Anne & Laurent Champs-Massart Couple des écrivains français

Photographe Oleksandr Glyadyelov : « Et j’ai vu »

Culture
16 septembre 2025, 09:25

Le 4 septembre 2025, à la Maison ukrainienne, au cœur de Kyiv, eut lieu l’ouverture de l’exposition de photographies d’Oleksandr Glyadyelov intitulée « Et j’ai vu ». Cette exposition rassemble 323 photographies prises par le photographe ukrainien de 1989 à 2024. C’est-à-dire la période qui va de l’Indépendance du pays à l’invasion russe, et ses ravages.

Glyadyelov est né en 1956, en Pologne, dans la ville de Legnica. À l’âge de 6 ans, il rejoint l’Ukraine avec sa famille. À 18 ans, il entre à l’Institut Polytechnique de Kyiv, où il étudie l’optique et l’instrumentation. Dans les années 80, Glyadyelov commence à photographier la réalité qui l’entoure. Ses premières photos sont prises avec un Leica M6, sur des pellicules de 35 mm, en noir et blanc. Jamais Glyadyelov n’a photographié autrement qu’en noir et blanc, et, — dixit l’artiste, — l’appareil ne le quitte qu’au moment d’aller sous la douche.

Oleksandr Glyadyelov a énormément voyagé. Il a témoigné de nombreux conflits armés et de crises humanitaires, tant en Europe et dans le Caucase (Moldavie, Géorgie, Arménie, Tchétchénie…), qu’en Afrique (Somalie, Soudan du Sud, Kenya…). Pour autant l’accrochage à la Maison ukrainienne, qui court du 4 septembre au 5 octobre, est exclusivement dédié à l’Ukraine. À l’Ukraine, à son histoire contemporaine, son paysage social, ses événements révolutionnaires, militants, et militaires.

Nous voudrions lire cette exposition non seulement au travers de la très haute qualité esthétique de l’artiste que par les textes, inscrits sur des panneaux, qui l’accompagnent et la démultiplient.

Tout commence en 1991. En entrant dans la Maison ukrainienne, le premier cliché que voit le visiteur représente l’immensité d’un champ. La profondeur de l’horizon appelle le regard et les pas. L’œil avance dans ce paysage agricole, avec la ligne de fuite des sillons et la verticalité de quelques arbres. Mais il s’agit de bien plus que cela. Glyadyelov a capturé un moment-clef. Il s’agit de l’instant où les Ukrainiens, ayant accédé à leur seconde Indépendance, tracent, en étendant des cordes, les frontières qui les séparent de la Russie. Ces frontières, que le Mémorandum de Budapest de 1994 avait promis de protéger en cas d’agression (protection accordée en échange de la démilitarisation de l’Ukraine), — ont été violées par les Russes dès 2014, et les signataires du Mémorandum n’ont pas honoré leurs promesses, abandonnant l’Ukraine démilitarisée à l’agresseur.

L’imagine capturée par Glyadyelov montre que ce sont des individus qui tracent les contours de leur pays, à même leur terre, une des plus fertiles du monde. Quant à l’affirmation d’indépendance, elle fut aussi intérieure, et aussi faite par des individus ; en témoigne la révolution dite de granite, qui eut lieu en 1990. Les photographies de l’événement se disposent sur le mur droit du rez-de-chaussée de la Maison ukrainienne.

Les étudiants s’installèrent sur la place Maïdan (de son nom actuel), entamant une grève de la faim pour lutter contre l’ingérence russe au sein du parlement ukrainien. Glyadyelov était là. Il a immortalisé les visages de ces jeunes gens. Tout comme il était là lors des grandes manifestations des mineurs du Donbas. Et le visiteur d’aujourd’hui ne peut manquer de saisir à quel point le recours à la manifestation pacifique et la revendication citoyenne est indissociable de la façon dont les Ukrainiens construisent et défendent leurs valeurs.

