Roman Malko Correspondant spécialisé dans la politique ukrainienne

Les premiers à arriver sur les lieux du drame: une journée avec des ambulanciers de Pokrovsk

Société
2 février 2024, 10:39

Notre correspondant a pu observer le travail d’un groupe de paramédicaux-policiers travaillant près de la ligne de front.

Cette fois, l’équipe d’ambulanciers a été contactée dans la nuit. La ville de Pokrovsk dormait déjà, mais l’ennemi a commencé à la bombarder furieusement avec des missiles S-300. Un autre groupe d’ambulanciers de la police s’est immédiatement rendu sur les lieux. Au début, les médecins se dirigeaient littéralement au son. Puis, au loin, ils ont vu les lueurs des bâtiments en feu et ont reçu des informations complémentaires de la part des officiers de garde.

« Pendant que nous roulions, les explosions résonnaient encore », se souvient Rouslan Goubanov, lieutenant de police. « Nous avons appris qu’un immeuble d’habitation avait été touché, ce qui signifie qu’il peut y avoir des gens sous les décombres », raconte-t-il. Le groupe a été accueilli par une femme. Elle criait, elle paniquait, raconte le policier, elle disait que ses proches avaient essuyé des tirs et avaient été écrasés. « J’ai couru dans la cour. Il y avait de la boue partout, ça brûlait, je ne voyais rien. J’ai entendu un enfant pleurer, mais je ne pouvais pas voir où il était. Tout le monde s’agitait. Je me suis orienté vers l’endroit d’où venait exactement les cris », explique Rouslan.

Dans les ruines de la maison, le policier a trouvé un père de famille avec un bébé dans les bras. L’homme était couvert de sang, l’enfant aussi. Rouslan a aidé l’homme à sortir des décombres, puis lui a repris l’enfant des mains pour vérifier si c’était son sang et ses blessures. Ne trouvant pas de blessures visibles sur le corps de l’enfant, Rouslan l’a enveloppé dans sa veste et a couru vers la voiture pour l’emmener à l’hôpital. Là, les médecins l’ont immédiatement examiné et lui ont fait une radiographie sur place. « Tout cela a été très coordonné et rapide. Heureusement, l’enfant était en bonne santé, avec seulement un léger bleu à la tête. Il a eu de la chance », souvient le policier.

Pendant que Rouslan sauvait l’enfant, ses collègues, accompagnés du service d’urgence de l’État, étaient aussi arrivés sur les lieux de la tragédie pour aider d’autres membres de la famille. Mais d’abord, ils a fallu les trouver parmi les décombres. Oleksandre Savenko, chef du personnel paramédical de la police de Donetsk, se souvient qu’il a vu le père ensanglanté devant la maison. « Quand je suis entré, j’ai vu deux secouristes qui essayaient de sortir la femme des décombres. Sa jambe était coincée », raconte Oleksandre.

Cette femme aussi a pu être secourue. Le fils aîné, âgé de 13 ans, a également été retrouvé, il était légèrement blessé. Les gens ont été immédiatement transférés dans l’ambulance et emmenés à l’hôpital de Pokrovsk. « Puis, alors que je parcourais encore le territoire, se souvient le chef des ambulanciers, j’ai vu un trou de 5 à 7 mètres de profondeur à côté de l’immeuble. Ceci vient des C-300. Nous avons appris à reconnaître ce qui vient d’un S-300 ou d’un Iskander. L’explosion était très puissante. On dirait que cette famille a été protégée par un ange gardien ».

Le soir-même, après examen médical, les sauveteurs ont emmené la mère et ses deux enfants chez leurs proches. Ils étaient presque en bonne santé, mais dans un état de stress important. Le père est resté à l’hôpital, il avait des blessures au visage et avait besoin d’aide. « J’ai remarqué que l’enfant ne pleurait pas du tout dans les bras d’un policier », remarque Olexandre. « J’ai trois enfants et je sais comment ils pleurent, même dans les bras d’un proche. Ce bébé a été très choqué », précise-t-il. Plus tard, l’équipe des policiers est revenue pour revoir cette famille. « On essaie toujours de garder le contact avec les personnes secourues, de connaître leur destin et de les aider. Et pas seulement les gens, d’ailleurs », raconte Olexandre.

Au printemps 2023, au milieu de la nuit, les occupants ont bombardé la ville de Kostiantynivka. Un groupe d’ambulanciers et leur chef est parti sur appel pour secourir une grand-mère blessée. Il s’est avéré sur place que la vieille femme avait simplement peur, sa pression avait monté, mais elle n’avait aucune blessure. Ils étaient sur le point de repartir, quand soudain un garçon voisin, qui aidait les ambulanciers à s’occuper de la vielle dame, a demandé de l’aide pour son chien.

