l’oppression. L’association offre des bourses d’aide à la création, invite régulièrement des délégations étrangères et participe à de nombreux festivals, comme le Book Arsenal, Protasiv Yar, ou Propysy, pour n’en citer que quelques-uns. Elle travaille également à préserver la mémoire des victimes de la guerre, grâce à des plateformes comme Requiem, et des actions comme Empty chairs day  (« la journée des chaises vides »), où chaque chaise vide symbolise la présence et la voix d’un journaliste en prison.

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Mais braquons désormais le projecteur sur deux autres actions : les « Voyages littéraires » et les « Bibliothèques indestructibles », qui marchent main dans la main, ou plutôt qui roulent ensemble, ces actions se déroulant hors de Kyïv, et plus spécifiquement dans les zones proches de la ligne de front et/ou désoccupées.

Car c’est là, surtout, que la vie et la culture ukrainiennes sont les plus menacées, et que les habitants, qu’ils soient lecteurs ou non, ont le plus besoin du lien culturel et social que ces voyages tissent à l’échelle nationale.

Au centre de ces projets, il y a un mini-bus, sur lequel se lit la devise de PEN Ukraine : « Write to exist » (« Ecrire pour exister »). Une fois par mois, le véhicule est rempli à ras-bord de caisses de livres, et, dans l’espace qui reste libre, sur un des 8 sièges, des poètes, des romanciers, des auteurs pour enfants, des philosophes, des journalistes ou des cinéastes prennent place. Maksym, le directeur de PEN Ukraine, s’assoit derrière le volant, et voilà le convoi parti pour 4 jours de voyage en direction des bibliothèques publiques de villages et de villes ayant souffert et souffrant toujours de la guerre. Dans chacune d’elles seront remis des livres… mais, en attendant, il y a la route, si riche d’enseignements. Chaque voyage diffère selon la région, la saison, l’actualité, la personnalité des participants. Les trajets permettent de saisir bien des choses, que ce soit l’ampleur des destructions, ou la diversité des paysages et des façons qu’ont les Ukrainiens d’orner leurs maisons campagnardes : les khatas.

Le mini-bus est toujours attendu avec impatience par les bibliothécaires, qui sitôt s’empressent de faire découvrir leurs locaux aux visiteurs, des bibliothèques qui comptent plus que tout, car elles quintessencient la culture et qu’elles sont, souvent, l’unique foyer où se maintient le lien social.
Certaines d’entre elles, dans les zones qui furent menacées d’occupation ou l’ayant subie, ont constitué de véritables îlots de survie pour les habitants, le point de refuge central où trouver de la nourriture chaude et des nouvelles fraîches.

Ainsi racontent-elles, ces bibliothécaires, comment elles ont accumulé les livres devant les fenêtres, pour se protéger des bombardements, comment les lieux, aux pires moments de l’invasion ou de l’occupation, servirent à ressembler des vivres, à se protéger, à s’unir face à l’agression, voire à se cacher… Ce sont ces mêmes lieux qui abritent, désormais, des groupes de bénévoles tissant des filets de camouflage ou confectionnant des bougies, pour les tranchées.

Un espace propice à la lecture, la région de Soumy

Les rayonnages aussi, depuis 2022, ont changé. À la littérature au service de la propagande impérialiste, en langue russe, s’est substituée une littérature en langue ukrainienne, celle qui fut spoliée jadis comme aujourd’hui, mais qui sut rester et reste bien vivante. Vie pure, tout autant, dans les salles dédiées aux enfants. Les bibliothèques leur font la part belle, façonnant des cocons remplis de peluches, de dessins, de matériel d’art-thérapie et de nombreux livres colorés. En outre, une étagère est toujours dédiée à l’Union européenne, son histoire, sa géographie, ses symboles et ses auteurs. La plupart des grands classiques européens traduits en ukrainien ont les honneurs de la cimaise.

Et puis, fatalement, une autre étagère se remarque : elle est consacrée à la guerre, aux récits de guerre, aux souvenirs des gens tombés. À côté du portrait de Taras Chevtchenko, entouré, comme une icône, d’un rouchnyk (tissu brodé), sont honorés les portraits des habitants, soldats ou civils, tués par les Russes.