Ainsi que l’écrit l’historien Yaroslav Hrytsak, auteur du premier panneau : « La transformation rapide des Ukrainiens, d’une nation presque disparue en une nation indépendante, semblait presque miraculeuse ». Ces années qui virent le passage d’un État colonisé à un État libre, le premier drapeau ukrainien hissé sur le parlement, le passage de la faucille et du marteau au trident millénaire, le passage du patriarcat de Moscou au patriarcat ukrainien, la sortie du silence des grecs orthodoxes, jusqu’ici interdits, tout ceci, Glyadyelov l’a capturé avec son Leica. Le philosophe Volodymyr Yermolenko résume très bien cette période, qui ressemble à un « album de famille », mais exprime surtout la « vie malgré la mort ».

« La vie malgré la mort », en effet. Car Glyadyelov a également su photographier les premiers lieux de mémorialisation, comme à Bykivnia, où, dès 1994, les Ukrainiens transformèrent les charniers des victimes du régime soviétique en lieux de mémoire. Bykivnia est un nom parmi d’autres. Combien le peuple ukrainien verra-t-il de fosses communes sur le chemin de sa liberté ? La suite de l’exposition fournit certaines clefs.

Portrait d’Oleksandre Glyadyelov

Dès 2004, la place Maïdan redevient le lieu d’une revendication populaire, avec la révolution orange. Les citoyens ukrainiens réinvestissent la place pour demander, une fois de plus, la fin de l’ingérence russe et exprimer la volonté ukrainienne de rejoindre la famille européenne. Cette section, le philosophe Vaktang Kebouladze l’intitule « Une lueur d’espoir orange ». Lueur simplement, mais espoir quand même, et le philosophe de citer ces mots éloquents de Lessia Oukraïnka « sans espoir, j’espère ». Car il ressort de cette exposition l’impression à la fois d’une lutte et d’une beauté inextinguibles, mais sans cesse contrecarrées par le retour de l’acharnement destructeur russe.

Dix ans après la révolution orange, en 2014, la révolution de l’Euro-Maïdan s’empare à nouveau de la place centrale de Kyiv pour exprimer, à cor et à cri, les mêmes revendications : la fin de la corruption, l’indépendance véritable, le respect des valeurs démocratiques, le rapprochement avec l’Europe. La journaliste Myroslava Bartchouk relate ces moments fondateurs. Ils incarnent à ses yeux « l’éternel esprit ukrainien », un esprit capable à la fois de tirer de chaque personne le meilleur d’elle-même mais aussi de créer une réelle cohésion sociale.

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À la révolution de l’Euro-Maïdan a succédé l’invasion du Donbas et l’annexion de la Crimée par les Russes. L’écrivaine Luba Yakymtchouk, sur le panneau de la section dédiée à l’invasion du Donbas, raconte les premiers instants de résistance dans la ville de Louhansk, aujourd’hui sous occupation. Avec 2014, l’Ukraine n’est plus seulement en train de manifester, de se rassembler, de se souder. Elle n’a plus le choix. Elle prend les armes. Les photographies de Glyadyelov nous font alors pénétrer dans la guerre, qui dure, malheureusement, jusqu’à aujourd’hui. Il est flagrant qu’à l’instant précis où les photographies de l’artiste rejoignent l’actualité, l’espace se resserre. À mesure qu’on se rapproche de ce que vivent les Ukrainiens, la scénographie se fait plus repliée, il y a moins de champ, moins de perspective. L’attention avec laquelle les visiteurs pouvaient regarder les détails d’un monde passé (celui des années 90), n’est plus possible face aux images du quotidien.

Très habillement, la disposition des photographies se rapproche de l’intime, du vécu immédiat. Iaryna Tchornohouz, poétesse engagée dans les forces armées dès 2019, aborde cette section dans un panneau qu’elle intitule « La période de l’oubli », tant il est vrai que le monde n’a pas compris (ou n’a pas voulu le faire) la profondeur de la morsure. Les crocs sont toujours plantés dans la chair ukrainienne. Cela dure.

