Journaliste française Elisa Mignot vient de sortir un livre sur Wassyl Slipak, chanteur lyrique de l’Opéra de Paris, tombé au front en Ukraine. Basile Chrin, personnalité notable de la communauté ukrainienne en France, qui connaissait personnellement Wassyl Slipak, partage ses impressions sur cet ouvrage.
Il existe des êtres, femmes et hommes, qui se distinguent du reste de la population par leur talent et leur sacrifice au service de justes causes.
Tel était l’immense chanteur lyrique ukrainien Wassyl Slipak surnommé Myph, en référence au rôle de Méphistophélès, prince des enfers, personnage de l’opéra Faust de Gounod qu’il avait incarné avec brio sur scène. Il avait interprété bien d’autres grands rôles du répertoire classique à Paris et dans le monde entier. Né le 20 décembre 1974 à Lviv dans l’Ouest de l’Ukraine, il avait tragiquement trouvé la mort sous les tirs d’un sniper russe le 29 juin 2016 à stanytsia Luhanska, région de Bakhmout dans l’oblast de Donetsk au cours d’un combat.
Il semble qu’une balle ait ricoché sur la mitrailleuse dont il était porteur et elle avait atteint l’artère fémorale, entraînant un hémorragie massive. De source ukrainienne trois « médics » (paramédicaux) n’avaient pas réussi à endiguer de sorte que Wassyl avait rapidement rendu le dernier soupir. Les « médics » sont des urgentistes non médecins habilités à prodiguer des soins dans des circonstances particulières. Et s’il en est une, c’est bien la guerre. Entre 2015 et 2016, Wassyl avait effectué trois rotations sur le front dont la dernière lui fut fatale.
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On peut se demander ce qu’un artiste lyrique célèbre mais relativement peu connu dans son pays de naissance faisait sur le front de guerre. Il faut savoir que Wassyl qui résidait en France depuis 19 ans était demeuré profondément attaché à sa patrie d’origine car son patriotisme lui était chevillé au corps. Rappelons que la Russie avait annexé illégalement la presqu’île de Crimée ukrainienne en 2014 et envahi dans la foulée une partie du Donbass à l’Est du pays, sans réactions notables de la part de la communauté internationale.
UN HOMMAGE AU GRAND DISPARU
Pour évoquer la mémoire de Wassyl Slipak, nous recommandons la lecture d’un passionnant ouvrage intitulé Ténor de guerre de la journaliste Elisa Mignot, ancienne rédactrice en chef adjointe du magazine Polka. Elle a consacré 6 ans d’enquêtes et de recherches en recueillant les témoignages de ceux qui pouvaient parler le mieux de ce personnage hors-normes, et tout d’abord Orest, son frère aîné qui, décédé en 2025, avait entretenu la mémoire de son benjamin au sein de La fondation Wassyl Slipak. Dans le cercle de ses amis proches, Elisa Mignot mentionne Evgueni Galpérine, compositeur français d’origine russo-ukrainienne chez qui le chanteur avait logé les derniers temps ; Alla Lazareva qui vit en France et occupe le poste de rédactrice en chef adjointe du magazine ukrainien Tyzhden (The Ukrainian Week), disponible en trois langues : français, ukrainien et anglais ; autre journaliste de formation vivant également en France, Yuliya Yefremova-Fuseau qui s’est reconvertie dans l’export de vêtements français vers les pays d’Europe de l’Est.
Toutes deux poursuivent activement le projet initié à l’origine par le chanteur dans le cadre de deux associations Fraternité ukrainienne et A travers l’Europe dont le but est de collecter et convoyer en Ukraine par camions des produits de première nécessité : vivres, médicaments, matériel médical, vêtements, etc. à l’attention des familles endeuillées, des orphelins de guerre et des soldats blessés avec le concours de généreux donateurs et de bénévoles. Dans la droite ligne de cette activité, chaque année, un groupe d’orphelins ukrainiens est invité en vacances en France, des accompagnateurs leur font découvrir Paris ou le parc d’attractions Disney, les enfants étant hébergés chez des familles d’accueil, ils effectuent également un séjour dans une colonie de vacances ukrainienne située à Rosey en Haute-Saône.
Citons également une ancienne combattante et journaliste, Lera Burlakova, qui avait défendu l’Ukraine l’arme à la main en 2014 – 2018. Elle est l’auteur d’un poignant journal de guerre Sous le ciel du Donbass, où son compagnon a également trouvé la mort.