« Un chiot berger allemand avait été blessé par un éclat d’obus au dos et à la patte lors du bombardement », se souvient Oleksandr Savenko. « Nous sommes montés dans une voiture blindée parce que c’était très dangereux de rester là-bas, et j’ai aidé l’animal dans la voiture, sous la lumière d’une lampe de poche. On l’a transporté immédiatement à l’hôpital. Le jeune officier de service a été très surpris lorsqu’il a vu un patient aussi inhabituel, il a essayé par tous les moyens de dissuader les ambulanciers de soigner un chien dans un hôpital pour humains, mais nous avons insisté, et cela a marché », raconte Olexandre. De temps en temps, il prend des nouvelles de ce chien auprès de son propriétaire, et quand il passe par Kostiantynivka, il va les voir tous les deux. « J’adore les animaux » ! explique-t-il. « Avant la guerre totale, je travaillais en tant que maître-chien, j’ai un berger allemand à la maison ».

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La grande partie de l’équipe du capitaine de police Oleksandre Savenko est originaire de Marioupol. Là, ils ont travaillé comme instructeurs du centre de formation dans la région de Donetsk. Au début de l’agression militaire russe, alors que Marioupol était menacée d’encerclement, l’équipe a reçu l’ordre de déménager à Pokrovsk. Le 7 mars 2022, le capitaine Savenko a reçu l’ordre de créer des groupes d’ambulanciers, pour accompagner les services d’urgence et les ambulances pendant des bombardements, et il est devenu leur chef.

« Tout de suite après la première réunion, nous avons reçu le premier rapport selon lequel un employé d’Ukrzaliznytsia avait été blessé à la gare. La veille, Pokrovsk avait été bombardée par une « Smerch » d’armes à sous-munitions, et apparemment quelques bombes n’avaient pas explosé », se souvient le policier. « Quand nous sommes arrivés sur place, nous avons vu qu’il y avait déjà une ambulance, mais les médecins avaient peur d’intervenir. Nous nous sommes approchés du blessé, victime d’une amputation incomplète de la jambe, lui avons posé un garrot, fixé une attelle, l’avons mis sur un brancard, traîné sur cinq cents mètres le long de la piste jusqu’à un ambulancier qui lui a administré un anesthésique et l’a emmené à l’hôpital. Je me souviens qu’il était conscient », raconte le capitaine Savenko. Cet homme a supplié les secouristes de ne pas lui faire de transfusion sanguine.

Malheureusement, sans une telle intervention, on ne pouvait pas l’aider, et il est décédé dans la matinée. Plus tard, quand des experts en explosifs sont arrivés sur les lieux du drame, ils y ont trouvé un autre obus non explosé. « En apportant notre aide, nous nous mettons aussi en danger. Mais notre objectif principal est de sauver les gens, et on prend le risque, quand il faut », dit Oleksandr Savenko.

Sur la photo: Oleksandr Savenko

« Nous sommes toujours les premiers arrivés », précise Rouslan Goubanov. Des ambulances, des services d’urgence, un groupe d’enquête chargé d’enregistrer les crimes et tous les autres arrivent rapidement. « Nous sommes en service 24 heures sur 24 », mentionne-t-il. Bien sûr, c’est très dangereux. Un bâtiment endommagé par une explosion peut s’effondrer à tout moment, il peut y avoir des munitions non explosées sur place. De plus, l’ennemi peut délibérément tirer à plusieurs reprises au même endroit pour faire encore plus de victimes. Mais…

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« Chaque minute est précieuse, et on ne peut pas tarder. Une personne meurt d’une hémorragie en trois minutes, d’une détresse respiratoire en cinq minutes. Et ces minutes, ces quelques secondes, elles pèsent beaucoup », détaille Rouslan Goubanov. « Nous partons à tout moment, jour et nuit. Nous n’avons pas de concept de jour de repos. Au début, on ne sait pas s’il y a des blessés, mais nous ne voulons pas et n’avons pas le droit de perdre du temps ».

« Il y a quelques jours, nous sommes arrivés sur les lieux d’un drame et avons trouvé une mère et son fils dont les visages étaient couverts de sang, ils ne voyaient plus rien. Il y avait tellement de sang qu’il était difficile de stopper l’hémorragie, même avec un hémostatique », raconte Oleksandre. Les ambulanciers étaient sur le point de partir, mais ils ont entendu subitement un sifflement venant d’un tuyau cassé sous haute pression, comme si du gaz sortait d’une turbine. « Une seule étincelle et nous étions pulvérisés. Mais nous savions qu’il y avait des gens à aider », se souvient Olexandr. Là, ils ont trouvé une grand-mère en état de choc près de sa maison détruite. Puis les secouristes ont vu un homme au visage blessé. Sa maison, sa femme et ses deux enfants se trouvaient dedans. « Il y avait une fosse de cinq mètres de diamètre. Et j’ai compris qu’ils étaient morts. J’ai vu qu’il ne voulait pas vivre parce que sa famille avait été tuée », dit l’ambulancier.

