Roman Malko Correspondant spécialisé dans la politique ukrainienne

Maxym, commandant de section, ancien maquettiste du Tyzhden

Guerre
8 novembre 2026, 09:14

Maxym, commandant de section, combat aujourd’hui dans les rangs de la 5e brigade d’assaut. Avant février 2022, il travaillait comme maquettiste dans notre media Tyzhden. Notre collègue, journaliste Roman Malko, qui lui aussi combat aujourd’hui dans les Forces armées ukrainiennes, a recueillit ces propos.

À la veille de l’invasion à grande échelle, nous nous demandions, à la rédaction, comment les événements allaient évoluer : Poutine allait-il attaquer ou non ? La guerre allait-elle éclater ou non ? Bien sûr, nous ne pouvions absolument pas prévoir l’ampleur exacte de cette horreur. Les hypothèses étaient diverses, tout comme les arguments. Qui a vu juste et qui s’est trompé n’a plus vraiment d’importance. Au fond de nous, nous espérions sans doute tous que nous allions nous en sortir d’une manière ou d’une autre et que nous parviendrions à éviter le pire. Nous n’y sommes pas parvenu.

Nous venions tout juste de mettre le numéro sous presse lorsque tout a commencé. La rédaction s’est vidée en un clin d’œil. Maxym s’est d’abord rendu au bureau de recrutement, mais là-bas, son histoire de 2014 s’est répétée : on lui a dit d’attendre. Alors, il s’est finalement engagé dans la défense territoriale. À l’époque, ce n’était pas encore une unité de combat, mais une troupe qui assurait la garde aux postes de contrôle autour de la région de Kyiv.

« Les gens étaient tous différents, mais tous avaient le moral au beau fixe », se souvient Maxym. Puis, lorsque les agresseurs ont été repoussés de Kyiv, le mouvement d’autodéfense a commencé à s’essouffler, les gens sont retournés à leurs occupations, et seuls quelques-uns sont restés. La 5e brigade d’assaut était justement en train de se former, et Maxym s’y est engagé. Aujourd’hui, il sert dans l’Est du pays.

Le monde des militaires et celui des civils

« Ça fait quatre ans qu’on est ici. Sans relève, sans rien. Mes premières vacances ont duré sept jours. À l’époque, Bakhmout était encore à nous. La situation était mitigée, on défendait justement cette ville. J’ai revu ma femme et mon petit pour la première fois depuis onze mois. On s’est retrouvés à Lviv pendant trois jours. Cette première séparation, quand j’avais dû reprendre ma route vers l’Est, s’est plutôt bien passée. Mais quand je me suis retrouvé à Kyiv, j’ai compris à quel point je m’ennuyais là-bas. Il y avait quelques bonnes rencontres avec certaines personnes, et c’est tout. Je n’avais tout simplement rien à dire aux gens.

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Un jour, un ami m’a dit : « Je veux faire ma demande en mariage à ma copine, mais j’ai un dilemme : quelle bague choisir ? Une « Cartier » à 60 000 hryvnias ou quelque chose d’un peu moins cher, à 50 000 ?»… Vous voyez ce que je veux dire ? Les fiançailles, c’est un événement important dans la vie, mais quand même… Les gens vivent dans deux mondes complètement différents. Ici, chaque jour, pour notre travail, nous récupérons des colis à la poste. Nous recevons toutes sortes de kits, du fil de fer, des petites pièces. Et la question récurrente est : où trouver l’argent ? Bien sûr, l’État prend en charge une partie des frais, mais seulement une partie. On est obligés d’organiser des collectes », souligne Maxym.

« Aujourd’hui, nous devons régler un problème : notre antenne a été détruite. Il faut la réparer de toute urgence, ce qui coûte environ 100 000 hryvnias. Nous collectons déjà des fonds, mais je ne sais pas combien de temps cette collecte va durer. Je ne suis pas vraiment une personnalité médiatique, contrairement, par exemple, au Youtubeur Serhiy Sternenko qui récolte entre 6 et 12 millions de hryvnias par semaine. Je ne suis pas un professionnel de la communication, j’ai beaucoup d’autres tâches à accomplir sans relâche », explique-t-il.