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Dans le monde du spectacle, de nombreux artistes lyriques et musiciens côtoyaient Wassyl et il qualifiait certains de fratelli, frères en italien, une langue qu’il connaissait tant elle est incontournable dans les opéras. La notion de fraternité était essentielle pour lui car tout grand artiste qu’il était, c’était une garçon franc, d’une grande simplicité et chaleureux, même s’il pouvait avoir un côté secret. Les noms de ses fratelli sont à retrouver dans le livre d’Elisa mais il en est un qui émerge, celui de son grand ami le talentueux Guillaume Dusseau, chanteur lyrique tout comme lui et fidèle en amitié, ce qui n’est pas si courant chez les artistes.
Guillaume ne manque jamais d’honorer la mémoire de son confrère disparu chaque année via les réseaux sociaux à la date du décès de Wassyl, Gosza Kowalinska une grande mezzo-soprano polonaise complétait le duo. Dans un autre registre, on trouve le philosophe Philippe de Lara, maître de conférence à l’université Panthéon-Assas et son épouse Hélène, enseignante, hélas disparue.
Bien d’autres mériteraient de figurer dans la liste des amis du grand Wassyl, grand par la taille car il mesurait 1,95 m, mais grand aussi par son talent et son charisme. Signalons que le magazine Le Point lui avait consacré un long et bel article illustré en date du 8 septembre 2016.

Dans son ouvrage, Elisa Mignot, tutoie parfois le chanteur comme si elle l’avait connu, car au cours de son long travail de recherches, elle s’est attachée à la mémoire de celui qui avait mis de côté sa carrière d’artiste pour se joindre à ses frères d’armes comme volontaire. C’est en tant que tel que les autorités ukrainiennes lui ont décerné à titre posthume et de manière tout à fait exceptionnelle la distinction de héros de l’Ukraine, réservée aux soldats d’active. Il s’est rendu sur le front à trois reprises sur une assez courte période de 2015 à 2016, mais la dernière lui a coûté la vie.
QUI ETAIT WASSYL SLIPAK AVANT LA GUERRE
Elisa Mignot nous apprend que Wassyl avait entamé très jeune une carrière de choriste à Lviv dans le registre de contre-ténor au sein du chœur Dudaryk. A l’époque, en effet, sa voix montait très haut, presque féminine, mais par la suite, ayant mué, il est devenu baryton-basse avec une puissance exceptionnelle. C’est en dehors de son pays, qu’il s’est distingué en tant que soliste. En dehors de la scène, dès 2014, il était devenu le chef de file des nombreuses marches pacifiques organisées à Paris dénonçant l’agression russe. Ceux qui prenaient part à ces rassemblements étaient des membres de la communauté ukrainienne mais aussi des sympathisants français, géorgiens, réfugiés russes, etc. Ils se souviennent de cette voix de stentor amplifiée par le mégaphone dont il aurait pu se passer, scandant « Poutine, dégage » !
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La mort de Wassyl Slipak fut une tragédie personnelle pour sa famille et ses proches amis mais aussi pour tous ceux qui l’admiraient sans même l’avoir jamais rencontré, voyant en lui l’incarnation de la résistance du peuple ukrainien dont il était le digne fils. Ayant effectué toute sa carrière en Occident en tant que soliste d’opéra, il était peu connu en Ukraine. Mais à l’annonce de sa mort, les réseaux sociaux ont relayé la nouvelle, et sa notoriété s’est répandue en Ukraine. Un square porte depuis lors son nom à Kyiv et le Musée d’Histoire de Lviv, sa ville de naissance, a recueilli sous l’égide de la conservatrice en chef Olga Storozh des archives et objets personnels ayant appartenu à Wassyl, afin de perpétuer sa mémoire. Cette gloire posthume, l’a projeté dans la lumière et demeure un exemple à suivre pour ses compatriotes.
Il n’aura pas connu la guerre à haute intensité lancée en février 2022 par la Russie ni les bombardements incessants dévastant les villes et villages d’Ukraine que Moscou prétend « libérer ». Le bilan des victimes est atroce dans cette guerre qui fauche des combattants souvent jeunes, mais aussi des civils dont des enfants. Les Russes ciblent volontairement les immeubles, hôpitaux, écoles, crèches et les installations énergétiques alors que l’hiver frappe durement les populations. N’oublions pas les enfants arrachés à leurs familles et déportés, leur nombre s’élève à plusieurs dizaines de milliers et selon certaines sources atteindrait les 300.000.
Il va sans dire que Wassyl Slipak aurait été profondément bouleversé par cette catastrophe humanitaire qui n’est ni plus ni moins qu’un génocide, et qu’il reviendrait combattre et défendre son pays, comme il l’a fait en tout début de la guerre.
Ми тебе не забудемо, Василю ! (Nous ne t’oublierons pas, Wassyl).

