Tyzhden s’est entretenu avec des civils et des militaires afin de comprendre comment ils perçoivent l’information, à quelles sources ils accordent leur confiance et comment ils résistent à la propagande russe, qui demeure l’un des instruments d’influence les plus dangereux en temps de guerre.
L’espace informationnel ukrainien, comme celui du monde dans son ensemble, ressemble aujourd’hui à un champ de mines, où les titres peuvent traumatiser autant qu’une attaque aérienne. Chaque jour, les fils d’actualité des réseaux sociaux débordent de messages sur des frappes massives, l’avancée de l’ennemi au cours des dernières vingt-quatre heures, l’évacuation urgente de dizaines de localités, les scandales de corruption ou encore de nouvelles « analyses » formulées par des blogueurs ou des voyants.
Un même titre suscite des réactions différentes chez ceux qui combattent les armes à la main, en perdant leurs frères et sœurs d’armes, et chez ceux qui, à l’arrière, attendent la victoire tout en perdant leurs proches et leur espoir de retrouver un jour une vie paisible.
Dans la guerre moderne, la désinformation et la propagande sont aussi dangereuses que les drones Shahed. Si, face aux missiles et aux drones, la seule riposte est la défense antiaérienne, face à la désinformation, la meilleure parade reste l’analyse, le discernement et la vérification des faits.
Les opérations russes de déstabilisation misent sur l’épuisement des Ukrainiens. Lorsque les médias font état d’un recul des Forces armées ukrainiennes, des conséquences dévastatrices d’une frappe contre des infrastructures ou d’une évacuation urgente, les réseaux sociaux s’embrasent aussitôt, saturés de messages de désespoir et de publications alarmistes sur l’ampleur des pertes. Les algorithmes s’emparent de ces émotions et en démultiplient la portée. Pour les civils, de telles nouvelles peuvent alors devenir un déclencheur de panique, de désespoir et de perte de contrôle sur leur propre vie.
Iryna Badanova, coordinatrice du Groupe de contact bilatéral sur les questions humanitaires, experte en recherche et libération des prisonniers, ancienne collaboratrice du département de recherche et de libération de l’état-major général des Forces armées ukrainiennes :
« Il est important de s’informer auprès de plusieurs sources, parfois même de sources alternatives. Sur Facebook, je consulte toujours les publications consacrées aux bombardements des villes et je vérifie que tous mes amis sont en vie. Je reçois également des informations directement de militaires, auxquels je fais entièrement confiance. Sur Telegram, je lis Conflict Intelligence Team ainsi que la chaîne de l’état-major de coordination chargé du traitement des prisonniers de guerre. Lorsqu’il s’agit d’actualité internationale, je consulte les informations de CNN et du Daily Telegraph, ainsi que celles de la BBC dans leur langue originale. Lorsque les différentes sources concordent, j’en tire mes conclusions.
Mon sentiment d’angoisse le plus profond est lié à une expérience personnelle : le 6 janvier de cette année, notre appartement a été endommagé lors d’une attaque de drones Shahed. Depuis, nous essayons de ne jamais ignorer les alertes aériennes.
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Les militaires sont la composante de la société qui suscite chez moi le plus grand respect. Il existe parmi eux des personnes très différentes, comme dans n’importe quel groupe social. Mais chaque militaire, quels que soient son caractère et ses qualités personnelles, doit bénéficier de la part de la société d’une forme d’indulgence qui se traduit par le respect et le soutien. Sans condition. C’est ainsi que je considère les militaires depuis 2014, et mon attitude n’a pas changé.
Pour les personnes qui reviendront du front, le soutien de leurs proches et de leurs amis sera essentiel, mais celui de l’État le sera plus encore. Cela suppose la mise en place de centres de réadaptation, de possibilités de formation et d’emploi, ainsi que des allocations, des pensions et des réparations. Pour pouvoir soutenir les défenseurs, il faut également savoir se préserver soi-même. Pour ma part, cela passe par les échanges avec ma famille et mes amis, mais aussi par mon activité littéraire : j’écris des essais analytiques consacrés à la littérature ukrainienne contemporaine. La possibilité de faire des dons me donne également le sentiment de contribuer à notre victoire ».