Oleksandre dit que dans de tels cas, les ambulanciers essaient de soutenir les gens, de leur apporter une aide psychologique, mais c’est très difficile. « Notre plus grande crainte, c’est de ne pas pouvoir aider les enfants, de ne pas pouvoir sauver leur vies », admet le chef des ambulanciers.
Malheureusement, il existe des centaines d’histoires similaires. Elles se chevauchent les unes les autres. L’équipe a déjà effectué plus de 2 000 missions dans la région de Donetsk. 735 personnes ont été sauvées. Il ne s’agit pas toujours de premiers secours, parfois il faut simplement enregistrer des tirs d’obus, mais chaque jour est différent.

Afin d’être la plus efficace possible, l’équipe s’améliore constamment. Des cours de perfectionnement et des formations sont organisés. Diverses organisations internationales y contribuent. « Parfois, quand des étrangers viennent, ils disent : « les gars, nous ne savons pas quoi vous apprendre d’autre, c’est vous qui pouvez nous former » ! Et je sais que mes gars, quand nous aurons gagné, iront enseigner dans les pays de l’Union européenne, pour transmettre leur expérience », estime Oleksandre.

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Une fois, l’équipe a travaillé à Kostiantynivka, sur le site d’un bombardement. Heureusement, il n’y a pas eu de victimes. Une terrible explosion avait été entendue au centre de la ville. « La roquette avait touché le marché central, il était midi, il y avait beaucoup de monde », se souvient Rouslan. En arrivant, il a vu des voitures et des magasins en feu. Les gens couraient en panique, pleuraient, il y avait beaucoup de victimes. Une fois la voiture remplie de blessés, des collègues sont partis à l’hôpital avec eux, et Rouslan est resté sur place. « Lorsque le feu a été éteint, nous avons sorti les morts des décombres des magasins. Je ne me souviens pas du nombre exact de personnes tuées, mais il y en avait beaucoup ».

« Les occupants tirent volontairement sur des civils, affirment les ambulanciers. Parce que la Russie est un pays terroriste. Parce qu’ils veulent nous tuer et tirer sur des civils pour nous intimider », est-il persuadé.

Aujourd’hui, 10 groupes de policiers paramédicaux travaillent sur le territoire de la région de Donetsk. Ils existent dans toutes les subdivisions territoriales. Cinq groupes des « Anges blancs » (les policiers aussi) participent à l’évacuation des zones de première ligne et travaillent dans toutes les zones de combat : Avdiivка, Mariinka, Lyman, Velikonovosilkivka et Bakhmout. Sur la base de l’expérience des policiers de la région de Donetsk, des groupes similaires ont été créés dans d’autres régions où se déroulent les hostilités, notamment dans les régions de Zaporijjia et de Kherson.

Durant la guerre, quatre secouristes de l’équipe d’Oleksandre Savenko ont été blessés. Tous les quatre, au cours d’une même mission, à Pokrovsk. Au moment où l’opération de sauvetage était déjà en cours, l’envahisseur a de nouveau bombardé la ville et a visé un bâtiment voisin. Des secouristes étaient en train de charger les blessés dans une voiture pour les emmener à l’hôpital lorsqu’ils ont été touchés par des éclats d’obus. Heureusement, tout le monde a survécu.

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Un ambulancier, Oleksandre Tchivenkov, a été littéralement recouvert par le mur d’un bâtiment précédemment détruit. Il était en train d’aider un homme qui se trouvait sous les décombres après la première explosion quand le deuxième bombardement s’est produit. « Je lui ai demandé ce qu’il ressentait, il a répondu : « Je pensais que j’étais mort » », se souvient Oleksandr Savenko. C’est seulement quand il a entendu la voix d’un secouriste demandant s’il y avait des survivants qu’un homme s’est rendu compte qu’il était en vie. Il a crié : « Oui, je suis vivant » ! Il est sorti de sous les décombres et malgré les blessures, il a commencé à aider les victimes. Une vidéo confirme qu’il a aidé sept autres personnes ce jour-là. Parmi elles, un officier de police qui avait perdu un bras. « Oleksandre est donc un héros », déclare son chef avec fierté. Et il se corrige : « Tous mes gars sont des héros ».