Olga Petrenko-Tseunova Critique littéraire, professeure à l'Académie « Mohyla », responsable de la rubrique historique au Tyzhden

Cinq histoires de mécènes ukrainiens, propriétaires terriens du XIX siècle

Histoire
9 octobre 2026, 15:45

Les mécènes ukrainiens du XIX siècle ont été essentiellement des grands propriétaires terriens. Le parcours de certains d’entre eux pourrait facilement faire l’objet d’un film à sensation.

Les propriétaires terriens ukrainiens du XIXe siècle ont été considérés sous différents angles. Pendant longtemps, par inertie du discours soviétique, on les a classés parmi les grands propriétaires terriens bâtisseurs de l’Empire russe. Parfois, on omettait pudiquement certains aspects de leur biographie, ne mentionnant que les domaines qui avaient été conservés. Tous les aristocrates qui possédaient des terres sur le territoire ukrainien n’appartenaient pas à l’élite ukrainienne. Il y avait parmi eux des escrocs qui agissaient selon des modèles économiques russes pour s’enrichir personnellement. Cependant, il y en avait aussi qui avaient le sens de la dignité, qui se souvenaient de leurs racines et qui avaient pris conscience que ce n’est qu’en veillant au bien-être du peuple vivant sur ces terres qu’il est possible d’atteindre la prospérité.

Dmytro Trochtchynsky, le protecteur des Gogol

Portrait de Dmytro Trochtchynsky, peint par Volodymyr Borovykovsky

Dmytro Trochtchynsky, arrière-petit-fils du neveu d’Ivan Mazepa, le colonel de Hadyach Stepan Trochtchynsky, a mené une brillante carrière au sein des institutions de l’Empire russe. D’abord greffier au sein du régiment de Myrgorod, il devint secrétaire d’État de Catherine II, sénateur, membre du Conseil d’État et ministre des Domaines, puis ministre de la Justice. Il survécut à plusieurs empereurs, mais sous le règne d’Alexandre Ier, il se brouilla avec Viktor Kotchoubeï, un proche du tsar et l’un de ses voisins dans la région de Poltava. En 1806, il prit sa retraite et retourna en Ukraine, où il comptait parmi les magnats les plus riches. Il possédait environ 70 000 dessiatines (hectares – ndlr) de terres dans les régions de Poltava, Kiev, Podillia et Voronej. Pour s’y installer définitivement, ce haut fonctionnaire à la retraite choisit un domaine à Kybintsy.

Panorama de Kybintsy

Trochtchynsky était apparenté aux Gogol par la lignée maternelle : Anna Kosiarovska, tante de la mère de Gogol, était mariée à son frère. Le père de Nicolas Gogol, Vasyl, travaillait chez les Trochtchynsky comme intendant et dirigeait leur théâtre privé, sur la scène duquel étaient jouées ses pièces, également écrivain. Le jeune Nicolas Gogol y jouait des rôles et avait accès à la bibliothèque personnelle de son protecteur, qui finançait ses études au lycée de Nijyn.

La maison de Dmytro Trochtchynsky à Kybyntsy

Trochtchynsky était passionné d’histoire ancienne ukrainienne et mécène de nombreuses personnalités ukrainiennes, notamment l’écrivain Vasyl Kapnist, le chroniqueur Yakiv Markevych, l’historien Vasyl Lomikovsky, le peintre Volodymyr Borovikovsky et le compositeur Artem Vedel. Trochtchynsky fut l’un des initiateurs de la publication de l’Énéide d’Ivan Kotliarevsky. Il finançait sur ses deniers un établissement d’éducation destiné aux enfants de nobles démunis à Poltava.

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Tout en contribuant de leurs propres mains à l’édification de l’Empire russe, les descendants de l’élite cosaque ne perdirent pas espoir de voir renaître l’Hétmanat : en 1812, Trochtchynsky, avec Kapnist, soutint activement le projet de restauration des régiments cosaques sur la rive gauche du Dniepr élaboré par le sénateur Myklashevsky, mais qui ne vit jamais le jour. L’écho de la gloire de Trochtchynsky est immortalisé dans la nouvelle de Taras Shevchenko intitulée Les Jumeaux : « Nikifor Fedorovytch voulait se rendre à Mirgorod pour se recueillir sur la dépouille du glorieux cosaque et noble Trochtchynsky, mais Paraskovia Tarasivna s’y opposa ».