Les militaires appréhendent la perte de territoires avant tout sous l’angle de la tactique, de la logistique et des ressources disponibles. Là où un civil peut voir « la fin de tout » ou une trahison du commandement, un militaire perçoit une situation difficile, mais compréhensible et, dans une certaine mesure, prévisible. Celle-ci n’appelle ni le désespoir ni de simples encouragements dans les commentaires, mais des dons, des drones, des véhicules d’évacuation et une coordination efficace entre les unités engagées sur le même secteur. Pour les militaires, la priorité reste la préservation des effectifs, la neutralisation efficace de l’ennemi et le soutien aux frères d’armes.
Bohdan, nom de guerre « Manoul », militaire de la Garde nationale, ancien garde-frontière et historien :
« Pour moi, la propagande et la désinformation désignent des informations diffusées dans le but de discréditer, de manipuler et d’agir sur les émotions, afin d’inciter les gens à avoir peur, à haïr ou à perdre confiance dans l’État, dans l’armée ou les uns envers les autres.
Depuis mon engagement volontaire en 2022, ma manière de m’informer a changé. Avant de tirer la moindre conclusion, je consulte systématiquement nos sources, les sources russes et les sources étrangères. J’ai constaté à de nombreuses reprises à quel point la situation réelle pouvait différer de celle présentée dans les médias, notamment dans le nord de l’Ukraine ou dans la région de Kharkiv. J’accorde davantage de confiance à ce que je vois de mes propres yeux, ainsi qu’aux informations transmises par les officiers et les frères d’armes directement présents sur le front.
Il arrive que les médias présentent les événements de manière excessivement optimiste. Sur le terrain, la réalité est bien plus complexe. Par exemple, mon unité a perdu quinze hommes dans le nord en une seule journée ; une localité a été perdue et un pont stratégique a été détruit. Pourtant, les médias régionaux n’en ont fait aucune mention.
Le contraste entre les informations diffusées est particulièrement frappant : d’un côté, on annonce des contrats destinés aux jeunes, des programmes sociaux et d’autres mesures similaires ; de l’autre, rien n’est prévu pour les générations plus âgées. L’autre sujet majeur est celui de la mobilisation et de tout ce qui concerne les centres territoriaux de recrutement. De tels messages démoralisent, alimentent la méfiance et provoquent des conflits au moment même où l’unité est indispensable.
Il est encore trop tôt pour parler de la fin de la guerre. Tant que les combats se poursuivent, les civils doivent prendre conscience du prix que paient les Forces de défense pour garantir la survie et le fonctionnement de l’Ukraine, mais aussi, plus largement, du monde entier ».
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La question des centres territoriaux de recrutement est devenue l’un des terrains sur lesquels la propagande ennemie a rencontré le plus de succès. Depuis plusieurs années déjà, les réseaux sociaux sont saturés de vidéos de conflits sorties de leur contexte ou entièrement fabriquées, puis massivement relayées par des chaînes anonymes.
L’objectif de l’ennemi est clair : faire échouer la mobilisation, diviser la société et démoraliser l’armée. Chez les civils, ces informations négatives trouvent souvent un terrain déjà fragilisé par la fatigue, ce qui ne fait qu’accentuer la méfiance et la peur. C’est ainsi que se construit l’image déformée d’une véritable « chasse à l’homme », qui finit, de fait, par légitimer le refus de participer à la défense du pays.
Pour les militaires présents sur le front depuis 2014 ou 2022, sans perspective réelle de démobilisation, cette situation est au contraire vécue comme une trahison de l’arrière. Pour ceux qui vivent depuis des années sans véritable repos ni vie personnelle, il ne s’agit pas d’une atteinte aux droits de personnes qui ne seraient « pas nées pour la guerre », mais de la possibilité de souffler enfin et de rétablir une forme élémentaire de justice sociale.
Lioubov Houk, musicienne et ingénieur du son :
« Je m’informe le plus souvent sur Internet, en échangeant avec mes amis qui servent dans les Forces armées ukrainiennes, ainsi qu’en consultant des chaînes Telegram et YouTube sérieuses tenues par des unités militaires. Mon sentiment de sécurité dépend directement de la proximité géographique du front et de la fréquence des situations dans lesquelles ma vie et celle de mes proches sont menacées.
La résilience informationnelle est un ensemble propre à chacun, composé de compétences, d’habitudes et de mécanismes de comportement qui permettent de préserver l’équilibre du système nerveux et la santé physique. Chacun dispose de ses propres réserves de force et d’endurance. Pour autant, je ne suis pas partisane d’une mise à distance des informations simplement parce qu’elles peuvent déplaire. Une saine méfiance à l’égard des déclarations racoleuses constitue une base essentielle.
