Serhiy Demtchouk Ancien rédacteur en chef du journal The UKrainian Week/ Tyzhden, militaire

Mykola Bytchuk : « A l’armée, on n’a pas assez de temps pour tourner un film. On part en mission, on revient…»

Guerre
11 octobre 2026, 11:02

Mykola Bychuk, originaire de Tchernihiv, comédien de théâtre, metteur en scène et militaire, a raconté à Tyzhden le tournage de son documentaire En Février consacré au siège de sa ville natale en 2022, de son service militaire et de la façon dont, pendant la guerre, il a appris que son film avait remporté le prix du « Meilleur documentaire » en Bulgarie.

Mykola Bychuk a étudié à la faculté d’économie de Tchernihiv. Mais dès sa deuxième année, il s’est rendu compte que la finance n’était pas sa vocation. Il s’est alors inscrit à l’Université nationale de théâtre, de cinéma et de télévision d’Ivan Karpenko-Kary à Kyiv. Parallèlement, il a commencé à travailler au Théâtre de la jeunesse de Tchernihiv. Il y a travaillé pendant environ 15 ans avant son service militaire. Au sein de l’armée, il a combattu à Pokrovsk et à Vovchansk, et actuellement défend la région de Zaporijjia.

— Avant, je faisais beaucoup de rap. Je voulais en faire ma carrière. Je m’étais fixé des délais précis. Ils sont arrivés, mais je n’avais pas obtenu ce que je voulais. Ça ne me rapportait pas d’argent, cela n’était pas devenu mon activité principale. Mon groupe s’appelait « Depo 02 », et je me produisais aussi beaucoup en solo. La musique a commencé à changer, à devenir plus commerciale. Cette nouvelle tendance ne m’a pas attiré, je ne me suis pas retrouvé dans ce nouvel univers. J’ai décidé d’arrêter. Par hasard, on m’a invité à rejoindre un studio de théâtre en tant qu’acteur. J’ai eu envie d’essayer. Le théâtre, c’est cette scène depuis laquelle on peut s’adresser aux gens sur différents sujets. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler au Théâtre de la Jeunesse tout en poursuivant mes études. J’ai participé à divers projets avec les théâtres de Zaporijjia, de Lutsk et de Khmelnytskyi. Par la suite, je suis passé au Théâtre dramatique de Tchernihiv.

— Quel rôle t’a marqué ou dont tu es fier ?

— J’ai un spectacle solo intitulé « Pourquoi les gens ne… ». C’est l’histoire d’une personne qui a décidé de mettre fin à ses jours en sautant du toit d’un immeuble. On a même commencé les répétitions sur le toit. On voulait y donner la première. Mais lors d’une des répétitions, la police est arrivée, appelée par les voisins. Ils avaient vu un type courir sur le toit en criant quelque chose. Les policiers sont entrés et ont dit : « Du calme, restez tranquilles, les gars… ». Ils ont cru que je voulais vraiment sauter.

Nous adaptons constamment ce spectacle en fonction de la scène sur laquelle nous nous produisons. Nous y abordons des questions intéressantes. Au fil du temps, je change en tant que personne. Et ces thèmes m’intéressent, j’aime y réfléchir. Le spectacle comporte une partie interactive avec le public. La façon dont les spectateurs réagissent et répondent est également passionnante. Et la guerre a redéfini ces sens d’une manière nouvelle. C’est un spectacle très vivant, toujours à fleur de peau.

— As-tu parfois l’occasion de t’échapper de l’armée pour jouer, par exemple, ce spectacle solo ?

— Non. J’aimerais bien, mais cela demande du temps. Et à l’armée, on n’en a pas. Mais bon, tout est possible.

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– Il t’arrive parfois, après les rotations, d’aller voir un spectacle. Comment la vie théâtrale a-t-elle évolué pendant cette guerre à grande échelle ?

