Margarita Dykalyuk Rédactrice en chef du journal The Ukrainian Week/Tyzhden

Olechky : le plan ukrainien de sauvetage des civils

Guerre
25 octobre 2026, 16:17

À Olechky, ville occupée de la région de Kherson, la population souffre de faim, d’épuisement et de manque de soins médicaux. Igor Mantsourov, membre correspondant de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, directeur de l’Institut des recherches statistiques systémiques et ambassadeur chargé de missions spéciales de l’IHRC [Commission internationale des droits de l’homme – ndlr] auprès des Nations unies détaille le plan que propose l’Ukraine pour aider à sauver des civils.

— Pour l’Ukraine qui a vécu le Holodomor [famine des années 30 – ndlr], ce qui se passe actuellement à Olechky revêt une importance particulière. Ne risquons-nous pas de répéter l’histoire, alors le monde est au courant des souffrances humaines mais tarde à agir ?

— Selon les données de l’administration militaire municipale d’Olechky, environ 2 000 personnes se trouvent encore aujourd’hui dans la ville même, dont au moins 35 enfants, et 162 enfants au total dans les localités de la commune. Il n’y a plus d’approvisionnement régulier en nourriture, en médicaments et en eau potable depuis le printemps 2026. Les voies terrestres sont minées et soumises aux frappes de drones ; il n’existe aucun couloir sécurisé pour évacuer la population. Les gens meurent de faim et manquent de soins médicaux.

Pour les Ukrainiens, le mot « famine » ne sera jamais un simple terme humanitaire. Les générations qui ont survécu le Holodomor nous ont transmis le souvenir de la façon dont la famine devient un instrument de pouvoir sur les gens, tandis que le monde fait semblant, depuis des années, de ne rien voir.

Aujourd’hui, alors qu’à quelques kilomètres des positions ukrainiennes, des gens meurent d’épuisement, nous n’avons pas le droit de garder le même silence. Certains diront que la comparaison avec le Holodomor est exagérée. Mais pour ceux qui sont restés à Olechky, la différence entre une « crise humanitaire » et le Holodomor ne se mesure pas à l’aune de la terminologie, mais au nombre de jours qu’ils sont encore capables de tenir.

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Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe et le ministère ukrainien des Affaires étrangères ont déjà attiré l’attention sur cette situation. Cependant, les déclarations ne nourrissent ni ne soignent. À l’approche de l’hiver, chaque semaine d’attente devient mortelle.

— Quel plan d’action concret la Commission internationale des droits de l’homme propose-t-elle pour sauver les civils à Olechky, en territoire occupé ? À quelle étape en est actuellement ce programme ?

— Le 25 septembre 2026, l’IHRC a élaboré et soumis à l’examen des agences spécialisées des Nations unies un Programme d’aide humanitaire consolidé d’urgence (Urgent Consolidated Humanitarian Assistance Programme, UCHAP) destiné aux groupes de population les plus vulnérables d’Olechky. Je tiens à souligner qu’il s’agit d’une proposition adressée aux instances de l’ONU, et non un programme déjà approuvé par l’ONU. L’IHRC est une organisation indépendante de défense des droits de l’homme et ne fait pas partie du système des Nations unies.

Son objectif principal est de regrouper les efforts dispersés au sein d’une opération humanitaire unique, sous la houlette du Coordonnateur des Nations Unies pour les affaires humanitaires en Ukraine et du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).
Les acteurs suivants doivent participer à la mise en œuvre du programme :
• le Comité international de la Croix-Rouge — en tant qu’intermédiaire neutre ;
• le Programme alimentaire mondial ;
• l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ;
• l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ;
• l’UNICEF ;
• l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ;
• le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ;
• le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.

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Les travaux sur cette initiative se sont intensifiés. Grâce à la représentation de l’IHRC à Washington, il a été possible d’établir un contact avec le bureau d’un sénateur américain afin d’obtenir le soutien d’organisations internationales.

Le 6 octobre, l’IHRC a adressé des notes verbales au Bureau exécutif du Secrétaire général des Nations unies, à l’OCHA et au Directeur général de l’OIM. Celles-ci contenaient une demande visant à ce que le programme soit examiné en priorité, qu’une réunion d’information stratégique soit organisée et qu’un responsable technique de l’OIM soit désigné. Le lendemain, ces notes ont été transmises au ministère des Affaires étrangères de l’Ukraine et au Commissaire aux droits de l’homme de la Rada suprême d’Ukraine.

Le secrétaire général de l’IHRC, Rafal Marcin Wasik, s’est également adressé aux dirigeants de l’Église catholique en Pologne. Ceux-ci ont ensuite transmis la question au Vatican.
Cette requête est également examinée par le secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l’Ukraine.

