Des prisonniers de guerre ukrainiens subissent des tortures sauvages. Leurs témoignages peuvent nourrir de futures plaintes devant la justice internationale.
Deux ans et deux mois de captivité en Russie, des coups, des décharges électriques, la famine et les humiliations. Arslan Annaev, ancien prisonnier de guerre ukrainien, a raconté à Paris ce qu’il a vécu dans les centres de détention russes. Son histoire fait partie de celles recueillies par le projet documentaire True War Crime. L’objectif n’est pas seulement de recueillir les témoignages d’anciens prisonniers, mais aussi de documenter le système de violence auquel recourt le pays agresseur.
« C’est à Stary Oskol que ça a été le plus dur »
Arslan Annaev a passé 26 mois en captivité en Russie. Avant le début de l’invasion à grande échelle, il avait déjà une expérience militaire, et après le 24 février 2022, il a rejoint la défense territoriale. En mars 2023, il a été envoyé dans l’est de l’Ukraine.

Arslan Annaev
Le 29 mai, lors d’un combat dans la région de Donetsk, un petit groupe de militaires ukrainiens s’est retrouvé face à une unité russe nettement plus nombreuse. Selon Annaev, six défenseurs ukrainiens ont affronté environ nonante militaires russes. Trois de ses camarades ont été tués. Lui-même a été blessé et, après les tirs, s’est réfugié sous terre. Les militaires russes l’ont retrouvé, ainsi qu’un autre combattant ukrainien.
De suite, Annaev a été transféré d’un lieu de détention à l’autre. Au début, il s’agissait de camps de fortune et d’interrogatoires, puis du centre de détention provisoire n° 2 de Stary Oskol, dans la région de Belgorod. C’est là, selon ses propres dires, qu’il a subi les violences les plus brutales.
Au cours de ce qu’on appelle la « réception des prisonniers », ils ont été frappés à coups de poings, de pieds et de matraques en caoutchouc, et on a utilisé des pistolets électriques. Les passages à tabac ont duré des heures. Plus tard, le courant électrique a également été utilisé pendant les interrogatoires. Annaev a raconté qu’après l’un d’entre eux, il avait dénombré plus de deux dizaines de traces de brûlures sur son corps. Ses vêtements étaient par endroits brûlés.
La violence physique s’accompagnait de pressions psychologiques. Les prisonniers étaient contraints de participer à des vidéos de propagande et de répéter des affirmations imposées concernant l’armée ukrainienne et la guerre. Tout refus pouvait entraîner des sanctions.
Les séquelles de la captivité ne disparaissent pas après la libération. Annaev a évoqué les souvenirs qui refont surface et le sentiment de culpabilité envers ses camarades tombés au combat. Il a travaillé avec des psychologues, mais reconnaît qu’il n’existe pas de méthode universelle pour surmonter ce qu’il a vécu.
Les témoignages comme éléments de preuve
L’histoire d’Annaev a été racontée le 3 novembre au Centre culturel ukrainien de Paris, lors d’une rencontre organisée par l’ambassade d’Ukraine en France, en collaboration avec l’Union des Ukrainiens de France. Le travail réalisé dans le cadre du projet documentaire « True War Crime », présenté par le journaliste et vétéran ukrainien Mykhailo Dankanych, a constitué l’autre thème central de l’événement.

Mykhailo Dankanych
Selon lui, l’équipe a déjà enregistré 19 entretiens vidéo avec d’anciens prisonniers de guerre ukrainiens. Parmi eux, on trouve non seulement des militaires, mais aussi des civils dont la vie, avant l’invasion russe, n’avait aucun lien avec la guerre. Certaines de ces personnes ont passé deux ou trois ans en captivité. Cependant, tous ne sont pas prêts à parler publiquement de ce qu’ils ont vécu.
Dankanych souligne l’ampleur des violences constatées. Selon lui, les témoignages des Ukrainiens revenus de captivité en Russie font état d’environ 600 types de tortures.
Parmi les pratiques décrites figurent les passages à tabac, les tortures à l’électricité, les menaces, les humiliations, la pression psychologique et la contrainte à participer à des enregistrements de propagande. Il est important de noter que ces témoignages permettent de recenser non seulement des épisodes isolés de violence, mais aussi des méthodes récurrentes utilisées dans différents lieux de détention.
« Ce projet est mis en œuvre avec le soutien du Fonds international « Renaissance ». Les informations qu’il contient peuvent servir pour le travail des avocats des droits de l’homme et les futures enquêtes sur les crimes de guerre commis par la Russie », note le journaliste.
Combien d’Ukrainiens sont encore détenus en Russie ?
Il est difficile de déterminer le nombre exact de militaires et de civils ukrainiens détenus par la Russie. La partie russe ne transmet pas à l’Ukraine les listes complètes des prisonniers, et le lieu de détention d’une partie de ces personnes n’est pas officiellement confirmé.