— J’essaie de suivre l’actualité du théâtre ukrainien. Ceux qui le veulent changent. D’autres restent à l’écart de la guerre. J’ai vu trois pièces au théâtre « Nafta » de Kharkiv. Ce thème revient dans chacune d’elles, de manière naturelle et sans être imposé. Elles trouvent un équilibre assez juste. Et cela plaît au public, me semble-t-il. Mais quand on crie depuis la scène des choses du genre « tue ce salaud », cela suscite des sentiments mitigés. On a envie de dire : « Va donc prendre un fusil d’assaut et tue ». Il faut chercher ce qu’il y a à dire depuis la scène. La dernière pièce du théâtre « Nafta », intitulée L’orgie des cyborgs, m’a marqué. Ils ont mis en lumière le problème de la crise écologique dans le pays due à la guerre. Les créateurs du spectacle se sont rendus dans d’autres régions où ont lieu des combats, ils ont discuté avec des personnes qui s’occupent du déminage. Ils ont montré quelles pourraient être les conséquences pour notre terre et notre eau. Ils ont accompli un travail colossal. C’est très intéressant, et pourtant, personne n’a crié « guerre » depuis la scène.

— Comment la guerre à grande échelle a-t-elle commencé pour toi ?

— J’étais à Kyiv. Je m’apprêtais à m’installer dans la capitale. J’avais prévenu le théâtre que je resterais jusqu’à la fin de la saison. J’avais même déjà déménagé certaines de mes affaires. C’était ma troisième tentative pour m’installer dans la capitale, car il y a là-bas des tournages, des castings… Nous avions même déjà prévu des représentations à Kyiv. Mais le 24 février, je me suis réveillé avec ces mots : « Mykola, lève-toi, la guerre a commencé ». Avec des copains de Tchernihiv, on louait un appartement à Troïeshchyna. On a pris un café le matin, on a fait nos valises et on est partis pour notre ville natale. Il y avait des files d’attente aux stations-service, des chars qui roulaient, des frappes aériennes. Une nouvelle réalité, un tableau effrayant.

Les premiers jours, le son de la sirène nous bouleversait profondément. On ne savait pas quoi faire. On ne savait qu’une seule chose : il fallait rester chez soi.

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On avait aménagé un abri anti-bombes dans le sous-sol de l’immeuble. Il y avait énormément de familles là-bas. Tout le monde apportait des affaires et les remettait aux militaires. On emportait tout ce qu’on avait chez soi. On préparait à manger pour les soldats. Puis les réserves se sont épuisées. Il y avait un centre de bénévolat dans mon quartier, je m’y suis rendu pour donner un coup de main. Nous nous rendions dans les quartiers bombardés pour distribuer des affaires et de la nourriture aux gens.

— C’est à ce moment-là que tu as commencé à tourner le film En Février ?

— Ça ne s’est pas fait tout de suite. Fin mars, j’ai pris conscience que je voulais raconter cette histoire. Qu’en tant qu’artiste, je ne pouvais pas rester silencieux face à ce qui se passait à Tchernihiv et en Ukraine. Je me suis demandé : que puis-je faire dans de telles circonstances ? Et j’ai compris que je pouvais tourner un film sur Tchernihiv et sur les gens qui font leur travail, et grâce auxquels la ville continue de tenir debout. En avril, nous avons commencé le tournage. Il n’y avait pas de scénario, seulement une idée. Au début, il y avait un seul caméraman, puis il a disparu, j’ai commencé à filmer moi-même avec mon téléphone, puis un autre caméraman est arrivé. Tout dépendait des circonstances : il y a des moments où on part et on filme. Ce n’est qu’ensuite, une fois le matériel en main, que j’ai commencé à élaborer le scénario et la structure. Quand il me manquait quelque chose, je m’adressais à la TV Suspilne. Tchernihiv, qui partageait ses ressources avec moi. J’ai également lancé un appel pour que les habitants de la ville m’envoient des vidéos. En fait, j’ai tourné un documentaire en envers : j’ai d’abord rassemblé les images, puis j’ai écrit le scénario.