Et lorsqu’est abordée la bataille de Kyiv, qui eut lieu en février 2022, alors, pour la première fois dans l’exposition, les images se superposent, certaines se chevauchent, formant un panneau continu. Toutes ces photographies parlent de destruction : ponts détruits, immeubles éventrés, routes pulvérisées, et toutes ces images, capturées par le Leica de Glyadyelov, la plupart des Ukrainiens les ont vécues. Aussi la scénographie (signée Igor Ouvaroff et Oleg Sosnov) semble chercher à lier entre elles ces images, comme pour recréer du lien, contrecarrer le démembrement, l’explosion tant territoriale, corporelle, que morale, engendrée par l’invasion russe. C’est la poétesse Svitlana Povalyaeva qui a écrit le texte accompagnant cette section. Elle a tout vécu des évènements visibles dans l’exposition. Et elle a vécu bien au-delà des images. Ses deux fils, Vasyl et Roman Ratoushnyi, respectivement 28 et 24 ans, ont été tués par les Russes.

Dans cette exposition, l’art n’est ni dissociable de la vie, ni de la mort, ni de la vie surtout, car la mémoire des personnes mortes et la connaissance de leur histoire sont aussi et surtout la vie.

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Voici l’art, dans toute sa force primordiale. C’est le lien direct et intrinsèque avec l’horreur vécue « malgré ». La section, isolée du reste de l’exposition au deuxième étage, nous prévient : attention ! Les images qui vont suivre sont douloureuses à voir. Ce ne sont pas que des images, l’espace se resserre encore : certaines photographies semblent être tombées des murs : elles gisent, à terre. Comme les corps des civils assassinés à Boutcha. Fosses communes. Terre. Cadavres. Yevhen Spirin, qui a participé à l’exhumation des charniers de Boutcha, a écrit le texte qui accompagne cette section. Ce journaliste, devenu soldat, intitule son texte « Mélangés à la terre ». L’état de décomposition des corps, sur certaines photographies, en noir et blanc toujours, se confond en effet à la terre. Et l’analogie n’est pas que verbale. Il faut que l’Ukraine retrouve ses contours pour les Ukrainiens ne perdent plus les contours de leurs corps. Comme il y eut des Ukrainiens traçant les frontières, en 1991, il y eut des Ukrainiens, en 2022, qui sortirent de terre leurs compatriotes massacrés, et qui leur rendirent leur identité.

Il n’y a pas de fin à cette histoire, comme il n’y a pas de fin à l’injustice, ni à la souffrance. Les dernières photographies exposées sont recouvertes de neige. De nombreuses tombes y figurent. Les dernières paroles sont celles de Ioulia Païevska, de son surnom militaire Taïra, femme extraordinaire engagée dès 2014, et qui fut, après avoir été capturée par les Russes, torturée. Cette femme qui a survécu à l’enfer nous parle d’un chemin qu’il faut poursuivre, et voilà : l’exposition se termine sur un chemin de terre. Un militaire y marche. Pour retrouver le contour des individus, de leurs valeurs, et de leur pays.

Nous savons tous où cette marche mène. Mais personne ne sait quand elle s’arrêtera.

Cette exposition, intitulée « Et j’ai vu », fait symboliquement référence à une expression récurrente de l’Apocalypse de Jean. Il n’est pas outrancier de dire que l’Ukraine vit une apocalypse, si l’on considère que toute son histoire a cherché, dans la dignité et le courage, à détruire l’ancien monde oppresseur pour permettre l’avènement d’un monde nouveau, libre, juste. Tel est le « Et j’ai vu » des photographies d’Oleksandr Glyadyelov : entre récit et prophétie. Les photographies montrent ce qu’elles ont vu du passé, ce qu’elles voient du présent, mais elles montrent aussi toutes les visions futures au nom desquelles tant de résistances ont eu lieu.