En février 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait indiqué qu’environ 7 000 militaires ukrainiens étaient détenus par la Russie. En ce qui concerne les civils, en juin, le médiateur Dmytro Lubinets a fait état de 1 878 cas confirmés de détention illégale. Toutefois, selon ses estimations, le nombre réel de civils détenus par la Russie pourrait s’élever à environ 16 000.
En octobre, le Centre de coordination a fait état d’une autre catégorie de personnes : environ 1 500 Ukrainiens faisant l’objet de poursuites pénales illégales en Russie et dans les territoires temporairement occupés, mais dont la captivité n’a pas été officiellement confirmée par le Comité international de la Croix-Rouge. Parmi eux figurent aussi bien des militaires que des civils.
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C’est précisément l’absence d’informations complètes sur les personnes détenues, selon la partie ukrainienne, qui complique leur recherche et la détermination de leur sort.
La propagande comme moyen de pression
Dankanych a également attiré l’attention sur l’utilisation par la partie russe d’enregistrements de voix étrangères pour exercer une influence psychologique sur les prisonniers de guerre. Selon lui, dans l’un des établissements russes, on diffusait des enregistrements audio de personnes aux opinions pro-russes, notamment d’étrangers. Ces enregistrements véhiculent des affirmations sur la puissance de la Russie et sur le prétendu tort de l’Ukraine.
Le chercheur compare la situation des prisonniers de guerre ukrainiens au comportement de certains acteurs des médias occidentaux qui diffusent volontairement ce type de discours. Selon lui, une personne privée de liberté dans une prison russe n’a pas la possibilité de se soustraire à l’environnement informationnel qui lui est imposé. En revanche, les journalistes et commentateurs français qui relaient ces discours pro-russes jouissent d’une liberté de choix et ont accès à diverses sources d’information.
Le retour n’est pas la fin de l’histoire
Les témoignages d’anciens prisonniers ne sont pas seulement importants en tant que récits de ce qu’ils ont vécu. Ils permettent de localiser les lieux de détention, de reconstituer les pratiques de violence, d’identifier les responsables et de constituer un dossier de preuves en vue de futures procédures judiciaires.
Pour ceux qui sont rentrés chez eux, témoigner publiquement peut être une étape difficile. Tout le monde n’est pas prêt à revivre une expérience traumatisante devant une caméra ou un public. C’est pourquoi la collecte de ces témoignages nécessite du temps, de la confiance et une approche professionnelle.
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L’histoire d’Arslan Annaev est l’une des 19 témoignages recueillis par l’équipe de True War Crime. Chacun d’entre eux ne reflète pas seulement l’expérience d’un individu, mais offre également la possibilité de mettre en lumière ce que la Russie tente de dissimuler : les conditions de détention des Ukrainiens, les violences et les violations systématiques de leurs droits.
« La Fédération de Russie tente de donner une fausse image d’une captivité “humaine” des militaires ukrainiens », déclare Dmytro Lubinets, ombudsman ukrainien
La Russie tente de présenter à la communauté internationale une image trompeuse de conditions de détention prétendument confortables pour les prisonniers de guerre ukrainiens.
« D’après nos informations, la Russie tente de donner une fausse image des conditions de détention prétendument confortables des prisonniers de guerre ukrainiens. Elle veut montrer au monde entier que la captivité russe serait presque un sanatorium où les prisonniers de guerre ukrainiens et les otages civils se reposent, se soignent et se rétablissent », a déclaré Dmytro Lubinets, délégué de la Verkhovna Rada aux droits de l’homme, lors d’une conférence de presse à Ukrinform le 12 août 2026.
Il a souligné que, depuis 2022, les représentants du Comité international de la Croix-Rouge n’ont eu accès à aucun des lieux de détention des prisonniers de guerre ukrainiens sur le territoire de la Fédération de Russie.
Selon lui, la Russie utilise la tactique du « miroir » en tentant d’attribuer à l’Ukraine ses propres méthodes de traitement des prisonniers de guerre. En particulier, la propagande russe sort des séquences vidéo de leur contexte et les monte, notamment des images prises dans des bus après des échanges, qui, selon l’accord, ne devaient pas être rendues publiques.
« Je pense que le monde entier voit les photos montrant dans quel état reviennent les prisonniers de guerre ukrainiens – épuisés, ayant perdu des dizaines de kilos – et dans quel état reviennent les prisonniers de guerre russes. Beaucoup d’entre eux ont même pris du poids pendant leur captivité en Ukraine. Mais la propagande russe ne montre que le moment où ils ont été faits prisonniers par les Ukrainiens, laissant entendre qu’ils auraient vécu la même chose pendant tout ce temps », a souligné Lubinets.