Une étagère dédiée aux soldats dans la région de Kharkiv

Mais l’heure est venue d’ouvrir les cartons de livres qui viendront garnir ou renouveler les étagères. Ces livres ont été offerts par des maisons d’édition ukrainiennes ou des donateurs privés. Quant aux livres bilingues, ou en anglais, ils proviennent de Book Aid International. Les cartons grands ouverts, les nouveaux ouvrages passent de main en main.

Avec cela, le temps presse : une rencontre est organisée dans la salle principale. Alors, c’est avec émotion que l’on constate que l’audience est nombreuse. Du fait de la guerre, ce sont souvent des femmes et, en semaine, des femmes plutôt âgées, mais il y a toujours beaucoup de jeunes personnes, et des enfants. C’est l’heure, pour les auteurs participant au voyage, de présenter quelques livres parmi ceux apportés, puis, toujours, les gens venus écouter prennent la parole. Certains se confient, racontent leur expérience personnelle de la guerre ; ils veulent la transmettre vers le dehors, et qu’elle ne reste pas ignorée.

Lors d’une rencontre à Okhtyrka

Quelques fois les larmes coulent, comme quand cette mère se remémore le plan de fuite qu’elle avait expliqué à sa fille, au cas où les Russes arriveraient. D’autres fois adviennent des trouées de beauté pure. Ainsi lorsque cette vieille dame explique que toutes ses fenêtres ont été brisées par les bombardements, mais qu’elle s’en fiche, car elle a, dans son jardin, 2 000 tulipes. Oui, elle les a comptés, et les rires fusent, car tout le monde la connaît. Dans la petite ville de Novovorontsovka, à une dizaine de kilomètres de la ligne de front, une adolescente se lève, regarde l’auditoire dans les yeux et dit : « Je veux que le monde sache que les Russes ont détruit mon lycée, qu’à cause d’eux, l’endroit où je me baignais n’existe plus, que j’ai 15 ans, et que je passe mes journées seule, enfermée, n’ayant de lien avec l’extérieur que par les écrans, sans contact réel ni avec mes amis ni avec mes professeurs, sauf dans des abris souterrains, comme maintenant, car les Russes envoient sur nous des drones kamikazes, pour nous tuer. »

Viennent les embrassades, les cadeaux : des motanky (poupées traditionnelles) pour porter bonheur, des sucreries, confectionnées exprès, des livres parlant de l’histoire locale ou des vers publiés par les poètes locaux.

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Puis le bus repart. Il roule vers une autre ville, un autre village, une autre bibliothèque, d’autres rencontres. Tout autour, le paysage ukrainien dit à la fois sa beauté et sa douleur profonde. Dans la tête des voyageurs, mille processus sont en cours, qui prennent mille formes différentes : des mots, des images, des projets également, générés par ces rencontres. À Kherson, par exemple, où la menace des drones ciblant les civils est particulièrement forte, est née l’envie d’organiser un kvartyrnyk pour les habitants qui vivent terrés depuis de trop longs mois. À Trostianets, ville natale de Khvyliovy, il faudrait créer un évènement autour de cette figure majeure de la littérature ukrainienne.

Car là aussi réside l’enjeu : mettre en lien les acteurs culturels, les élus locaux, les habitants, afin de bâtir le plus de ponts possibles entre les régions, de favoriser l’échange et le dialogue, de renforcer la cohésion du pays, la conscience qu’il a de lui-même, somme toute, de regarder vers l’avenir.

Ainsi, la nation non seulement lutte, mais aussi continue, malgré la guerre, sa construction civique et son rayonnement culturel.

Avant le prochain voyage, les bénévoles se retrouvent dans l’entrepôt où ont été emmagasinés les 27 000 livres offerts par Book Aid, afin de préparer les cartons destinés aux bibliothèques.

L’entrepôt de PEN Ukraine après la frappe

Dans la nuit du 3 au 4 juillet 2025, lors d’une des nombreuses et meurtrières frappes russes contre la capitale, cet entrepôt fut lourdement endommagé.

L’acharnement destructeur continue donc. La résistance aussi.