« Vu du front, je suis très surpris que les gens aient des jours de congé. Il faut faire réparer notre voiture, mais le garage est fermé. Soit on s’en charge soi-même, soit on l’emmène dans un garage de dépannage. Et si la voiture n’est pas immatriculée, le garage de dépannage ne l’acceptera pas. Là où je suis, un garage digne de ce nom, ouvert 24 heures sur 24, serait une activité extrêmement rentable. Mais personne ne viendra s’installer ici pour ouvrir quoi que ce soit, car il y a des tirs en permanence. Et les habitants, eux, sont partis en congé. C’est pourquoi je dis qu’il existe deux mondes : celui des militaires et celui des civils ».

Je ne sais pas comment les gens vivent, à quoi ils pensent, ce qu’ils attendent. L’époque des slogans du genre « Je crois en les Forces armées ukrainiennes » est révolue. Il fallait agir dès hier.

« Je suis très surpris par ces gens qui n’ont absolument aucune idée de ce qui se passe. Et ils sont nombreux. Pour eux, la guerre se déroule quelque part, comme depuis 2014, quelque part dans l’Est. En ces gens s’en moquent. La guerre ne touche que ceux qui combattent, leurs proches, leurs amis, leurs connaissances. Or, il s’agit ici de la survie de l’État, tout le monde doit s’impliquer.

Manque-t-on donc de béton dans notre pays pour ne pas pouvoir préparer nos villes à la défense ? Dnipro, Zaporijjia… et bien d’autres villes encore doivent être mieux fortifiées : abris en béton, bunkers, car la guerre a déjà atteint un tel niveau que les abris en bois ne tiendront pas longtemps. Quoi qu’on en dise, les Russes ont suffisamment d’armes, et la Corée du Nord est venue en renfort. Et puis, construire en bois, c’est du passé. Bien sûr, quand on est en zone de combat, on ne peut pas vraiment se permettre de couler du béton. Mais dans les villes de l’arrière, il ne manque que la volonté », estime Maxym.

Nous n’avons qu’une seule option : tout le pays doit s’unir et se mettre entièrement en état de guerre, au point de renoncer aux loisirs. Oui, c’est ennuyeux. Mais ici au front, on ne va pas non plus en discothèque.

« Nous nous battons pour une vie normale à l’arrière. Mais quelle vie normale peut-il y avoir à l’arrière, alors qu’ici chaque jour est comme si c’était le dernier ? Certains meurent, d’autres deviennent invalides, tandis qu’à l’arrière, on se demande quelles baskets enfiler pour une soirée ou quelle bague acheter. Si tout continue comme ça, la société finira par se diviser définitivement. Pour parler franchement, il y a les Forces armées ukrainiennes, les bénévoles civils qui apportent leur aide, et ceux qui s’en fichent, tant qu’on ne les dérange pas. Et ces trois camps ne s’entendront jamais, je pense ».

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À propos de la démotivation

« Quel élan il y avait au début de cette guerre d’indépendance ! Puis il y a eu l’époque du « Je crois en les Forces armées ukrainiennes, j’aide les Forces armées ukrainiennes ». Elle est déjà révolue. Les événements aux États-Unis, la pression pour les négociations me laissent perplexe. Il y avait autrefois un jouet appelé « le Jdoun » (« ce qui attend » – ndlr). Eh bien, chez nous, une partie des Ukrainiens sont comme ces « Jdouns », qui attendent sans cesse quelque chose. Ils attendaient que Trump revient à la raison, ils attendaient la contre-offensive, ils attendaient les F-16, ils attendaient encore autre chose… Et pendant ce temps, ils ne faisaient rien eux-mêmes. Ils ne construisent même pas de fortifications. Autrefois, en temps de guerre, on mobilisait les employés des entreprises, on organisait une sorte de journée de travail collectif et on creusait des tranchées. C’était ça, la contribution de chacun à la victoire ».

Maxym poursuit : « L’Ukraine a de moins en moins d’amis, et ceux qu’elle a encore manquent cruellement de détermination. L’Iran et la Corée du Nord sont déjà pleinement engagés aux côtés des Russes. Et de notre coté, il y a des volontaires, la Légion internationale, ceux qui viennent de leur propre initiative. Quant aux autres pays, ils se contentent d’apporter leur aide, tout en s’inquiétant ou en manifestant leur perplexité. 