Hryhorii Galagan, fondateur d’un collège

Hryhorii Galagan. Journal (1836-1841)

Hryhorii Galagan est né dans le domaine familial de Sokyryntsi, au sein d’une famille de grands propriétaires terriens. À cette époque, poussés par la quête de leurs racines historiques afin d’obtenir des titres nobiliaires, les descendants des familles de hauts dignitaires ukrainiens s’intéressaient activement à leurs origines. Les Galagan se dcouvrirent un ancêtre dont il était hélas difficile d’être fier : le fondateur de la lignée, le colonel Hnat Galagan, s’était rallié à Pierre Ier et avait contribué à la destruction de la Sich de Zaporijjia.

Peu à peu, Hryhorii Galagan s’imprégna d’idées patriotiques ; on trouve dans son journal intime des notes telles que : « Pourquoi suis-je né, moi, créature méprisable, pour causer tant de malheur ?… Pourquoi suis-je condamné à être, sans le vouloir, la cause du malheur de tant de gens ?… Mon seul désir, le plus grand que j’aie jamais eu, est de rendre aussi heureuses que possible ces 3 000 âmes que le destin m’a confiées. J’y pense beaucoup, plus qu’à toute autre chose ».

Galagan devint membre du comité de Tchernihiv chargé d’améliorer les conditions de vie des paysans. Il organisa l’aide aux paysans victimes d’une mauvaise récolte et, dans les années 1850, fut un fervent défenseur de l’abolition du servage. En 1858, il fut invité à siéger au sein d’une commission chargée de préparer la future réforme agraire.

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Dans ce même Journal, outre les descriptions de la région et les observations sur les particularités psychologiques des Ukrainiens, on trouve des témoignages de son intérêt pour la cause ukrainienne, ainsi que de sa volonté de trouver sa propre identité — nationale, et pas seulement sociale. En 1840, il laissa cette note : « Après le déjeuner, tout le monde est rentré chez soi. Je me suis rendu chez Micha… J’avais emporté avec moi le Kobzar de Chevtchenko, et nous avons commencé à le lire. Lorsque Zagulenko m’entendit lire en petit-russe [= ukrainien – ndlr], il se mit à m’étreindre de joie ». Par la suite, Galagan assista au mariage de l’un de ses serfs : « Empreint de l’esprit de la nationalité ukrainienne, je frémissais de joie en voyant les jeunes gens et les jeunes filles danser. Peu à peu, je me mis à observer attentivement les danses, les expressions des visages, les costumes qui changeaient si rapidement. À la vue des couleurs et des coiffes sur les têtes des jeunes filles et des jeunes gens, je me mis à penser à notre charmant pays ».

Le domaine de Sokyrintsy

En mémoire de son fils Pavlo Galagan, décédé à l’âge de 16 ans, il fonda un collège à Kiev, qui ouvrit ses portes aux élèves le 1er octobre 1871. Ce collège forma une pléiade d’éminentes personnalités ukrainiennes, parmi lesquelles Agathangel Krymsky, Pavlo Filipovych et Mykhailo Dry-Khmara.

Les Symyrenko et les Yakhnenko, promoteurs de la culture ukrainienne

À gauche : Anton Symyrenko avec Levko Symyrenko, Vasyl Symyrenko (debout) et Ivan Yakhnenko

Dans les années 1820-1830, Fedir Symyrenko, descendant de familles cosaques et alors serf, ainsi que son beau-père Mykhailo Yakhnenko, louaient des moulins, faisaient commerce de blé, de bétail et d’articles en cuir, et finirent par amasser une fortune qui leur permit de racheter leur liberté.

Grâce au fruit de leur travail, les Symyrenko et les Yakhnenko, autrefois serfs, gravirent les échelons de la société. Leur lignée est associée aux premières sucreries à vapeur, aux premiers bateaux à vapeur en métal sur le Dniepr, à la première production industrielle de pâte de fruits et de confiture, aux premiers vergers industriels de variétés naines, ainsi qu’à près d’un million d’emplois correctement rémunérés dans les usines et les vergers, même en période de crise et de réformes. Parallèlement à leurs succès commerciaux, les membres de ces familles contribuèrent au bien-être de leurs employés et investirent dans le développement de la culture ukrainienne.