Après la chute d’un missile dans la cour de mon immeuble, je ne peux dire qu’une chose : si nous sommes encore en vie, c’est uniquement grâce à nos militaires. Chacun doit contribuer à l’aide apportée à l’armée. Il est impossible de rester à l’écart en se berçant de l’illusion que tout finira, d’une manière ou d’une autre, par se résoudre tout seul. La compréhension mutuelle entre militaires et civils ne peut se construire que sur un soutien concret aux militaires et sur l’aide qui leur sera apportée pour retrouver une vie civile ».
Le virus le plus nocif ayant contaminé la société est sans doute le mantra d’une fin de la guerre annoncée « dans quelques mois ». Les déclarations retentissantes de responsables politiques et de pseudo-experts ont nourri chez les civils des attentes démesurées. Lorsque la victoire tant annoncée ne se concrétise pas, la société est gagnée par une profonde déception. Les militaires, eux, ont été privés de ces illusions dès le départ. Chaque jour, ils mesurent l’ampleur du complexe militaro-industriel russe, la puissance de l’ennemi et le prix de chaque mètre de terrain, qui se compte en vies de leurs camarades. Leurs prévisions reposent sur des données concrètes : le nombre d’obus, de véhicules blindés et d’hommes disponibles. Ils se préparent à un marathon, tandis qu’une part importante de la société reste encore dans l’attente, espérant que tout finira par se résoudre tout seul.
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La responsabilité de garantir une information objective et fidèle à la réalité n’incombe pas uniquement aux médias. Elle revient également aux organisations de la société civile et aux associations caritatives qui soutiennent les militaires et leurs familles. Leur mission consiste à faire connaître la vérité, mais aussi à aider les personnes ayant subi des pertes du fait de la guerre à surmonter les conséquences durables et potentiellement dévastatrices de ces épreuves sur leur existence.
Ioulia Dmytrova, directrice de la fondation caritative TAPS, qui apporte une aide et un soutien psychologique aux familles de militaires tombés au combat :
« Dans mon travail, je me trouve à la frontière entre deux réalités. D’un côté, je côtoie les militaires et les familles de ceux qui sont tombés, qui vivent la guerre de l’intérieur, dans leur corps et leur psychisme. De l’autre, j’évolue dans un environnement civil qui perçoit la guerre à travers un écran. Et le contraste est saisissant.
Les militaires décrivent souvent le sentiment que les informations appartiennent à une réalité parallèle. Ils connaissent le prix de chaque kilomètre, de chaque position. Ils voient comment les événements sont présentés de manière simplifiée, parfois héroïsés là où, en réalité, une tragédie s’est produite, ou, au contraire, dramatisés là où les gens ne font qu’accomplir leur mission. Cela engendre de la méfiance non seulement envers les médias, mais aussi envers la société civile dans son ensemble. “Ils ne comprennent pas” est l’une des phrases que j’entends le plus souvent de la part des militaires et de leurs familles, lors des séances ou dans les camps de réadaptation.
Les civils, de leur côté, sont souvent plongés dans un chaos de messages contradictoires. Les réseaux sociaux renforcent l’angoisse ou nourrissent le déni : “Cela finira bien par s’arranger.” Entre ces deux perceptions s’ouvre un véritable gouffre d’incompréhension.
La confiance se construit grâce au contact humain direct et à une expérience partagée. Elle naît lorsqu’une personne civile participe à un programme de réadaptation aux côtés d’un vétéran, ou lorsqu’une famille endeuillée reçoit le soutien de personnes qui n’ont pas connu le front, mais qui ont choisi de venir se tenir à ses côtés.
La confiance ne se construit pas par les mots justes employés dans les médias, mais par la présence. Qu’est-ce qui détruit cette compréhension ? Le populisme informationnel : lorsque, pour gagner en audience, on simplifie, on manipule et on transforme une tragédie en un contenu attrayant, presque divertissant. C’est particulièrement douloureux pour les familles endeuillées avec lesquelles nous travaillons. Elles voient la mort d’un proche devenir un “sujet d’actualité” plutôt qu’une histoire humaine.