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Dans l’ensemble, il y a des gens bien dans l’armée, ils arrivent petit à petit, mais on ne peut pas vraiment dire qu’ils soient super motivés. Certains, qui sont arrivés directement dans notre unité et qui, pour parler franchement, n’ont jamais connu la galère, trouvent sans cesse à redire. Tantôt ils ont froid, tantôt le sol est trop dur pour dormir, tantôt c’est autre chose. Et moi, je repense simplement à ma première année et aux tranchées… ».

« Il faudrait retirer la statue de la Mère Patrie et y installer un grand fantassin ukrainien »

Maxym insiste : « Les fantassins, ce sont vraiment les titans de la guerre. J’y suis resté un peu moins d’un an. On mettait en place une unité pour laquelle il y avait une sélection, je l’ai passée avec succès, et le processus de transfert a commencé, mais j’ai été blessé lors d’une de nos opérations. Je m’en suis sorti. Je me suis vite remis sur pied et je me suis empressé de rejoindre ma nouvelle unité.

L’expérience d’un fantassin est inestimable : au moins, on comprend à quel point il est important d’assurer la couverture de l’infanterie .

C’est avant tout l’infanterie qui tient le front. Il faut trimer et tout porter soi-même. Si tu n’as pas pris de munitions, tu vas en manquer, et là, c’est fini, adieu. Personne ne rentrait chez soi, alors on en emportait le plus possible. Et ce n’est pas comme si on marchait simplement sur du bitume. En hiver, c’est de la boue, des ravins… C’est pourquoi il ne faut pas se contenter d’ériger un simple monument aux fantassins. Il faudrait retirer la statue de la Mère Patrie de Kiyv et y installer un grand fantassin ukrainien. Il le mérite. Et aujourd’hui, la dynamique de la guerre a tellement changé qu’une distance de dix kilomètres, c’est déjà, on peut le dire, une zone dangereuse. Les drones ont profondément bouleversé le cours de la guerre ».

À propos de la mobilisation

« Au Nouvel An, deux de ceux avec qui j’avais servi pendant ma première année ont péri. Des gars tout jeunes… Moi, j’ai au moins un peu vécu, mais eux, ils avaient entre 20 et 30 ans, leur vie ne faisait que commencer. L’un d’entre eux n’avait même pas d’enfants. Et c’est aussi un sujet important… », considère Maxym.

« Je trouve que c’est un peu injuste, notre système : « J’ai trois enfants, donc je suis exempté ». Et celui qui n’a pas eu le temps d’en avoir, alors ? Qu’il aille se battre ? Il meurt, et c’est tout : sa lignée s’est éteinte, celle d’un héros glorieux. Le fil s’est rompu. Et celui qui a trois enfants, tout va bien pour lui, cette guerre ne le concerne pas. Dans nos unités, il y a des gens qui ont trois ou cinq enfants, et ils combattent. Et les familles qui n’ont qu’un ou deux enfants, est-ce qu’elles n’ont pas besoin d’un père ? »

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Maxym se souvient d’un monsieur de 70 ans de la région de Ivano-Frankivsk. « Il nous a envoyé des boîtiers fabriqués à partir de tuyaux de plomberie en plastique pour des bombes. Il nous a dit : « Dites-moi comment les améliorer, je m’en chargerai ». Mais c’est inutile : nous imprimons tout sur une imprimante 3D. Je l’ai appelé et je lui ai dit : « Merci pour votre aide. Je comprends que vous souhaitiez apporter de l’aide concrète, mais il y a un petit détail qui change tout. Mieux vaut consacrer les ressources que vous dépensez pour ces tuyaux à l’achat de plastique pour les imprimantes 3D. Ça coûte de l’argent, ça aussi. Et la consommation de ce plastique est tout simplement colossale. Dans notre unité, plusieurs imprimantes fonctionnent en permanence, mais nous commençons déjà à en manquer ». Et il a accepté ».

À propos des projets

« Il faut que je vive encore un peu pour mon fils, pour ma famille ; il ne me reste plus beaucoup de temps. Je regrette énormément de ne pas voir mon fils grandir. Ma femme me dit que je lui manque. Il est justement à cet âge, 14 ans, où il devient un homme. Il faudrait que je sois à ses côtés, mais je ne suis pas là…

Il est à l’étranger avec ma femme depuis les premiers jours de la guerre. Il s’épanouit, apprend des langues. Je lui explique qu’il faut travailler pour être indépendant. Je lui dis qu’il doit compter sur lui-même, et non sur ma présence à ses côtés. Il doit se débrouiller tout seul et aider sa mère. Bon, il s’en sort tant bien que mal. Il connaît déjà plusieurs langues : l’allemand, l’anglais, et il a presque appris le français. Bravo à lui. Ce n’est peut-être pas idéal, mais c’est la réalité.

