Volodymyr Taran, âgé de 65 ans, raconte qu’un jour, il avait réussi à surprendre les Japonais par sa polyvalence. Selon lui, ceux-ci avaient l’habitude de ne travailler que dans un seul domaine. Lui, en revanche, crée des motifs pour les pièces et les billets de banque, dessine des timbres-poste et des ex-libris, et travaille dans les domaines de l’illustration, du graphisme et de la gravure sur planche.
Après avoir obtenu son diplôme à l’Institut polytechnique de Kyiv, Volodymyr Taran a travaillé comme dessinateur au studio «Kyivnaukfilm». Il a ensuite longtemps été employé à l’Hôtel des monnaies de la Banque nationale d’Ukraine.
Volodymyr Taran continue aujourd’hui encore à dessiner les billets ukrainiens. Il est le coauteur des esquisses des billets de 2, 5, 10, 20, 50 et 100 hryvnias de la série 2003-2005. L’esquisse de sa première pièce, « Le parc Sofia à Ouman, dans la région de Tcherkassy », datant de 1996, a été choisie par Viktor Iouchtchenko, alors président de la Banque nationale, futur dirigeant de l’Ukraine. Par la suite, il a remporté de nombreuses victoires et grands prix lors de divers concours à travers le monde.
— En 2026, la hryvnia ukrainienne fêtera ses 30 ans. Vous sentez-vous impliqué dans la création de la monnaie nationale ?
— J’ai consacré une grande partie de ma vie professionnelle à dessiner la monnaie nationale. Après tout, j’ai travaillé neuf ans à l’imprimerie des billets de banque. Donc oui, je me sens impliqué (rires).
— Il y a un peu plus que cent ans, c’est Gueorgui Narbout qui dessinait les billets de banque pour la République populaire ukrainienne. Son nom est entré dans l’histoire comme celui du « père de la hryvnia ». Cela ne vous dérange-t-il pas ?

Pièce commémorative d’une valeur de 2 hryvnias, émise par la Banque nationale d’Ukraine, dédiée au 120e anniversaire de la naissance de Heorhiy Narbut
— Pas du tout. Si l’on poursuit l’œuvre commencée par les maîtres à l’époque de la lutte pour la libération de 1917 à 1921, c’est un honneur, et non une raison d’être jaloux. Heorhiy Narbout et moi sommes en quelque sorte des collègues. Il n’a vécu que 34 ans, et quel héritage il nous a laissé ! Ses polices de caractères et ses graphismes sont très reconnaissables et renvoient immédiatement à une époque précise. C’est une figure phare vers laquelle on se tourne naturellement. En tant que typographe, Narbout a créé un style ukrainien propre et distinctif. Ses réalisations sont déjà des classiques.
— Après la République populaire ukrainienne, il y a eu une longue période d’occupation soviétique. Je trouve assez symbolique que, à l’époque, Lénine figurait sur l’avers de chaque billet soviétique. Je crois qu’une telle pratique n’existe nulle part ailleurs dans le monde, car on représente généralement des personnalités différentes selon les coupures. Est-ce que l’on se moquait de la monnaie soviétique dans le monde ?
— Non, on ne s’en moquait pas. Si l’on fait la distinction entre l’idéologie et le savoir-faire, d’un point de vue technique, c’était de l’argent de bonne qualité… Il y avait un Russe, Ivan Orlov, qui, dès 1890, avait inventé ce qu’on appelle l’impression Orlov, une impression multicolore à partir d’un seul cliché, ce qui rendait la contrefaçon impossible. C’est cette technique d’impression qui a été utilisée pour la fabrication de la monnaie soviétique.
Quand j’étudiais en Suisse, c’étaient justement les billets de banque soviétiques qui nous servaient de modèle en matière de technique d’impression. Même ces portraits de Lénine étaient réalisés de manière très professionnelle — c’est moi qui le dis, en tant que graveur. Mais bon, l’idéologie reste l’idéologie, on ne peut pas y échapper…
— Puis vint l’année 1991, et l’Ukraine devint indépendante. Vous souvenez-vous qui exactement, et à quel moment, a fait valoir que l’Ukraine avait un besoin urgent de sa propre monnaie ? Était-ce Viktor Iouchtchenko, qui a dirigé la Banque nationale de 1993 à 2000 ?
— Je ne volais pas si haut que ça (rires). De toute évidence, ces questions étaient examinées dans les couloirs du pouvoir, et souvent en coulisses. Si je me souviens bien, ce n’est pas Viktor Iouchtchenko, mais son prédécesseur, Vadym Hetman, qui a été l’idéologue de la sortie de l’Ukraine de la zone du rouble unique. C’est lui qui a défendu la monnaie nationale et qui a été l’un des piliers sur lesquels s’est finalement appuyée la hryvnia ukrainienne. Viktor Iouchtchenko a repris et poursuivi l’œuvre de son mentor.