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J’en suis convaincue : les personnes qui dirigent des organisations et travaillent auprès de publics vulnérables portent, quant aux conséquences de l’information qu’elles diffusent, une responsabilité qui n’est pas moindre que celle des médias. La confiance est le seul socle sur lequel peuvent reposer la réadaptation et la reconstruction des personnes ayant vécu l’expérience douloureuse de la guerre et de la perte. C’est également sur elle que repose toute société après une guerre.
Un jour, à l’issue de l’un des camps TAPS, l’épouse d’un défenseur tombé au combat est venue me voir : “Ioulia, je ne lis plus les informations. On y annonce la mort de mon mari, puis, juste après, on parle des promotions dans un supermarché.” C’est un problème systémique : la douleur et le deuil se retrouvent intégrés au fil d’actualité parmi les informations ordinaires. Cela ne devrait pas être ainsi ».
Plus la guerre se prolonge, plus le fossé se creuse entre ceux qui ont traversé l’enfer des combats et ceux qui continuent à mener une vie presque ordinaire dans les villes de l’arrière. L’épreuve la plus difficile nous attend encore : comment ces deux groupes pourront-ils se regarder en face une fois les combats terminés ?
D’un côté, il y aura les vétérans, qui ont perdu des frères d’armes, leur santé et des années de leur vie, qui ont côtoyé la mort et combattu pour le droit à l’existence de toute une nation. De l’autre, une partie de la société qui s’est délibérément tenue à distance de la guerre.
Dmytro Verbytch, militaire de la 59ᵉ brigade mécanisée, auteur du livre Le Point de non-retour et du projet vidéo À l’azimut, militant associatif qui organisait des randonnées en montagne avant l’invasion :
« Je ne parlerai pas au nom de tous les militaires, mais, à mes yeux, toute information mensongère diffusée dans un autre but que celui d’induire l’ennemi en erreur est néfaste. Si, par exemple, nous prévoyons de frapper à un endroit précis, nous devons donner l’impression, dans l’espace informationnel, que la frappe aura lieu ailleurs. C’est précisément ainsi que fonctionne une opération informationnelle.
Le problème commence lorsque nous annonçons publiquement nos intentions, puis agissons exactement comme nous l’avions annoncé. Cela nous nuit directement. Nous faisons monter les attentes de la société et cherchons à satisfaire l’opinion publique, tout en fournissant à l’ennemi des informations qu’il peut exploiter.
De même, lorsque je vois un succès réel, mais limité, être amplifié jusqu’à prendre les dimensions d’une victoire historique, cela ne provoque chez moi qu’un sourire. Il faut savoir faire preuve de davantage de modestie. À l’inverse, lorsque les Russes ont de fait pris Pokrovsk, mais que l’on continue à nous répéter que la situation est sous contrôle, tandis qu’un porte-parole des Forces armées tient des propos manifestement absurdes, cela démotive avant tout les militaires. On finit alors par se demander s’ils cherchent simplement à entretenir, auprès de la société, l’illusion que tout est maîtrisé, ou s’ils connaissent réellement si mal la situation, à savoir une catastrophe est en train de se produire.
Une grande partie de l’information est présentée de manière à rassurer la société, c’est-à-dire des personnes éloignées de la guerre, qui ne s’en font une idée qu’à travers les médias. En revanche, on tient très peu compte de la manière dont ces messages sont reçus par les militaires qui accomplissent directement des missions de combat. C’est une erreur.
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D’une manière générale, la désinformation a toujours eu pour fonction de tromper l’ennemi, et non d’impressionner sa propre société. Nous devons diffuser l’information en gardant à l’esprit qu’elle est également lue par l’adversaire. Il peut même parfois être utile de donner une impression de faiblesse ou d’impréparation, afin de pousser l’ennemi à prendre des décisions qu’il regrettera lorsque la réalité se révélera totalement différente.
Il en va de même dans le domaine militaro-technique. L’Ukraine est extrêmement innovante et progresse très rapidement sur le plan technologique. L’ennemi en ressent déjà directement les effets. Pourtant, il se trouve toujours des personnes qui éprouvent le besoin de divulguer sur les réseaux sociaux les caractéristiques techniques et les principes de fonctionnement d’une nouvelle arme. Pourquoi ? De telles publications ne font qu’aider l’ennemi à comprendre plus rapidement de quel type de moyen il s’agit et comment le neutraliser efficacement.