J’ai vu mon film dans son intégralité une seule fois, lors de la première. Ensuite, à chaque projection, je prononçais quelques mots d’introduction puis je quittais la salle. Je ne peux pas le regarder. Je me souviens des paroles d’une femme dont l’appartement a été touché par une bombe. Nous nous tenions debout au milieu des décombres. Je lui ai demandé ce que cela fait de se réveiller à cause d’une explosion dans son propre appartement. Elle m’a répondu : « C’est douloureux, effrayant et dégoûtant ». C’est exactement le sujet de mon film.

Par la suite, on m’a proposé d’organiser une projection du film à Paris le 21 septembre 2022. Nous avons mis toutes nos forces à l’œuvre pour terminer le montage du film. La présentation a eu lieu dans l’ancien appartement d’Alain Delon, qui abrite aujourd’hui une institution quelconque (le centre culturel ukrainien, NdR). C’était un contraste saisissant : passer de l’Ukraine, en pleine guerre, à la France. Là-bas, tout est si décontracté, avec les défilés de mode…

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Les Français disaient qu’ils avaient besoin de plus de contenu de ce genre. Ils manquaient d’informations sur l’Ukraine. De tels projets pourraient contribuer à maintenir l’attention portée à la guerre. De retour en Ukraine, j’ai commencé à envoyer le film à différents festivals. Et c’est lors d’un festival en Bulgarie que mon film a remporté le prix. Je l’ai appris alors que je suivais ma formation de base à l’armée. Mais le film a également été remarqué lors de festivals en Allemagne, en Pologne et aux États-Unis. Il a été projeté aux quatre coins du monde pour soutenir l’Ukraine.

– Comment as-tu rejoint les Forces armées ukrainiennes ?

— Le théâtre a reçu un ordre indiquant qu’il était temps pour les hommes de mettre à jour leurs données auprès du Centre de recrutement. Du coup, une quinzaine d’entre nous ont été mobilisés. J’avais des connaissances dans la 2e Légion internationale, c’est pourquoi j’ai toujours su que j’essaierais d’intégrer précisément ce bataillon. Car dans la Légion, les gens s’engagent volontairement et en toute connaissance de cause ; il y a beaucoup d’étrangers, et j’avais entendu beaucoup de commentaires positifs de la part de mes amis de cette unité.

— Tu publies souvent des vidéos sur les réseaux sociaux. Peut-être que tu pourrais réaliser un nouveau film ?

— A l’armée, on n’a pas assez de temps pour tourner un film. On part en mission, on revient, il faut un peu de temps pour se reposer et se ressourcer. Et puis on repart au travail. J’aimerais vraiment me lancer dans un film, mais…

Quant aux vidéos que je publie sur les réseaux sociaux, c’est pour que les gens voient et comprennent quelle est la réalité actuelle. Tout le monde n’en a pas conscience. On a l’impression que les civils et les militaires vivent aujourd’hui dans deux mondes différents. Il faut garder à l’esprit le prix à payer pour chaque jour qui passe.

Il y a quelques jours, nous avons eu une rotation. On nous a arrêtés sur la route, au milieu d’une zone boisée. Les gars criaient qu’ils avaient un blessé. Ils l’ont jeté dans la benne de notre pick-up. Nous l’avons emmené vers les secours. Il y a eu du sang partout. Le véhicule des gars a été touché par un drone, et le blessé a été lacéré par des éclats. En chemin, il a demandé qu’on lui retire le garrot, car il souffrait. Bien sûr, personne ne l’a retiré…

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En temps de guerre, tout travail est pénible et stressant. Pour une raison que j’ignore, ce qui m’est le plus resté en mémoire, c’est le moment où nous avons évacué un camarade blessé. Dans ces moments-là, on se rend compte qu’on n’est qu’un grain de poussière dans cet univers. On n’est tout simplement rien. Tu vois un gars qui, comme toi, venait travailler à l’arrière d’un pick-up, et qui se vide de son sang. Mais heureusement, il a survécu. Après de tels moments, on repense à sa vie. On commence à voir différemment ses proches. On les apprécie davantage.