Le premier bateau à vapeur moderne en métal, l’« Ukrainets », construit à l’usine mécanique de Mliiv (Gorodichtche) des Yakhnenko-Symyrenko. 1850

Platon, l’un des fils de Fedir Symyrenko, cultivait dans ses jardins de Mliiv, dans la région de Tcherkassy, de nouvelles variétés améliorées d’arbres fruitiers. C’est en son honneur que son fils Levko a donné son nom à une célèbre variété de pommes. Platon Symyrenko finança la publication du Kobzar de Taras Chevtchenko en 1860 et apporta son soutien aux institutions culturelles ukrainiennes.

L’ancienne maison des Symyrenko. Le hameau des Platon, Mliiv

Un autre fils de Fedir Symyrenko, Vasyl, s’illustré sous le surnom de « Khors ukrainien » [dieu païen de la lumière ou du soleil, métaphore souvent utilisée par les poètes – ndlr]. « Khors a semé » : c’est ce que l’on disait lorsqu’il donnait des fonds pour les affaires culturelles ukrainiennes, les pots-de-vin aux censeurs, les nouvelles publications. C’est grâce à ses subsides que paraissaient les revues Kyivska Staryna (Les antiquités de Kyiv) et Hromada (Communauté) d’Odessa. Il légua son capital — environ 10 millions de roubles — à la Société d’aide à la littérature, aux arts et aux sciences ukrainiennes.

Elizaveta Miloradovich et la recherche universitaire

Une autre figure marquante de la scène socioculturelle des années 1860-1880 fut Élisaveta Miloradovitch, issue de la famille Skoropadsky, qui comptait parmi l’élite aristocratique ukrainienne.

Le couple formé par Levko et Élisaveta Miloradovitch possédait 50 000 dessiatines de terres dans les régions de Poltava et de Katerynoslav (aujourd’hui Dnipro). Dès l’abolition du servage, les Miloradovitch offrirent à chacun de leurs anciens serfs une dessiatine de terre, en plus de ce qui leur revenait en vertu de la réforme.

Abécédaire publié grâce au financement d’Elizaveta Miloradovich

Élisaveta Miloradovitch contribua à la création de la Société littéraire et scientifique « Taras Chevtchenko » à Lviv, finança l’association « Prosvita », fonda les écoles du dimanche de Poltava et se battit pour que l’enseignement y soit dispensé à partir de manuels ukrainiens. Avec le soutien d’Elizaveta Miloradovitch, le conseil scolaire général de Poltava organisa une salle de lecture pour les habitants de la ville, dont le bibliothécaire était Oleksandr Konysky. En 1861, la communauté de Poltava commença à organiser des lectures scientifiques grand public à l’intention de la population.

« Ce qui me peine beaucoup, par exemple, c’est le fort déséquilibre dans notre vision de l’État et de l’identité, comme à l’époque de l’édit d’Ems, lorsque la culture, la littérature et les livres ukrainiens purent survivre grâce au fait que l’imprimerie avait été transférée à temps en Ukraine sous domination autrichienne. C’est ainsi que la Galicie devint notre Piémont, car les livres ukrainiens y étaient autorisés, alors qu’ils étaient interdits dans l’Empire russe. Mais grâce à quoi l’imprimerie avait-elle été transférée, et qui en était responsable ? C’était grâce à une action tout à fait concrète, menée par Élisabeth Miloradovitch, comtesse Skoropadskaya, tante de l’hetman Pavlo Skoropadsky, héritière d’un domaine de Poltava, noble, fondatrice d’une école du dimanche ukrainienne dans son domaine. C’est elle qui finança la librairie ukrainienne pour la Société Chevtchenko, fondée en Galicie par les pères de la nation lors d’une assemblée communautaire après le décret Valuyev », écrit une grande écrivaine ukrainienne, Oksana Zaboujko.

Abécédaire publié grâce au financement d’Elizaveta Miloradovich

Yevhen Tchykalenko et la résidence d’artistes

Yevhen Tchykalenko était originaire des steppes de la région de Kherson. Pendant des décennies, il cultiva et vendit des céréales, ce qui constitua la source de financement qui permit de développer l’idée ukrainienne sur laquelle s’est fondée la renaissance de l’État au cours des années dramatiques 1917-1921.