Aujourd’hui, l’ennemi creuse activement le fossé entre civils et militaires. Il diffuse par exemple massivement des récits négatifs autour des centres territoriaux de recrutement. Mais la réalité elle-même contribue aussi à cette fracture : les personnes qui ont eu peur ou qui se sont détournées de la guerre transforment souvent leur propre peur en agressivité envers les militaires et l’État. Cela les conduit fréquemment à adopter des comportements profondément indignes.
Je suis un militaire qui aurait la possibilité d’être réformé, mais qui continue à combattre… Il m’arrive de pouvoir me reposer, Dieu merci, parce que je sers dans une bonne unité. Mais il est impossible de construire pleinement une vie en dehors de la guerre. Certains hommes, pourtant aptes au service compte tenu de leur âge et de leur état de santé, ont fui à l’étranger ou trouvé un autre moyen de ne pas rejoindre l’armée. Je ne me sentirai jamais leur égal. Comment pourrions-nous nous comprendre ? Ils ne me comprennent pas, et je ne les comprends pas davantage.
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Il existe toutefois une nuance importante. Lorsqu’une personne n’est pas partie combattre et dit honnêtement : “J’ai peur”, ou invoque d’autres raisons, mais qu’elle apporte une aide active, travaille pour la défense du pays, comprend comment se comporter et comment communiquer correctement avec les militaires, je la considérerai naturellement de manière positive. Il en va autrement lorsqu’une personne s’est totalement mise à l’écart et ne se soucie de rien. Quelle compréhension mutuelle peut-il alors y avoir ?
Cela ne concerne pas uniquement les hommes, mais également les femmes. Lorsqu’une femme est activement impliquée, qu’elle combat directement, fait du bénévolat, organise des collectes, travaille pour la victoire, ne reste pas indifférente et vit pleinement dans ce contexte, elle suscitera évidemment une attitude positive.
C’est tout autre chose lorsqu’une personne se coupe entièrement de cette réalité. Et si, en plus, elle continue par principe à parler russe et vit comme si la guerre n’existait pas, c’est pour le moins étrange. Pourquoi devrais-je, de mon point de vue, chercher un terrain d’entente avec de telles personnes ? Elles vivent dans un État qui continue d’exister grâce à moi et à des gens comme moi. Si tout cela vous est à ce point indifférent, alors qu’elles construisent leur vie ailleurs.
Je pense également que toutes ces manifestations sportives ou culturelles organisées pour les militaires ne sont peut-être pas entièrement inutiles, mais que, dans mon cas comme dans celui de nombreux autres militaires, elles ne sont pas particulièrement efficaces. Oui, il peut être agréable de participer à une compétition ou à un événement culturel. Mais, dans l’ensemble, cela ne résout en rien le problème de l’incompréhension mutuelle, car ces événements restent organisés à l’intérieur d’une seule et même bulle.
En revanche, il est très appréciable de voir qu’une entreprise socialement responsable comprend que, pendant que nous combattons, elle peut continuer à travailler, à gagner de l’argent et à se développer. Lorsque vous entrez dans un magasin, un établissement ou un lieu de loisirs, ou que vous louez un logement, et que vous n’avez pas à demander s’il existe une réduction pour les militaires parce que l’on vous annonce spontanément : “Nous proposons un programme de fidélité aux militaires”, cela a une réelle valeur.
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Récemment, j’ai acheté une vychyvanka, une chemise brodée ukrainienne. Ni le site internet ni la boutique ne mentionnaient la moindre réduction pour les militaires, et personne ne m’en a parlé à la caisse. Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’une réduction de 30 % existait. Mais elle n’était indiquée nulle part. Je ne suis tout de même pas un mendiant pour aller demander : “Accordez-vous une réduction aux militaires ?” Lorsqu’une entreprise est consciente de sa responsabilité sociale et souhaite soutenir ceux qui combattent, elle doit le faire savoir ouvertement ».
Aujourd’hui, les discussions autour d’une future « réconciliation » et d’une future « réintégration » occupent une place croissante dans l’espace informationnel. Une question légitime se pose toutefois : en avons-nous réellement besoin sous cette forme ? Il est impossible de contraindre un vétéran à respecter une personne qui est restée à l’écart, l’a dévalorisé et lui lance avec mépris : « Ce n’est pas moi qui t’ai envoyé là-bas. » Mais il serait tout aussi injuste d’obliger un civil à respecter, par exemple, un vétéran qui proclame partout qu’il a combattu et que, par conséquent, « tout le monde lui doit quelque chose et tout lui est permis ».