— Vous avez dit que la liste des personnalités devant figurer sur les billets avait été approuvée par un vote de la Verkhovna Rada. Savez-vous comment se déroulaient les préparatifs de ces votes ? Y avait-il parfois des disputes au sujet de telle ou telle personnalité ?
— Je ne peux pas vous le dire, car on nous remettait une liste déjà établie. Mais je ne pense pas qu’il y ait eu de disputes importantes. Qui pourrait s’opposer, par exemple, à Chevtchenko, qui figure sur le billet de 100 hryvnias ? Ou à Yaroslav le Sage ?… Peut-être que plus tard, des discussions ont eu lieu pour savoir pourquoi on a choisi tel personnalité plutôt qu’une autre. Mais ce n’est qu’une supposition de ma part, car je n’ai pas été invité à participer à ces discussions.

Billet de la première génération, à l’effigie de Yaroslav le Sage, imprimé en 1992 (retiré de la circulation)
— Vous avez finalement reçu la liste des personnalités à représenter. Mais s’il n’y a qu’un seul Chevtchenko, les artistes, eux, sont nombreux, et chacun a sa propre vision. Comment vous êtes-vous disputé le droit de le peindre ? Avez-vous organisé des concours créatifs pour élire la meilleure esquisse ou quelque chose de ce genre ?
— Tout a commencé non pas en 1996, mais en 1991, lorsque l’Ukraine est devenue indépendante. C’est à cette époque qu’a eu lieu, pour ainsi dire, la « première vague » de recherches artistiques. Au début, il y a eu un concours au sein d’un cercle restreint d’artistes et de designers. Les artistes proposaient leur vision des nouveaux billets ukrainiens sans vraiment se plonger dans les secrets de leur fabrication, de la technologie et des mesures de sécurité. On choisissait une esquisse et on la peaufinait avec des spécialistes, par exemple ceux de la Canadian Bank Note Company.
En Ukraine, pendant ce temps-là, on a fabriqué à la va-vite des coupons, ou plutôt des « coupons-karbovanets » : on a introduit une monnaie de transition pour mettre le système monétaire sur les rails et se détacher du rouble… Mais les coupons n’étaient qu’une sorte de substitut aux vrais billets de banque.
Puis, lors de la « deuxième vague », nous sommes arrivés, nous, des artistes qui, pour une raison ou une autre, avions suivi une formation et connaissions déjà les spécificités de la fabrication des billets… Et nous étions déjà « sous contrat », travaillant officiellement au sein du personnel de l’Imprimerie nationale. Il n’y avait plus de concours, le design était devenu notre responsabilité. Nous devions tenir compte des exigences des « dirigeants », même si nous savions défendre notre point de vue.
— Parlons de la question du genre. Le billet de 200 hryvnias, le seul sur lequel figure une femme, Lessia Oukraïnka, a été émis en 2001. Les premières coupures ne comportaient aucune femme. Pourquoi cela ?
— C’était une autre époque (sourire). Notre société évolue, elle ne reste pas immobile… En 1996, par exemple, personne ne pensait à l’inclusion. Aujourd’hui, nous avons des rampes d’accès pour des invalides, etc., mais à l’époque, tout le monde s’en moquait… Personne ne parlait des droits des LGBT, vis-àvs desquels nous avons aujourd’hui une attitude différente de celle d’il y a 30 ans.

Un billet de banque à l’effigie de Lessіa Oukraïnka
Il en va de même pour l’égalité des sexes : à l’époque, personne ne se souciait de la parité entre les hommes et les femmes sur les billets de banque. C’était la période post-soviétique, qui rétrécissait la vision des acquis civilisationnels qui existaient déjà en Occident. Autrement dit, ce n’était « pas par malveillance », c’était simplement l’époque…
– Depuis 1994, vous avez effectué un stage au sein de la société suisse De La Rue Giori, où vous avez appris à dessiner des billets de banque. Comment s’est déroulée cette formation ? Que vous a-t-on a enseigné ? Ou peut-être que ce sont justement les artistes ukrainiens qui ont pu enseigner quelque chose aux Suisses ?
— De La Rue est en réalité une entreprise britannique. Elle a été fondée il y a longtemps et possède de longues traditions ; elle est spécialisée dans les titres. Quant à De La Rue Giori, il s’agit en fait d’une filiale suisse, d’une de leurs divisions. Oui, elle proposait des services de formation et de préparation des spécialistes. Qu’est-ce qu’ils nous ont appris ?… Quand on est graphiste, on apprend à allier le savoir-faire de la fabrication des billets de banque et les techniques artistiques, à adapter l’image artistique à la technologie de l’impression spéciale des billets.