En tant que propriétaire terrien cultivé et ingénieur agronome, Tchykalenko se lança même dans la rédaction de manuels. C’est ainsi que parurent ses Entretiens sur l’agriculture (1897). L’agriculture fut son activité principale tout au long de sa vie en Ukraine, source de la fortune familiale et moyen d’investir dans le développement de la cause ukrainienne, notamment dans la publication du premier quotidien ukrainien Hromadska Dumka (qui devint par la suite « Rada »).

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À l’aube du XXe siècle, Yevhen Tchykalenko se rendit à Kononivka (aujourd’hui dans la région de Tcherkassy). Il souhaitait depuis longtemps quitter les steppes de Pereshory, dans la province de Kherson (aujourd’hui région d’Odessa), pour s’installer dans la région de Poltava, où se trouvait alors géographiquement Kononivka. On y vendait 1 100 dessiatines de terre avec un domaine et, surtout, comme il l’écrivit dans ses Mémoires, il y avait à proximité un magnifique parc, dont il rêvait plus que tout.

Kononivka devint une sorte de résidence artistique et intellectuelle. À différentes époques y furent accueillis les historiens Mykhailo Hrushevsky, Dmytro Yavornytsky, les écrivains Volodymyr Vynnychenko, Volodymyr Leontovych, Ivan Karpenko-Karyi, Volodymyr Samiilenko, le compositeur Mykola Lysenko, le peintre Opanas Slastion, les académiciens Borys Hrinchenko et Serhii Yefremov. Et c’est à Kononivka que Mykhailo Kotsioubynsky dédia sa nouvelle Intermezzo, publiée en 1908 :

« Des sentiers infinis, cachés, intimes, comme réservés aux plus proches, me mènent à travers les champs, et les champs déploient sans fin leurs vagues vertes qui clapotent jusqu’aux confins du ciel. J’ai désormais un monde à part, semblable à un coquillage : ses deux moitiés — l’une verte, l’autre bleue — se sont refermées et ont enfermé en leur sein le soleil, telle une perle. Et moi, je m’y promène à la recherche de la sérénité. J’avance. Un nuage de minuscules mouches me suit sans relâche. Je pourrais croire que je suis une planète qui avance avec ses satellites. Je vois comment le ciel bleu est fendu en deux par les ailes noires et haletantes d’un corbeau. Et de ce fait, le ciel est plus bleu ; les ailes, plus noires.

Le soleil brille dans le ciel — je suis au milieu des champs. Il n’y a personne d’autre. Je marche. Je caresse de la main la fourrure de zibeline de l’orge, la soie d’une vague d’épis. Le vent me remplit les oreilles de bribes de sons, d’un bruissement saccadé. Il est si chaud, si impatient, que les blés aux cheveux d’argent bouillonnent sous son effet ».

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Bien sûr, cette liste est loin d’être exhaustive et ne recense pas toutes celles et ceux qui, parallèlement à leurs succès commerciaux, contribuèrent au bien-être de leurs employés et investirent dans le développement de la culture ukrainienne. Par leur engagement en faveur de la cause ukrainienne, les mécènes du XIXe siècle en Ukraine firent preuve d’un comportement exemplaire pour l’élite nationale. Leur contribution au paysage culturel de l’Ukraine jeta les bases de son développement futur.

En résumé, le cadre marxiste, que l’on applique encore parfois à l’histoire ukrainienne du XIXe siècle, ne correspond guère à nos réalités. Les propriétaires terriens ukrainiens entretenaient des liens étroits avec les paysans. L’historien ukrainien Viatcheslav Lypynsky écrivait dans ses Lettres aux frères agriculteurs :

« L’instinct de défense de sa terre contre l’étranger (précisément un instinct, car, comme nous le savons, on ne peut « convaincre » personne de donner sa vie pour la patrie) peut-il naître et se développer au sein d’une nation dont le noyau non seulement n’aura pas l’instinct de la propriété foncière, mais, au contraire, ne fera qu’imaginer divers moyens de répartir la terre de la « meilleure » façon possible ?

Pour une nation, un agriculteur prêt à mourir plutôt qu’à céder ses terres n’a-t-il pas plus de valeur qu’un soi-disant « noble repentant » démocratique, prêt à céder ses terres à tout le monde « pour la paix sacrée » ? Et si, un jour, des paysans agriculteurs arrivaient au pouvoir en Ukraine, seraient-ils, de par leur mentalité, capables de faire à leurs voisins les mêmes concessions territoriales que celles que font nos intellectuels démocrates ? »