Roman Kandybour, militaire et psychologue :
« Pour moi, l’espace informationnel est, au même titre que l’air, la terre ou l’eau, un territoire sur lequel se déroulent des combats. Et ceux-ci ne sont parfois pas moins importants que les succès stratégiques ou tactiques remportés par les forces armées.
Les informations prennent un caractère manipulateur lorsque la situation sociale ou politique se tend, ou lors de journées particulièrement éprouvantes, marquées par des bombardements massifs dans toute l’Ukraine. Elles sont alors mises en avant, presque surlignées, afin d’inciter les gens à les lire, à cliquer dessus et à suivre les liens vers les sources.
J’ai ma propre sélection de chaînes et de comptes sur les réseaux sociaux qui vérifient les faits, et je les consulte régulièrement. Il est extrêmement important pour moi de rester informé du contexte géopolitique, mais aussi de nos affaires intérieures.
Au début de l’invasion à grande échelle, je lisais absolument tout. Aujourd’hui, je m’informe de manière beaucoup plus sélective. Il m’arrive également de consulter des pages consacrées aux mèmes : l’information y devient une métaphore, voire une forme de mythe.
En réalité, l’information et la culture sont des armes. En construisant ensemble des récits communs, nous pouvons renforcer notre résilience et protéger notre histoire comme notre avenir. Nos autorités, tout comme nous-mêmes en tant que société, commettons souvent des erreurs, car les luttes politiques intestines exercent une influence profondément négative sur nos capacités de défense. N’oublions pas que la querelle permanente est presque un sport national, et que ce “jeu” ukrainien finit par servir les intérêts de notre ennemi.
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De nombreux phénomènes nuisent à la société ukrainienne dans le domaine informationnel. Je constate notamment un manque d’analyses consacrées à une vision commune de l’avenir, tandis que l’on parle encore trop peu de l’institutionnalisation de la mémoire. Une minute de silence nationale est certes officiellement observée chaque jour en Ukraine à 9 heures, mais il me semble qu’aucune véritable tradition collective n’a encore été pleinement élaborée autour de ce rituel.
Ce sont précisément les opérations informationnelles et psychologiques russes, combinées à certaines erreurs de communication de notre part, qui nous ont fait perdre une partie du potentiel de la mobilisation générale, en transformant celle-ci en une sorte de combat de boxe.
Il manque également des récits consacrés à l’éducation patriotique dans les écoles et les jardins d’enfants. Je suis profondément indigné par l’autorisation accordée aux hommes âgés de 18 à 24 ans de quitter le pays ou par la question des rémunérations des militaires.
Je considère que la société n’est pas suffisamment préparée à l’idée qu’après la fin de la guerre, l’État prendra la forme d’un véritable camp militaire. Les civils doivent en prendre conscience et s’y préparer en suivant des formations à la médecine tactique, aux premiers secours psychologiques et, plus largement, à tout ce qui touche à la guerre.
L’État et les médias doivent expliquer que le langage de l’armée doit devenir celui de la société tout entière.
Un processus comparable a déjà été engagé dans le domaine de la musique en langue ukrainienne, lorsque des quotas ont été instaurés. Aujourd’hui, nous disposons de notre propre marché et assistons à une véritable renaissance des contenus ukrainophones. Il ne sera pas possible d’aligner tout le monde par la force, mais les médias et la culture peuvent réellement nous aider à éviter qu’un gouffre d’incompréhension ne se creuse entre les civils et les militaires ».
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Pour se protéger, les civils doivent développer un ensemble de réflexes : adopter une véritable hygiène informationnelle et vérifier auprès de sources officielles les informations particulièrement alarmantes.
Il faut également renoncer à l’illusion que la guerre finira par s’achever d’elle-même. La compréhension mutuelle ne repose pas uniquement sur les mots justes, même si ceux-ci ont leur importance, mais avant tout sur une expérience vécue et partagée. Celle-ci peut se construire par les collectes de fonds, le bénévolat, l’organisation d’événements et la création de structures destinées à soutenir les vétérans, ainsi que par la réadaptation des anciens combattants à la vie civile et l’accompagnement de leurs familles.
Nous devons désormais considérer comme allant de soi un nouveau contrat social dans lequel le respect dû aux défenseurs constitue un principe fondamental et incontestable, et non une attention ponctuelle réservée aux seules journées de commémoration.