Pour l’instant, je ne sais pas comment ça va se passer, donc je ne fais aucun projet. Quand j’étais en permission, ma femme me disait : « Planifions ceci, planifions cela ». Je lui répondais : « Non, si on planifie tout ça maintenant, j’aurai trop peur de retourner au front ». Ici, il n’y a qu’un seul objectif : survivre et s’en sortir le mieux possible. À ce moment-là, je traversais justement une période difficile : mon père avait été hospitalisé dans un état grave. Et nous étions sur nos positions, la situation n’était pas facile. J’ai appelé ma femme, et elle a assisté au début des tirs. Elle s’est mise à pleurer, disant que j’avais appelé pour faire mes adieux. « Tu ne dois pas faire ça, ton père est malade, tu dois survivre à tout prix ». C’est difficile dans ces moments-là », confit Maxym.

Regrette-t-il de s’être engagé dans l’armée ?

« Non, je n’ai pas de regrets. La machine à remonter le temps n’a pas encore été inventée, il est impossible de revenir en arrière.

Comment pourrait-on regretter ? C’est mon pays, mes parents y vivent, mes grands-parents y ont vécu. Non loin d’ici se trouve le village où j’ai passé mon enfance, et où mes grands-parents sont enterrés. Hélas, je ne peux pas me rendre sur leur tombe, car le cimetière n’a toujours pas été déminé. C’est une zone interdite », explique-t-il.

Si je fuyais le pays, comment ferais-je pour vivre ensuite ? Peut-être que certains en sont capables, mais moi, je ne peux pas.

« C’est vrai, tout le monde est fatigué, on aimerait que ça se termine vite. Mais qu’est-ce que signifie le mot « se terminer » ? Mettre le conflit en suspens ? Pour, disons, cinq ans, à titre indicatif, peut-être même moins, puis une nouvelle vague viendra. D’ici là, les Russes auront affûté leurs lances et se seront réarmés. Et ils reviendront.

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Je ne sais pas pourquoi le monde entier tolère le pseudo-président de ce pseudo-État. Il suffirait de réunir des forces, de confisquer aux Russes leurs armes nucléaires, et le tour serait joué. On aurait éliminé cette tumeur cancéreuse de la planète, et l’affaire serait réglée ».

À propos de la victoire

« Chacun a sa propre conception de la victoire. Je ne sais pas ce que chacun souhaite. Pour les militaires, bien sûr, la victoire, c’est la fin de la guerre, le retour auprès de leurs familles. Mais ce n’est pas la fin. La victoire, c’est autre chose. Il faut que l’ennemi soit complètement anéanti. Car si nous libérons le territoire, si nous atteignons la frontière, que se passera-t-il ensuite ? Allons-nous rester là, dans les tranchées, tandis qu’ils nous attaqueront depuis leur territoire ? Restaurer les frontières n’est pas non plus un objectif en soi ».

Sinon, le moral est bon dans l’armée. Nous sommes animés d’un esprit patriotique et croyons en la victoire, même si ce sentiment varie sans doute d’une personne à l’autre. On se rend vraiment compte de la profondeur de son patriotisme quand une mine de 120 explose juste à côté de soi. C’est là que les priorités se définissent d’un coup et qu’on mesure à quel point on est un vrai patriote.

« Nous nous battons pour ceux qui ne sont plus là. Nous avons déjà parcouru un si long chemin qu’il est impossible d’abandonner. Car alors, tout ce qui a été vécu n’aura servi à rien. Il y a toujours une petite étincelle d’espoir, aussi minime soit-elle, de préserver notre pays et de gagner cette guerre. Peut-être y aura-t-il un tournant décisif, peut-être les envahisseurs finiront-ils par se lasser ? Après tout, eux non plus ne sont pas de fer. Même si c’est davantage un rêve qu’une réalité, il y a tout de même l’espoir que nous vaincrons et que nous aurons un avenir lumineux ».

Auteur:
Roman Malko