— La situation à Olechky a été abordée lors d’un entretien téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Le pape, qui venait de sortir de l’hôpital, a immédiatement évoqué Olechky au téléphone avec Poutine. Dans le même temps, Moscou accuse l’Ukraine de « bloquer » la ville. Comment évaluez-vous cela ?

— Selon Youri Ouchakov, conseiller du chef du Kremlin, les deux parties ont évoqué leurs inquiétudes concernant la situation humanitaire dans la ville et ont convenu que la commissaire russe aux droits de l’homme, Yana Lantratova, resterait en contact avec l’équipe de la première dame des États-Unis, Melania Trump. Mais il convient d’examiner attentivement la manière dont Moscou s’exprime : elle se présente comme une partie préoccupée tout en avançant la thèse du « blocus ukrainien ».

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C’est le droit international humanitaire qui apporte ici le meilleur argument. L’article 55 de la quatrième Convention de Genève oblige la puissance occupante à approvisionner la population en denrées alimentaires et en médicaments. L’article 59 va plus loin : si la population n’est pas suffisamment approvisionnée, la puissance occupante est tenue d’accepter les opérations humanitaires et de les faciliter par tous les moyens disponibles. La Russie est partie à ces conventions. Toutes les parties au conflit sont tenues de laisser passer l’aide et de ne pas empêcher le départ des civils, mais la responsabilité principale incombe aux autorités d’occupation. Et « faciliter par tous les moyens » signifie non seulement ouvrir la barrière, mais aussi ne pas tirer.

Le chef de l’administration d’occupation de la région de Kherson, Vladimir Saldo, a déclaré le 7 octobre qu’il était prêt à examiner les propositions de Kiev. Il est donc facile de vérifier la sincérité de Moscou : si elle est réellement préoccupée par le sort des habitants d’Olechky, qu’elle le prouve non pas par de nouveaux canaux de communication, mais en acceptant l’accès de l’ONU et du CICR, ainsi qu’en fournissant des garanties écrites concernant la sécurité de leur personnel et leur évacuation. L’évacuation doit être volontaire, se dérouler sous une supervision neutre, et chacun doit avoir le droit de choisir sa destination. Un « déplacement » vers une destination déterminée par Moscou sans une telle supervision ne constituera pas un sauvetage.

— Comment propose-t-on d’organiser le sauvetage des civils à Olechky ?

— Le plan de sauvetage s’inspire de la logique des opérations humanitaires de l’ONU et prévoit quatre étapes successives.

Phase zéro — négociations sur une trêve humanitaire et la garantie d’un accès sécurisé, sous la médiation du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies et du Comité international de la Croix-Rouge.

Première phase — acheminement de denrées alimentaires, des médicaments et d’eau potable, ainsi que soutien à l’hôpital local.

Deuxième phase — évacuation volontaire des civils qui souhaitent partir. Il s’agit avant tout des enfants, des personnes malades, des personnes âgées et des personnes en situation de handicap.

Troisième phase — l’accueil des personnes évacuées, la fourniture d’une aide médicale et psychologique, ainsi que la mise à disposition d’un lieu d’hébergement.

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Le principal obstacle réside dans le minage généralisé du terrain, qui rend l’évacuation terrestre extrêmement dangereuse. C’est pourquoi nous avons développé le concept de « couloir d’évacuation aquatique d’urgence » : une traversée du Dniepr à bord d’embarcations civiles légères portant les insignes distinctifs du CICR et de l’ONU. La longueur du tronçon navigable s’élève à environ un kilomètre. Il s’agit de l’itinéraire le plus court et le plus sûr vers le territoire contrôlé par l’Ukraine, qui permet de contourner les champs de mines. Toutefois, la traversée n’est possible qu’à condition qu’une trêve humanitaire soit convenue et que le Service national des situations d’urgence (DSNS) assure une assistance de sauvetage adéquate.

Mon expérience dans la conception et la mise en œuvre de telles opérations dans 14 pays, notamment en Angola, qui était à l’époque le pays le plus miné au monde, montre que la probabilité de se faire exploser par une mine sur un kilomètre de voie navigable est d’un ordre de grandeur inférieur à celle sur 35 à 50 kilomètres de routes terrestres. L’OIM, où j’ai travaillé pendant 15 ans, refusait catégoriquement, dans de telles conditions, d’envisager ne serait-ce que l’évacuation par des voies terrestres minées.

L’itinéraire doit bien sûr être approuvé par les Forces de défense. La principale menace ici réside dans les tirs sur les embarcations ; c’est pourquoi aucun responsable d’une agence humanitaire ne fera traverser le Dniepr à son personnel sans garanties écrites de sécurité de la part du commandement russe. Ces garanties ne peuvent être obtenues que par le biais de négociations menées par l’ONU et le CICR. Le couloir fluvial constitue donc l’une des options possibles, mais l’itinéraire définitif sera déterminé par les négociations et l’évaluation de la sécurité.