N’oubliez pas non plus qu’on parle de 1994, c’est-à-dire d’une époque où nous ne connaissions rien aux ordinateurs, alors qu’en Suisse, on nous enseignait notamment l’utilisation de logiciels. Car avant cela, nous faisions tout à la main. Je gravais à l’aide d’une simple loupe — imaginez ! — je passais le nez sur une feuille de cuivre et, une loupe à la main, j’y traçais des lignes.
Aujourd’hui, j’ai même du mal à croire que j’effectuais un travail aussi pénible et complexe. Plus tard, le microscope est apparu, puis tout cela est devenu possible sur ordinateur…
— Et aujourd’hui, avec l’aide de l’intelligence artificielle en plus ?
— Eh bien, l’IA ne remplace pas le cerveau humain, du moins pas dans le domaine de la fabrication des billets de banque. C’est un travail très minutieux et délicat, qui exige de prendre en compte la protection des billets. L’IA n’est donc pas une concurrente pour moi. Il m’arrive parfois de faire appel à elle pour qu’elle me suggère des variations de composition, mais ce qu’elle « conseille » est généralement très rudimentaire. Même si, parfois, cela peut me donner une idée utile.
L’intelligence artificielle ne dépasse jamais les limites du connu. Elle se contente de recomposer ce qui existe déjà. L’art, quant à lui, fonctionne différemment. Tout artiste aspire à dépasser les limites du connu. Et seul l’être humain en est capable.
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— Est-il vrai que les artistes apposent des marques secrètes sur les billets pour en attester la paternité ? En avez-vous apposé vous-même ?
— Eh bien… oui (rires). C’est justement en Suisse qu’on nous a parlé de ces micro-marques sur les billets, que seul un cercle très restreint de personnes connaît.
— Mais à quoi servent-ils à l’artiste ? À flatter son ego ?
— Non, c’est aussi une protection contre la contrefaçon. En effet, celui qui tente de copier un billet peut en reproduire tous les éléments, sauf ce microtexte. Il est crypté dans les plus fines lignes du billet et constitue une preuve supplémentaire de son authenticité. Nous organisions parfois entre nous des chasses au trésor pour trouver la signature : « Moi, je l’ai faite, à toi de la trouver ». Certains la trouvaient, d’autres non… Jusqu’à un certain moment, personne n’était au courant, mais nos successeurs — après notre départ de l’imprimerie — ont commencé à abuser de ces cryptogrammes. Ils ont été repérés, et un scandale a éclaté. Il n’y a toutefois rien de criminel là-dedans, cette pratique est connue dans le monde entier.
— Et qu’est-ce que vous « codiez » ?
— Nous n’inscrivions que nos noms de famille, parfois quelques lettres isolées.
— On dit souvent qu’une monnaie est stable lorsqu’elle comporte sept coupures. Par exemple, le dollar américain existe en coupures de 1, 2, 5, 10, 20, 50 et 100. En Ukraine, il y a beaucoup plus de coupures. Mais est-ce une preuve de manque de fiabilité ?
— Il arrive parfois qu’il soit très difficile de protéger la monnaie nationale et de la préserver de l’inflation ; alors, que faire ? Il faut bien introduire de nouvelles coupures. Actuellement, chez nous, les billets de 1 à 10 hryvnias sont retirés de la circulation, mais c’est normal… Après tout, chaque pays a ses propres principes d’organisation du fonctionnement de son système monétaire.
Au fait, savez-vous comment cela se passe chez les Chinois ? Sur leur monnaie, il ne doit pas y avoir de ruines (même historiques), il ne doit pas y avoir de personnes âgées, seulement des jeunes, en bonne santé et souriants. Et nous avons en partie adopté cela, en abandonnant le « vieux » Chevtchenko et en commençant à le représenter jeune. Il y a tout de même quelque chose là-dedans, ne serait-ce que d’un point de vue esthétique. Le design doit être aussi positif et optimiste que possible. Mais je ne crois pas vraiment que le système financier dépende du dessin sur le billet, du nombre de coupures en circulation, etc. Tout cela n’est donc que pure convention…

Billet de quatrième génération, imprimé en 2014, à l’effigie de Taras Shevchenko (en circulation)
— Actuellement, vous créez plutôt des esquisses de pièces de monnaie. Ce type de création vous intéresse-t-il davantage ? Et qu’en est-il de votre billet de banque vertical novateur, qui était une création unique en son genre ?