Le budget prévisionnel du corridor aquatique s’élève à 3,5 millions de dollars américains. Le coût total du programme de 60 jours, qui dépend du nombre de personnes à sauver — entre 2 000 et 6 000 —, est estimé entre 3,4 et 8,1 millions de dollars. À l’échelle des opérations humanitaires internationales, ces montants sont relativement modestes. En revanche, le prix de l’inaction se mesure en vies humaines.

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Nous ne cachons pas les risques, car leur prise de conscience est une condition indispensable à une planification sérieuse. Parmi les menaces possibles figurent les provocations lors du transfert des personnes, les mesures de filtrage, les tentatives d’utiliser le couloir à des fins militaires, l’enlèvement d’enfants vers la Russie sans leurs parents, la détérioration des conditions sur le fleuve en automne et en hiver, ainsi que les campagnes d’information diffusant des allégations concernant un prétendu « blocus ukrainien » d’Olechky.

Afin de réduire ces risques, des mesures préventives concrètes ont été prévues : la coordination des actions via le système de communication humanitaire de l’OCHA et du CICR, la présence d’observateurs internationaux, l’enregistrement de chaque personne évacuée, des garanties de préservation de l’unité familiale sous la supervision de l’OIM et de l’UNICEF, l’évacuation prioritaire des personnes alitées par voie terrestre, ainsi que la réalisation de l’opération avant l’arrivée des grandes gelées.

— Vous disposez d’une longue expérience au sein du système des Nations Unies et avez participé directement à des opérations humanitaires dans des zones de conflits armés (notamment au Mozambique, en Angola, au Libéria, au Rwanda et dans les pays de la région des Grands Lacs africains, ainsi que sur le territoire de l’ex-Yougoslavie). En quoi cette expérience vous a-t-elle aidé à mettre en place le programme de sauvetage des civils à Olechky ?

— Ces missions m’ont appris des règles strictes. Un couloir ne fonctionne que lorsque ses paramètres ont été convenus à l’avance et par écrit : l’heure, l’itinéraire, les signes distinctifs, le nombre d’embarcations. Un médiateur neutre doit être présent sur les deux rives. Les listes des personnes évacuées doivent être transparentes, sinon l’opération humanitaire se transforme en un instrument de déplacement forcé. Et encore une chose : le succès de l’évacuation dépend de la préparation de la partie d’accueil. Sur le rivage, des médecins, des logements, des psychologues et des services chargés de la protection de l’enfance doivent attendre les personnes. Au Mozambique et au Kosovo, nous avons pu nous en convaincre : le retour et la réintégration de masses importantes de personnes ne sont possibles que lorsque chaque étape est planifiée à l’avance.

Lorsque l’initiative en était encore à ses balbutiements, les sceptiques ne manquaient pas. « L’ONU ne fera rien là-bas », « C’est une guerre sans règles », « La logistique d’une telle opération dépasse l’imagination »… Ma réponse, en tant que personne ayant participé à des dizaines d’évacuations de ce type, est simple : la plupart des guerres de ces cinquante dernières années se sont déroulées sans respect des règles — de l’Angola au Rwanda en passant par le Soudan du Sud. C’est précisément dans de telles conditions que la diplomatie humanitaire s’est souvent révélée être pratiquement la seule chance de sauver des civils. Et le Rwanda, où près de 800 000 personnes ont perdu la vie en 1994, ainsi que Srebrenica, tout près de chez nous, nous rappellent le prix que le monde paie lorsque cette chance est perdue.

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La vérité sur les habitants d’Olechky est aujourd’hui simple et effrayante : à un kilomètre de leur terre natale, des gens meurent, alors qu’une solution pour les sauver existe déjà. Il existe un plan prêt à être mis en œuvre, un budget chiffré, une logistique bien pensée, ainsi que des appels lancés à l’ONU, à l’OIM et au Conseil national de sécurité. Il ne manque qu’une seule chose : la volonté politique nécessaire pour transformer ce plan en opération, et le consentement de la Russie, qu’elle est tenue de donner en vertu du droit international.

C’est de la rapidité avec laquelle elle sera trouvée que dépendra la survie jusqu’au printemps de ceux qui attendent aujourd’hui d’être secourus. Cet appel ne concerne pas seulement Olechky. Il nous concerne tous. Et pas seulement les Ukrainiens, mais aussi les citoyens d’autres pays.

Le cas d’Olechky pourrait faire jurisprudence : la manière dont la communauté internationale agira ici déterminera ce à quoi pourront s’attendre les habitants des autres communes occupées d’Ukraine.