— La création d’un billet de banque est un processus toujours plus laborieux et complexe que celle d’une pièce de monnaie. Et il y a toujours des gens qui peuvent « saboter » votre produit dès sa sortie. Sur mes trois billets de collection, deux ont vu le jour : ils sont dotés de protections et de tous les signes d’« authenticité », on peut bien sûr s’en servir pour payer à la caisse d’un supermarché, mais ils sont avant tout destinés à la collection. Pourquoi le troisième billet a-t-il été « suspendu » ? Je ne sais pas. Si les responsables ont pris cette décision, il est vain d’essayer de leur prouver quoi que ce soit.
Quant aux pièces, c’est plus simple. Le processus est moins coûteux, on en émet davantage, et leurs thèmes sont plus variés. C’est un excellent « entraînement » pour l’esprit. J’ajouterai que le style des pièces des quatre dernières années de guerre a beaucoup changé. Nous avons commencé à suivre la tendance que représentent aujourd’hui les pièces lituaniennes et lettones. Elles sont sobres, mais très intéressantes. Un bel équilibre entre la forme et le fond — et c’est précisément dans ce style que j’ai envie de travailler.
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— Au Japon, vous avez remporté deux fois des places sur le podium et vous vous y êtes rendu pour la remise du Grand Prix. En quoi avez-vous réussi à impressionner les artistes japonais et que pensez-vous de leur monnaie ?
— Nous avons impressionné les Japonais par notre capacité de travail. Nous n’avons montré qu’une partie de ce que nous faisons, et ils ont été stupéfaits. Car comment est-il possible de s’occuper à la fois de ceci, de cela et de cela ? Eux ne s’occupent que d’une seule chose : par exemple, uniquement des pièces, des billets ou des timbres. Cela leur suffit, et ils sont satisfaits… À leurs yeux, nous sommes des spécialistes polyvalents. Ils nous ont donc dit : « Vous devez être extrêmement riches ». Ce à quoi nous avons tous éclaté de rire…
Et leur monnaie est tout à fait ordinaire… Je m’habitue vite à ce qui est ordinaire, j’ai donc besoin de quelque chose de totalement nouveau. D’autant plus que la fabrication des billets de banque est un secteur très conservateur. Prenez par exemple le dollar américain : a-t-il beaucoup changé au fil des années et des siècles ? Pas du tout. C’est pourquoi ce qui m’intéresse, c’est de voir où se trouvent les innovations, quelles qu’elles soient. Comme, par exemple, sur les billets norvégiens.

Une couronne norvégienne « sans visage », avec une « mer floue » au verso. Photo provenant de sources publiques
— Pourquoi votre pièce « La récolte des pommes de terre » a-t-elle suscité de vives critiques, alors qu’elle est très originale ? Pourquoi pensez-vous qu’elle n’ait pas été acceptée ?
— « La récolte des pommes de terre » faisait partie d’une petite série qui comprenait, outre cette pièce, « L’héritage » et « La roue de la vie ». Personnellement, je les apprécie beaucoup. Je possède des œuvres de studio qui ont servi à la création des esquisses de ces pièces de collection.
On a donc frappé ces pièces… Je les trouve charmantes, tant par leur technique que par leur réalisation artistique. Mais pourquoi les gens ne les ont-ils pas acceptées ?… Tout simplement parce qu’ils ne les ont pas comprises. « Nous sommes une nation spatiale, nous construisons des fusées, et là, c’est de l’archaïsme, on arrache des pommes de terre », disaient même les députés de la Verkhovna Rada.
Pourtant, cette pièce ne parle pas de pommes de terre, mais d’amour. Quand les gens quittent la ville pour s’installer à la campagne, la première chose qu’ils font, c’est de planter des pommes de terre. Ce n’est que la deuxième année qu’ils ont des tomates, puis des fleurs. Mais au début, ce sont les pommes de terre. Nous sommes des agriculteurs, et il n’y a rien de mal à cela. Bien sûr, nous pouvons aussi fabriquer des fusées et des drones. Mais chez nous, tout tourne autour de la terre, de la terre noire. Car la pomme de terre, c’est une question d’amour : l’amour de la terre, l’amour entre nous, l’amour d’un homme pour une femme…
— Je n’aurais jamais pensé que les pommes de terre avaient un rapport avec l’amour… Mais pour finir, dites-moi : quelle pièce de monnaie rêvez-vous de créer ?
— Une pièce cinétique. C’est-à-dire une pièce où, dans une pièce bidimensionnelle classique, on insère une capsule dans laquelle quelque chose bouge, change de motif… Par exemple, du sable. Ou quelque chose d’autre capable de bouger. La difficulté réside bien sûr dans la réalisation. Il y a donc du travail en perspective !


